La Force dans le corps
Faire descendre la Force dans le corps ne s'improvise pas, cela s'apprend, ou en tout cas, il y a des règles ou des conditions plus favorables que d'autres. Nous trouverons dans ces extraits de l'Agenda quelques indications précieuses pour notre pratique.
Agenda du 18 octobre 1969
(...) Il n'a pas abdiqué, mon mental ?
Oui. Abdiquer et se taire.
J'ai l'impression qu'il y a un chaînon manquant entre «quelque chose» que je sens très bien là-haut, qui est concret, et puis cette réalité que je vis.
Ça, c'est très matériel.
Mais j'ai l'impression de quelque chose qui manque, d'un chaînon, quelque chose...
Pas un «chaînon»... Ce serait plutôt une passivité qui manque. Tout est trop actif.
Et pour que la Force puisse passer rapidement pour atteindre le corps, il faut une grande passivité. Je vois cela : chaque fois qu'il y a une pression pour agir sur une partie du corps ou une autre, ça commence toujours par une absolue passivité qui est... la «perfection de l'inertie», tu comprends ? Ce que l'inertie représente comme imparfait, c'est la perfection de cela... Quelque chose qui n'a aucune activité propre – c'est justement très difficile pour ceux qui ont un grand développement mental, c'est très difficile. Parce que tout le corps a travaillé toute sa vie à être justement dans cet état de réceptivité au mental, qui faisait son obéissance, sa docilité, etc., et c'est cela qu'il faut abolir.
Comment expliquer ?... Le développement par le mental est un éveil constant et général de tout l'être – même le plus matériel –, un éveil qui fait qu'il y a aussi quelque chose qui est l'opposé du sommeil. Et pour la réception de la Force suprême, il faut, au contraire, l'équivalent de l'immobilité – l'immobilité d'un sommeil mais absolument conscient, absolument conscient.
Le corps sent la différence. Il sent la différence au point que... par exemple, je m'étends le soir et je suis comme cela, et pendant des heures je reste comme cela, et si au bout d'un moment, je tombe dans le sommeil ordinaire, mon corps se réveille avec une angoisse épouvantable! Et alors, il recommence à se mettre dans cet État. Ça, cette angoisse-là, je la sens de temps en temps – ça s'en va immédiatement dès qu'il se remet dans la vraie attitude, qui est un état d'immobilité mais absolument conscient. «Immobilité», je ne sais pas comment dire cela... Mais c'est presque l'opposé de l'inertie dans l'immobilité.
Et c'est cela qui, maintenant, me fait comprendre pourquoi la création a commencé par l'inertie. Et alors, il fallait retrouver cet État-là (Mère dessine une courbe immense), après avoir passé par tous les états de conscience. Et c'est cela qui nous a donnés... (riant) pour nous, c'est un joli gâchis! Mais quand on le fait exprès, ce n'est plus un gâchis.
La difficulté pour moi, que je rencontre très souvent, c'est un besoin, aussi, d'activité dans l'aspiration.
Oui, oui.
J'ai l'impression que je ne dois pas cesser d'être activement aspirant Souvent, je pourrais très bien tout laisser comme cela, sans bouger, mais...
Oui, mais alors l'aspiration vient.
J'éprouve le besoin de l'activité de l'aspiration.
Oui, c'est pour contrecarrer l'inertie. C'est parce que nous avons encore un héritage d'inertie.
Mais alors, dans ce cas, qu'est-ce qu'il faut faire? Il faut tout laisser s'étaler ou bien... persister dans cette aspiration active, qui est vraiment intense?
C'est difficile à dire parce que je suis convaincue que chacun a son chemin, mais pour ce corps-là, le chemin est d'avoir cette aspiration active.
D'avoir l'aspiration active ? Oui, mais alors ce n'est plus cette immobilité.
Il y est arrivé, il a compris le moyen, comment faire.
Les deux ensemble, l'union des deux ?
Oui, ils sont ensemble. C'est cela qu'il est arrivé à avoir : une immobilité complète et une intense aspiration. Et c'est quand l'immobilité reste sans l'aspiration, qu'il tombe dans une angoisse épouvantable qui le réveille immédiatement. C'est cela, n'est-ce pas : une intense aspiration. Et il est absolument immobile, immobile dedans, c'est comme si toutes les cellules devenaient immobiles... Ce doit être cela ; ce que nous appelons l'intense aspiration, ce doit être la vibration supramentale. Ce doit être la Vibration divine, la vraie vibration divine. Ça, je me le suis dit souvent.
Mais si, même pendant cinq minutes, le corps tombe dans l'état d'inertie – d'immobilité sans aspiration –, il est éveillé par une angoisse comme s'il allait mourir ! Tu comprends, c'est à ce point-là. Et pour lui, l'immobilité, c'est... Oui, il a l'impression que la vibration la plus haute, la vibration de la vraie Conscience, est TELLEMENT INTENSE qu'elle est... elle est l'équivalent de l'inertie de l'immobilité – d'une intensité qui n'est pas perceptible (pour nous). Cette intensité est tellement grande que, pour nous, c'est l'équivalent de l'inertie.
C'est cela qui est en train de s'établir.
C'est cela qui lui a fait comprendre (parce que maintenant le corps comprend), qui lui a fait comprendre le processus de la création... On pourrait presque dire que ça a commencé par un état de perfection, mais inconsciente, et qu'elle doit passer de cet état de perfection inconsciente à un état de perfection consciente, et entre les deux c'est l'imperfection.
Les mots sont idiots, mais tu comprends. (...)
l'Agenda de Mere. Volume 10. 18 octobre 1969
Attention! To view this cite properly, please, enable JavaScript! How to do it Mère l'Agenda Volume 10 18 octobre 1969 Aujourd'hui, c'est Dourga Poudja... Tu sais, j'ai un lion sous mes pieds! (le...
https://aurobindoru.auromaa.org/workings/ma/agenda_10/1969-10-18-01_f.htm
Texte intégral et enregistrement audio
Agenda du 22 novembre 1969
Dans cet Agenda Mère en vient à parler des "symptômes" du processus de transformation, des signes dans le corps du changement de fonctionnement et alors Sujata pose cette question :
Douce Mère, pourquoi cela arrive-t-il la plupart du temps la nuit ?
Parce qu'on est couché!
(Satprem à Sujata :) Vous avez senti quelque chose la nuit ?
(Sujata :) Cette nuit, j'ai eu la même chose, et puis transpiré.
Parce que la nuit, tu es en repos et passive, c'est-à-dire plus réceptive. Dans la journée, on est plus actif, on est moins réceptif.
La confiance, n'est-ce pas : savoir que c'est une intervention supérieure – d'abord, confiance. Et puis l'abandon parfait : «Ce que Tu voudras» – que le corps, en toute sincérité, soit prêt à n'importe quoi. Et alors, cette espèce de paix parfaite qui vient de l'abandon : on est comme cela (Mère ouvre les bras). Ça, ce sont les conditions les meilleures.
Il faut éviter les émotions, toutes ces choses.
Mais plus on est sincère – plus le corps est sincère –, plus vraiment il est prêt à n'importe quoi : il s'est donné entièrement et... ce qui arrivera, arrivera, voilà. Et vraiment, c'est cela : «Ce que Tu VOUDRAS, ce que Tu voudras, je le ferai, quoi que ce soit, je ne demande même pas à le savoir.» Alors il est tranquille et ça va assez vite.
L'anxiété donne une vibration qui n'est pas bonne.
Ainsi, Mère revient à nouveau sur l'importance de la passivité pour la transformation du corps, avec en plus l'attitude d'abandon confiant que nous devons cultiver pour être dans les conditions optimales.
Quelques lignes plus loin, Mère donne une autre indication très précieuse :
Ce matin, je me suis souvenue de ce que je t'ai dit mercredi (pas souvenue de ce que j'ai dit : souvenue de l'ÉTAT dont j'ai parlé), et alors, il y avait le corps qui était comme cela (geste d'aspiration intense), oh! qui disait : «Cette Conscience, cette Conscience, cette Conscience...» Il la voulait, n'est-ce pas, intensément, et il y avait une telle perception, si claire, de ce qui empêche qu'elle soit là... Ce qui empêche, c'est une vibration «concentrique», une espèce de vibration concentrique, c'est-à-dire qu'au lieu d'être comme cela (Mère ouvre les bras), dans une Éternité infinie, les choses sont regardées par rapport à soi. C'est ça qui empêche.
(silence)
Il faut vraiment arriver à l'état où... on ne tient pas à vivre et on ne tient pas à ne pas vivre – absolument indifférent (ce n'est pas de l'indifférence, c'est une... comment dire ? une acceptation paisible et... qui ne questionne pas). Et surtout-surtout pas d'inquiétude.
N'est-ce pas, le mouvement de soumission est un mouvement préliminaire (le mouvement de soumission, il est total et constant), eh bien, c'est un mouvement préliminaire ; il y a un autre mouvement où l'on n'a plus rien à soumettre ! C'est comme cela, c'est tout naturel.
Et après un moment de silence Mère conclut ainsi ce passage...
Je vois beaucoup-beaucoup de gens, et le corps s'aperçoit que même ceux qui ont la meilleure volonté ne comprennent pas – une incompréhension totale et générale de la condition dans laquelle il est.
Et alors, des choses qui sont vraiment amusantes, tout le temps, tout le temps, à chaque minute... Il y a extrêmement longtemps qu'il n'est plus vexé, extrêmement longtemps, mais il y avait encore un moment où il voyait, il percevait l'incompréhension comme une chose ridicule ou... comme une ignorance. Maintenant, c'est fini. Maintenant... Pendant longtemps, chaque fois, il disait: «Ah! qu'est-ce que Tu veux m'apprendre?», maintenant, ça aussi c'est passé. Parce que dès qu'il y a quelque chose (ce que Sri Aurobindo appelait the old man : le vieil homme), quelque chose de l'ancienne personnalité qui reste, qui se montre comme ça, il n'y a besoin de rien pour lui faire voir le vrai immédiatement: ça paraît profondément ridicule.
... mais on ne comprends pas bien ce qu'elle veut dire, alors il faut revenir à ce passage de l'Agenda précédent du 19 novembre :
Toutes les réactions humaines, même les plus hautes, les plus pures, les plus nobles, ça paraissait si enfantin !... Il y avait une phrase que Sri Aurobindo avait écrite quelque part, qui me revenait tout le temps (un jour, je ne sais plus où, il a écrit quelque chose, une assez longue phrase), et dedans, il y avait : And when I feel jealous, I know that the old man is still there [et quand je me sens jaloux, je sais que le vieil homme est encore là1].
1. Il s'agit probablement de l'Aphorisme suivant de Sri Aurobindo : 24 – «Quand je me plains d'une infortune et l'appelle un mal, ou quand je suis jaloux et déçu, je sais qu'en moi s'est encore réveillé l'éternel imbécile.»
Je l'ai lue il y a plus de trente ans peut-être – oui, à peu près trente ans –, et je me souviens que quand j'ai lu jealous, je me suis dit : «Comment est-ce que Sri Aurobindo can be jealous !» [comment Sri Aurobindo peut-il être jaloux !]
Et alors, trente ans après, j'ai compris ce qu'il voulait dire par être jealous – ce n'est pas du tout ce que les hommes appellent jaloux, c'était tout à fait un autre état de conscience, que j'ai vu clairement.
Et ce matin, c'est revenu : and when I feel jealous, I know that the old man is still there. Et ce matin, j'ai compris. Être «jealous», for him [pour lui], ce n'est pas ce que nous appelons jaloux... C'est cette parcelle infinitésimale que nous appelons l'individu, cette parcelle de conscience infinitésimale, qui se met au centre, qui est le centre de la perception.
Et alors qui perçoit quand les choses viennent comme cela (geste vers soi) ou quand elles vont comme cela (geste en dehors de soi), et tout ce qui ne vient pas vers elle, lui donne une espèce de perception que Sri Aurobindo appelait «jalousie»: la perception que les choses vont vers la diffusion au lieu de venir vers la centralisation.
C'était cela qu'il appelait jaloux.
Et alors, il a dit : «When I feel jealous (c'était ce qu'il voulait dire), I know that the old man is still there», c'est-à-dire que cette parcelle infinitésimale de conscience peut être ENCORE au centre d'elle-même : qu'elle est le centre de l'action, le centre de la perception, le centre de la sensation...
Alors, si nous revenons à ce passage dans lequel Mère explique que la vibration concentrique empêche, cette fois-ci, on comprend très bien ce qu'elle veut dire.
Ce qui empêche, c'est une vibration «concentrique», une espèce de vibration concentrique, c'est-à-dire qu'au lieu d'être comme cela (Mère ouvre les bras), dans une Éternité infinie, les choses sont regardées par rapport à soi. C'est ça qui empêche.
Ces extraits de l'Agenda ne sont pas isolés, nous pourrions les recouper avec de nombreux autres. Et au final, petit à petit commence à se dessiner une une sorte de mode d'emploi, une sorte d'attitude psychologique que nous pouvons apprendre à mettre en pratique dans le corps... c'est tâtonnant, c'est parfois laborieux, et pourtant, il y a de temps en temps des résultats, des signes de plus en plus évidents que nous sommes sur un chemin...
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Solide et résolue, elle fait face à toutes les difficultés.
En conclusion
Pendant longtemps, le travail corporel, le travail dans le corps, consiste à faire du sport, de la gymnastique avec toutes sortes d'exercices, et toutes les méthodes ont sans doute encore un très grand intérêt. Pourtant, pour ce travail corporel-là, la méthode est tout à fait différente et repose sur la perfection de notre immobilité, sur l’intensité de notre aspiration et sur l'absolu de notre don de soi.
Et puis les buts aussi sont complètements différents. Toutes les pratiques corporelles traditionnelles peut être faites pour nous détendre, comme un loisir, ou bien nous pouvons cibler l'objectif d'améliorer notre santé, de renforcer notre endurance, notre équilibre, notre souplesse... Le but ici est la transformation. Ainsi, la réception de la Force en nous ne nous donne pas nécessairement... de la force.
Et enfin, dernière différence, en non des moindre, lorsque nous pratiquons un exercice corporel, un art corporel, nous en avons généralement au moins une connaissance partielle. Ici, nous ne savons à peu près rien de ce processus de transformation dans le corps. Mère a parfois répété que lorsque l'on approche du corps, on ne sait plus rien. Ainsi, notre nature humaine est si complexe que nous sommes incapables de dire qu'il faut commencer par ceci ou par cela. Notre seule solution est de nous tourner vers la Force, de l'appeler, de l'invoquer, et de nous abandonner en toute confiance à son action.