Faire le vide (modification le 21/6)
Agenda du 16 août 1969
(Mère avait recommandé au disciple d'aller se promener sur la plage d'Auroville pour se reposer, mais il se trouve que quelqu'un voulait absolument nous accompagner.)
Rien d'intéressant... Toi, ça va ? Tu es allé te promener avec F ?
Oui, l'autre jour nous sommes allés faire un tour à la plage.
Oui. Tu étais absorbé ou quoi ?
Pourquoi ?
Je ne sais pas, elle m'a dit qu'elle avait l'impression que tu n'étais pas là. Alors je me suis demandé...
Oui, c'est vrai, je n'étais pas là. J'avais envie de... de balayer un peu tout.
(Mère reste silencieuse)
C'est une erreur ?
Non, pas du tout! Pas du tout, elle craignait seulement... Elle m'a dit : «Est-ce que Satprem est en bonne santé ?»... Je pense que oui !
Oui !
Non, ce n'est pas comme cela qu'elle l'a pris, elle a eu peur que tu ne sois pas bien.
Non, je veux dire : est-ce une erreur de balayer tout, de faire le vide, ou quoi ?
Oh ! non ! Oh! non...
Je me suis souvent demandé si je me trompais dans ma manière de procéder. Ma manière de procéder spontanée, c'est de tout balayer, faire le vide complet, puis de me tourner vers quelque chose là-haut, et d'être absolument silencieux et immobile.
Oui, ça c'est le meilleur des moyens, il n'y en a pas de meilleur que cela.
Ça, c'est ce que je fais tout le temps.
Et si l'on ne faisait pas cela !... De tous les côtés ça vient comme cela (geste comme des vagues d'assaut). Et ils veulent me tirer de force dans la politique... Et c'est un bourbier infâme! Je ne l'ai jamais vu comme je le vois, parce que, maintenant, je vois : les gens, les choses, les réactions, ce qui se passe... C'est tellement dégoûtant !... Sri Aurobindo m'avait toujours dit : «Il ne faut pas se mêler de politique» et je ne m'en mêlais pas.
(…)
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Mais j'ai un problème pratique : chaque fois que je fais ce vide, justement pour me brancher là-haut vers... ce quelque chose, j'ai l'impression que je n'ai jamais de réponse précise : c'est une MASSE de Puissance qui est là, solide, et puis voilà.
Ah! tu n'as jamais de réponse ?
C'est toujours la même chose : cette Puissance qui est là, impassible...
Tiens !
Hier, par exemple, pendant cette méditation,12 c'est la même chose – c'est toujours la même chose –, cette Chose massive, puissante, qui est là, mais qui ne «veut rien dire».
12. Du 15 août, anniversaire de Sri Aurobindo.
Mais tu n'as pas le sens d'une... Je ne sais pas comment expliquer parce que ce n'est ni bien-être ni... je ne sais pas comment expliquer ; c'est quelque chose qui... il n'y a pas de mots pour le dire, mais qui vous laisse absolument satisfait.
On est bien.
Ah !
Oui, on est bien ; ça, c'est sûr.
Ah ! alors ça va, c'est ça. Tout-tout le reste est inutile.
Oui, mais comment avoir l'impulsion vraie, juste, tu comprends ?
Mais ça, c'est AU-DESSOUS de cet état-là.
C'est au-dessous ?
C'est au-dessous.
Je comprends l'étonnement de Satprem...
Cet état-là...
Par expérience, je sais que c'est l'état dans lequel ON PEUT CHANGER LE MONDE. On devient une espèce d'instrument (qui est même inconscient d'être un instrument, n'est-ce pas), mais qui sert à... (geste montrant la coulée des Forces à travers l'instrument) à la projection des forces (geste dans toutes les directions à partir du centre instrumental).
N'est-ce pas, le cerveau est tout à fait, tout à fait trop petit – même quand il est très grand, il est trop petit pour pouvoir comprendre ; c'est pour cela qu'il y a ce blanc dans le mental. Et «la chose» se passe.
Et alors, on s'aperçoit que pour les besoins de la toute petite vie que l'on représente, automatiquement ça se passe, et on vous fait faire à chaque minute simplement ce qu'il faut faire sans... sans calcul, sans spéculation, sans décision, rien, comme ça (même geste de coulée à travers l'instrument).
J'ai eu l'expérience, alors personnelle, que si quelque chose dans le corps est dérangé (une douleur ou un malaise ou quelque chose qui ne fonctionne pas convenablement), quand on a passé par cet état-là, ça part – ça s'en va, ça disparaît. Des douleurs aiguës, n'est-ce pas : complètement disparues, on ne sait même pas comment ! «Ah! fini», comme ça.
Et alors, dans le contact avec les gens et le contact avec les choses de la vie, une simplicité d'enfant. C'est-à-dire que l'on fait les choses sans... surtout sans spéculation.
Tiens, avec ces ouvriers... Tu sais que les ouvriers (pas les ouvriers : les domestiques) m'avaient envoyé une lettre de menace (tu sais cela ?) il y a trois jours ; une lettre de menace en me disant (c'était en anglais) qu'il fallait que je les reçoive et que je discute avec eux des conditions de leur travail, ou bien qu'ils feraient du grabuge hier, le 15 août. Ça m'a été lu.
J'étais comme cela (geste tourné vers le haut), il est venu simplement... (ah ! j'oubliais : et puis que si je ne répondais pas, ils penseraient que la lettre ne m'a pas été donnée, que je ne l'ai pas vue, et ils commenceraient l'agitation), alors c'est venu comme cela (pas pensé, tu comprends, complètement blank, rien, comme ça), c'est venu, j'ai pris un papier et j'ai écrit (en anglais) : «J'ai reçu votre lettre et je l'ai lue...», et après : «Il you have the slightest fear of God, keep quiet.» [si vous avez la moindre crainte de Dieu, tenez-vous tranquilles.] Et on a envoyé la lettre – ils n'ont rien fait, ils n'ont pas bougé.
C'est comme cela, n'est-ce pas. J'essaye d'être toujours dans cet état que tu décris, comme cela, quoi qu'il arrive, et toujours – toujours, sans exception –, s'il y a quelque chose à faire, on me le fait faire.
Je ne peux pas dire autre chose, c'est comme ça.
Et j'ai remarqué que l'on me fait agir très différemment à des moments différents, avec des gens différents, et l'expérience même est très différente – tout cela, même chose, comme cela (geste tourné vers le haut, immobile).
Seulement, il faut arriver à l'état où, naturellement, il n'y a plus ni de préférences ni de désirs ni de dégoûts ni d'attraits ni rien – tout ça, c'est parti.
Et surtout-surtout pas de crainte – surtout. Ça, c'est de toutes choses la plus nécessaire.
Généralement, je n'en parle pas parce que... parce que je crois que cela n'est donné à chacun qu'au moment où il est prêt.
Il faut que ce soit spontané, naturel.
Voilà, mon petit.
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À supposé que nous soyons capables de faire le vide – ce n’est pas si évident que cela : tout le temps des choses bougent à l’intérieur, des mouvements de pensée, d’émotion, de sensation – cet Agenda nous montre quelque chose de fichtrement intéressant.
Et puis tout de même, à force de s’entraîner, on s’aperçoit qu’au bout d’un moment, tous les remous de la surface commencent à se décanter, tout se pose… et un calme profond commence à émerger.
Alors, cette base étant atteinte, il devient possible de se tourner l’être intérieur vers le haut en mode humilité réceptive…
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9 jours après la publication
Ce passage de l'Agenda du 10 septembre 1969 mérite d'être ajouté :
(Puis le disciple suggère de publier la conversation du 16 août dernier où Mère dit que la « seule solution » est d'être dans un état d'immobilité intérieure qui ne cherche pas à prévoir, savoir, etc., et de laisser la Force couler à travers l'instrument ; alors, automatiquement, ce qui doit être fait est fait, ce qui doit être reçu est reçu.)
Je ne crois pas, pourtant, que l'on puisse recommander à tout le monde d'être dans cet état-là.
Oui, évidemment, je comprends bien. Mais ça peut montrer quand même l'état auquel on doit aspirer.
Oui, mais... C'est très bon pour moi parce que je vis tranquille, parce que je ne bouge pas, mais quelqu'un qui agit?... ce n'est plus tout à fait la même chose. Surtout quand il s'agit de «ne pas prévoir»; dans la vie, on fait une chose pour en amener une autre et encore une autre et encore une autre... comme cela (geste qui s'enroule indéfiniment), moi, je ne bouge pas, alors c'est pour cela que je n'ai pas besoin de faire cela... Je mets ça en pratique constamment, d'une façon de plus en plus précise (par exemple avec toutes les questions du gouvernement), et c'est très bien parce qu'il ne faut pas faire POUR cela : il faut faire comme cela (Mère abat ses deux bras comme pour faire descendre la Force), et puis la conséquence viendra après.
Mais est-ce possible de faire cela pour quelqu'un, par exemple, qui a la responsabilité d'un groupe ou d'une administration ou de...?
Ce que je ne voudrais pas, c'est que... (silence) Je ne sais pas.
(long silence)
II est évident que cela dépend entièrement de ce que l'on reçoit – tout est possible, je ne voudrais pas que l'on croie qu'il n'y a qu'UN genre de choses que l'on reçoit. Et je ne sais pas s'il est clair, dans ce que j'ai dit, que l'on peut recevoir n'importe quoi.
Oui, tu dis surtout qu'il ne faut avoir ni désirs, ni craintes, ni préférences, etc.
Ça, c'est évident.
Mais évidemment tu ne dis pas que toutes sortes de choses peuvent venir.
N'est-ce pas, si l'état [vrai] est perpétuel, ça suffit, mais...
Les mots sont impossibles.
(silence)
Tant pis! (Mère rit) On va le donner.