Y'a pas de mal...
Après les belles expériences des semaines passées qui m'ont permis d'approcher d'un petit peu plus près le psychique et le spirituel, le cheminement intérieur a pris un tournant inattendu vers les démons intérieurs, les monstres intérieurs.
Avant de partager le sujet, j'ai pris quelques jours de recul pour que la situation se calme.
L'aspiration intérieure peut prendre bien des formes, et cette fois-là, il y eut un intense appel de la Volonté divine dans les zones du corps ou se manifestent ces étranges sensations douloureuses, l'épaule droite, le flanc droit, le coude droit.
J'avais entendu que le Divin nous appelait, ou appelait certaines personnes, il est entendu que nous "devons" répondre à l'appel... mais je n'avais pas beaucoup pratiqué l'appel. Aspirer, appeler, c'est presque la même chose, mais pas tout à fait. Appeler est une traduction parmi d'autre de l'aspiration.
Bref, j'étais dans un intense appel de la Volonté divine. J'étais allongé dans mon lit, bien reposé, sans aucune fatigue... alors cela a sans doute duré plus d'une heure, d'un appel pratiquement constant... C'était assez intense, et très tranquille, dans la mesure où j'étais dans une situation tout à fait confortable, allongé dans mon lit, et très concentré car je n'avais rien d'autre à quoi penser.
Il y avait une double intention, comprendre la cause, trouver le sens de ces douleurs, et puis surtout, qu'elles trouvent une solution, car elles témoignent que dans ces endroits-là au moins, l'harmonie divine est absente.
Le résultat extérieur, autant le dire tout de suite, tant à montrer qu'absolument rien n'a changé. En soi c'est une première leçon. Parfois, en lisant Mère, je suis souvent traversé par l'impression que ça a l'air facile : y a qu'à faire ceci, et voilà. Et puis, dans ma pratique, si je veux vraiment aller au bout des choses, je m'aperçois que rien n'est si simple.
Et pourtant, dans l'instant, c'était vraiment une expérience, avec la sensation, entre autre, de rentrer dans cette douleur du flanc, comme on descendrait dans un puits, et puis, tout à coup, de me retrouver dans une scène, avec des gens, apparemment des ouvriers...
Oui, très bien, sauf que cela n'explique absolument rien, si ce n'est que cette douleur a probablement un sens... inhabituel. Mais peut-être que la plupart de nos douleurs, si l'on recherche leur cause véritable, seraient tout à fait inhabituelles.
Et il y avait aussi, sur le moment, une intense sensation qu'un nettoyage se faisait au niveau du vital. Mais je ne saurais en dire plus.
Je ne vais pas raconter la dernière fois que j'ai fais la vaisselle, avec l'énumération des objets nettoyés, le produit utilisé, le fait de commencer par les couverts ou les assiettes... tout cela n'a aucun intérêt. Eh bien, c'est un peu la même chose, j'ignore précisément ce qui a été nettoyé, comment cela a été nettoyé, et pourtant, il y avait cette sensation évidente qu'un travail se faisait au niveau du vital. Il se passait donc réellement des choses, et pourtant, du point de vue du résultat extérieur, c'est zéro. Il y a là un mystère.
Ce n'est que vers la fin qu'il est venu cette parole : y-a pas de mal ! L'expression est bien connue, c'est une formule toute faite, et elle n'est pas à prendre au pied de la lettre car si nous ouvrons les yeux sur le monde, le mal semble plutôt assez présent. Mais dans mon expérience intérieure, ce y-a pas de mal avait beaucoup de sens.
Pendant le travail intérieur, j'avais été traversé par la sensation d'être face ou en contact avec mes démons intérieurs, quelque chose comme un "monstre intérieur" était apparu dans l'abdomen et était monté par le canal central à l'intérieur du corps, avait traversé le centre de la poitrine et avait disparu vers le haut au niveau de la tête ou plus haut. L'image semble évoquer quelque chose qui a été retiré.
Mais je n'aime pas beaucoup ces idées de démons intérieurs, de monstres intérieurs, car j'ai l'impression que l'on se monte facilement le bourrichon avec ces choses. En fait, cela recouvre peut-être des réalités psychologiques très simples, par exemple ce qui figure sur cette image, que je viens de trouver pour illustrer l'article.
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Mais ce n'est pas ainsi que cela s'est expliqué en moi. Je crois en cette idée que tout ce que nous vivons s'enregistre quelque part dans la conscience. Et je crois aussi que, dans les mondes subtils, les pensées, les émotions... ont des formes qui peuvent se voir.
Nous avons tous fait l'expérience de mouvements intérieurs de colère, de convoitise, d'avidité, de violence, de désir sexuel, de peur, de chagrin, de culpabilité, de toutes sortes de choses encore, et le monstre que j'ai vu surgir, n'était pas très ragoûtant, on aurait dit un Gobelin du Seigneur des Anneaux, mais il m'a semblé qu'il était une construction énergétique de toutes ces choses négatives qui nous traversent.
Quand il est question d'entités, c'est peut-être aussi de cela qu'il s'agit car il parait que les désirs, les émotions, après nous avoir traversés, continuent leur vie, comme une existence propre. Certaines de ces choses, peut-être, se réunissent par affinités. Au départ, ce n'est rien qu'une vibration de colère, mais une + une + une + une et à force d'accumulation, cela devient un monstre de colère, une colère monstrueuse.
En tout cas, l'une des idées de ce y-a pas de mal était que : nous ne sommes pas un monstre si nous sommes traversés par des pensées monstrueuses.
Cela va sans dire et cela va mieux en le disant. Mais tout de suite un correctif est venu : Mais ce n'est pas parce que nous ne sommes pas un monstre si nous sommes traversés par des idées monstrueuses que, pour autant, il faut se complaire dans les pensées monstrueuses, parce qu'alors, il se pourrait bien qu'on le devienne, un monstre.
Je me souviens avoir partagé cette parole d'Aperçus et Pensées...
La pensée n’est pas essentielle à l’existence et n’en est pas la cause, mais c’est un instrument pour devenir : je deviens ce que je vois en moi-même. Tout ce que la pensée me suggère, je puis le faire ; tout ce que la pensée révèle en moi, je puis le devenir. Telle devrait être l’inébranlable foi de l’homme en lui-même, car Dieu habite en lui.
...et m'être demandé ce qu'il se passait quand, pour résumer, tout ce que l'on voit en soi, c'est moche ! Cela fait partie de cette interrogation qu'il est judicieux d'avoir sur le regard que nous portons, sur nous-mêmes, les autres et la vie. Satprem a parlé du changement de regard.
Petit détour sur la pensée
Si tu veux que l’humanité progresse, jette bas toute idée préconçue. Ainsi frappée, la pensée s’éveille et devient créatrice. Sinon elle se fixe dans une répétition mécanique qu’elle confond avec son activité véritable.
Tourner sur son axe n’est pas le seul mouvement pour l’âme humaine. Il y a aussi la gravitation autour du Soleil d’une illumination inépuisable.
Prends d’abord conscience de toi-même au-dedans, puis pense et agis. Toute pensée vivante est un monde en préparation ; tout acte réel est une pensée manifestée. Le monde matériel existe parce qu’une Idée se mit à jouer dans la conscience divine.
La pensée n’est pas essentielle à l’existence et n’en est pas la cause, mais c’est un instrument pour devenir : je deviens ce que je vois en moi-même. Tout ce que la pensée me suggère, je puis le faire ; tout ce que la pensée révèle en moi, je puis le devenir. Telle devrait être l’inébranlable foi de l’homme en lui-même, car Dieu habite en lui.
Notre tâche n’est pas de toujours répéter ce que l’homme a déjà fait, mais de parvenir à de nouvelles réalisations, à des maîtrises dont nous n’avons pas encore rêvé. Le temps, l’âme et le monde nous sont donnés comme champ d’action ; la vision, l’espoir et l’imagination créatrice nous servent d’inspirateurs ; la volonté, la pensée et le labeur sont nos très efficaces instruments.
Aperçus et Pensées
Si nous mettons en pratique ces quelques "conseils" de Sri Aurobindo sur la pensée, cela devrait avoir d'incalculables conséquences.
Mais ce y-a pas de mal m'a aussi montré aussi que le regard que je portais sur certaines choses en moi... les rendait monstrueuses. Non pas qu'elles le soient dans le réalité, mais qu'elles le deviennent par le regard que je portais sur elle. Ce y-a pas de mal a agit comme un dissolvant de la honte et de la culpabilité.
Le fait d'être traversé par des désirs de toutes sortes, des émotions de toutes sortes... même quand il s'agit de choses qui ont mauvaises presse dans le monde de la vie spirituelle et qu'il convient de s'en séparer, ce n'est pas pour autant... MAL !
Sincèrement, je croyais être un peu au-dessus de tout ça, je pensais avoir compris... mais intérieurement, pas du tout. Et cela m'a tout de suite rappelé ce passage de l'Agenda du 21 janvier 1962 :
Au fond, dans les hommes, c'est cette espèce de volonté de pureté, de Bien (qui se traduit dans la mentalité ordinaire par le besoin d'être vertueux) qui est le grand obstacle au vrai don de soi.
Le comble, c'est que j'ai souvent partagé ce passage. Et je croyais avoir bien compris cet Agenda, et je pratique pourtant, aussi régulièrement, aussi complètement, aussi sincèrement que possible le don de soi... et voilà !
Mais ce n'est pas tout à fait comme ça que je me rappelais cette parole.
Dans ce yoga, il est beaucoup question de la purification, et il y a peu de temps encore, j'ai partagé cette lettre magnifique de Sri Aurobindo sur la purification du cœur, et dans une autre, il ajoutait la purification de la conscience, comme base indispensable.
Et puis, quand on se consacre à quelque chose, à quoi que ce soit d'ailleurs, il est naturel de vouloir bien faire, de faire de son mieux, et ainsi, dans la sadhana, sans m'en rendre vraiment compte, à chaque imperfection, à chaque chose à purifier, s'est glissé quelque part dans la conscience, un jugement imperceptible : c'est mal ! Si ce mouvement doit être éliminé, purifié, transformé, c'est qu'il est MAL ! Mais non, ce n'est pas ainsi qu'il faut voir les choses, il n'est pas MAL en soi...
Ce y-a pas de mal est venu guérir quelque chose de très profond dans la nature humaine, quelque chose de très judéo-chrétien qui fait de l'homme un éternel coupable. Les mentalités religieuses sont très sensibles à cet aspect-là, les mots sont devenus différents, mais à l'arrière plan il y a toujours cette notion d'un péché permanent.
Tout cela parait tellement évident en le disant, c'est tellement facile à comprendre, que je pensais vraiment être un peu au-dessus de ça. Comme il est bien facile de se leurrer soi-même !
Ainsi, mon intense APPEL à ce que la Volonté divine se manifeste, ne s'est absolument pas traduit par ce à quoi j'escomptais : la compréhension et la résolution de ces fameuses douleurs, mais il s'est traduit pas autre chose, qui très certainement, EST PLUS IMPORTANT ENCORE !
l'Agenda de Mere. Volume 3. 21 janvier 1962
Attention! To view this cite properly, please, enable JavaScript! How to do it Mère l'Agenda Volume 3 21 janvier 1962 (La conversation suivante a eu pour point de départ un aphorisme de Sri ...
https://aurobindoru.auromaa.org/workings/ma/agenda_03/1962-01-21-01_f.htm
Texte et enregistrement audio
La rédaction de cet article m'a amené à relire un autre Agenda qui me semble très en rapport avec notre sujet. Voici sa retranscription en intégralité
Agenda du 8 novembre 1960
(A la suite d’une entrevue avec Z., un lointain «disciple» réputé pour ses mœurs relâchées et l’objet de nombreuses critiques «moralistes» ou même soi-disant «yoguiques» parmi les «vrais disciples» de l’Ashram.)
Le domaine dans lequel il vit (et au fond c’est le domaine dans lequel vit la majorité de l’humanité soi-disant cultivée) est fait d’une sorte de vibration vitale qui pénètre le mental et se sert de l’imagination. Je ne veux pas être sévère ou critique, mais c’est un monde qui se joue la comédie. Ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler un cabotinage, ce n’est pas cela : c’est le besoin de se jouer la comédie à soi-même. Alors ce peut être une comédie héroïque, ce peut être une comédie dramatique, ce peut être une comédie tragique, ou une comédie poétique simplement – et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, c’est une comédie amoureuse.
Et alors ce sont des sortes d’«états d’âme» (!) avec leur expression parlée qui vient... (riant : je me retiens de dire les choses !) tu sais, le magasin des décors et costumes ? – On a l’impression que c’est tout prêt là : un petit appel et ça vient, sur mesure. Dans tel cas on dit : «Vous êtes la femme de ma vie» (on répète ça autant de fois qu’il faut, n’est-ce pas), et dans tel autre on... C’était tout un monde, tout un mode de vie humaine qui, tout d’un coup, il m’a semblé que je le tenais dans mes bras. Oui, comme une décoration, un agrément, un ornement – un ornement de l’existence pour l’empêcher d’être plate et terne – , et comme le meilleur moyen que le mental humain ait trouvé pour sortir du tamas1. C’est une sorte d’artifice.
1. Tamas : inertie.
Et alors, pour les gens sévères et graves (il y a deux exemples ici, mais cela m’ennuie de donner les noms)... Il y a les êtres graves, si sérieux, si sincères, qui trouvent que c’est de l’hypocrisie ; et quand ça voisine certains (comment dire ?) débordements du vital, ils appellent cela du vice.
Il y a d’autres gens qui ont vécu toute leur vie dans une discipline yoguique et religieuse : ils regardent cela comme l’obstacle, l’illusion, la malpropreté (Mère fait le geste de repousser avec dégoût), mais surtout c’est cette «illusion terrible qui vous empêche d’approcher le Divin.»
Il paraît qu'avant de devenir un Saint, Augustin était un débauché. Lorsque je pratiquais l'aïkido, mon professeur m'a raconté qu'après des séminaires de méditation zen, les soirées étaient pour le moins... relâchées. La tension entre l'aspiration spirituelle vers le haut, et les tentations charnelles d'en bas est un phénomène apparemment assez courant :
« Ah ! je n’avais pas de peine à le croire [que je pourrais être un démon], je sentais combien j’étais faible et imparfaite… Si le Bon Dieu ne me tenait pas, je deviendrais un vrai petit démon ! »
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus – Histoire d’une âme
Commentaire de Grok :
Elle reconnaît que, sans la miséricorde et la grâce divine qui la soutient, elle aurait pu devenir un petit démon, (par orgueil, égoïsme, ou par ses imperfections naturelles). Elle insiste sur le fait qu’elle se sent capable des pires choses si Jésus ne la portait pas constamment. C’est une expression typique de sa « petite voie » : elle ne se présente pas comme une sainte « naturellement bonne », mais comme une âme très faible, pleine d’imperfections, qui ne doit sa sainteté qu’à l’amour miséricordieux de Dieu. Elle dit souvent qu’elle se reconnaît dans les plus grands pécheurs, et que sans la grâce, elle aurait pu tomber très bas.
Voilà qui est très émouvant... mais reprenons cet Agenda :
J’ai vu les réactions de deux personnes ici justement, et quand j’ai vu cela, je me suis dit mais... J’ai tellement senti que, ça aussi, c’est le Divin, et que ça aussi c’est une façon de sortir de quelque chose qui a eu sa place dans l’évolution, qui a encore sa place individuellement pour certains individus.
Naturellement si on reste là, on tourne toujours en rond ; ce sera toujours (pas éternellement mais indéfiniment) «la femme de ma vie» ! pour prendre cela comme symbole. Mais quand on en est sorti, on s’aperçoit que ça a eu sa place, son utilité ; que ça vous a fait sortir d’une sorte de sagesse et d’une quiétude très animales – celle du troupeau, de l’être qui ne voit pas plus loin que sa vie de chaque jour. Il fallait cela. Il ne faut pas le condamner, il ne faut pas employer de vilains mots.
Ça, c'est une petite phrase si anodine qu'elle était passée inaperçue dans ma mémoire, mais cela paraît tout à fait vrai. Et pas seulement les mots que l'on dit, parce que, quand on sait se tenir et tenir sa langue, ce sont des mots que l'on a appris à ne pas dire, mais intérieurement, on n'en pense pas moins. Mais ce n'est pas nécessairement de l'hypocrisie car parfois, on ne s'aperçoit même pas que certaines parties de nous, pensent de cette façon, avec des vilains mots, ces notions de mal, de péchés mis à toutes les sauces que toute la vie devient indigeste et infernale.
Le tort que l’on a, c’est d’y rester trop longtemps parce que cela veut dire que si on passe sa vie là-dedans, eh bien, il vous en faudra encore beaucoup d’autres probablement. Mais quand on a l’occasion d’en sortir, on peut regarder ça avec un sourire et dire : au fond, oui, c’est cela, c’est l’amour du roman – on aime le roman, on veut le roman, il faut le roman ! autrement on s’ennuie, et puis c’est très plat !
Est-ce que nous ne sommes pas tous plus ou moins comme cela ? Il me semble que, tous, tout le temps, plus ou moins, on se fait des films, on se raconte des histoires. On a une vision des choses, sur notre histoire, notre vie, les autres, les événements, les idées, le monde, une façon d'être, de dire, de raconter, d'expliquer les choses... et probablement que lorsqu'il est question de la réalité vraie, nous sommes, même de bonne foi, probablement la plupart du temps un peu à côté de la plaque. Mais malgré tout, au travers de toutes nos erreurs, la connaissance vraie augmente.
Tout cela m’est apparu hier. J’ai gardé Z. plus d’une demi-heure, presque trois quarts d’heure. Il m’a dit des choses très intéressantes, ce qu’il voulait me dire était très bien et je l’ai beaucoup encouragé : une action qui est tout à fait dans la ligne et qui sera très utile, et un livre... malheureusement mélangé par l’influence de ce monde artificiel (mais au fond on peut aussi se servir de ça comme d’un lien pour attirer les gens). Il a dû te parler de cela : il veut écrire une sorte de dialogue pour introduire les idées de Sri Aurobindo – une bonne idée –, comme les conversations des livres de J. Romains dans Les Hommes de Bonne Volonté (Jufanon et je ne sais plus qui). Il veut faire cela, et je lui ai dit que c’était une excellente idée. Et non seulement avec un type mais en prenant tous les types de gens qui sont fermés pour le moment à cette vision de la vie : depuis le catholique, le croyant fervent, jusqu’au matérialiste à tous crins, l’homme de science, etc. Cela pourrait être très intéressant.
Et tout est comme cela, on voit ça dans la vie : ça a sa place, ça a sa nécessité. Cela m’a fait voir tout un courant de vie... J’ai été très-très mêlée pendant toute une partie de mon existence aux gens de ce milieu-là – et au fond c’est la première approche de la Beauté. Mais ça se mélange.
(Mère reste silencieuse un moment)
On pourrait, dans la vie, considérer que le tamas, c’est la terre (n’est-ce pas, la terre solide et dure), et cette intervention du vital, c’est l’eau qui coule. Mais quand elle touche la terre, ça fait d’abord de la boue ! Il ne faut pas protester, c’est comme ça. Et ça fait que la terre commence à ne plus être aussi dure et résistante, qu’elle commence à recevoir.
C’est une approche, pas du tout mentale ni intellectuelle ni (dieu sait !) le moins du monde morale : aucune notion de Bien et de Mal ni de toutes ces choses-là, absolument rien de tout cela. Il y a un moment, dans la vie, quand on pense un peu et qu’on voit tout cela d’un point de vue général, universel, où les notions morales disparaissent complètement – pour une autre raison. Là, c’était... c’était une manière d’approcher la Beauté qui fait qu’on la trouve là, au-dedans même de ce qui paraît sale et laid à la vision ordinaire. C’était Elle qui essayait de s’exprimer dans ce quelque chose qui, pour la vision ordinaire, est laid, sale, hypocrite. Mais n’est-ce pas, si, soi-même, on a fait beaucoup d’efforts et qu’on s’est beaucoup contenu, on regarde ça avec réprobation.
Instinctivement depuis ma toute petite enfance, je n’ai jamais eu de mépris ou... comment dire... (tiens ! j’étais en train de penser en anglais), enfin de recul ou de désapprobation, de critique sévère et de dégoût pour les choses que les gens appellent vice.
(silence)
Je suis passée à travers toutes sortes de choses dans la vie, toujours avec l’impression d’une sorte de lumière, si intangible, si parfaitement pure (pas au sens moral : purement lumière !) qu’elle pouvait aller partout, se mêler à tout sans jamais être mélangée à rien. Toute petite, je sentais ça, cette flamme – flamme blanche. Et jamais je n’ai eu de dégoût, de mépris, de recul, de sentiment d’être salie – par rien ni personne. C’était toujours comme ça, une flamme, blanche – blanche, si blanche que rien ne pouvait l’empêcher d’être blanche.
Si nous pouvions L'APPELER cette FLAMME BLANCHE, avec cette intensité constante comme j'ai appelé la Volonté divine, sans doute que nous finirions inévitablement à en avoir l'expérience.
Et j’ai senti ça très loin dans le passé (maintenant, mon approche est toute différente : ça vient d’en haut et j’ai d’autres raisons pour voir la Pureté en toute chose). Mais c’est revenu à l’occasion de cette rencontre avec Z. (le contact, n’est-ce pas) : je n’ai absolument rien senti, rien. On m’a dit après : «Oh ! comme il était ceci et comme il était cela, et qu’est-ce qu’il est devenu !...» On a même employé le mot de «pourriture» – ça m’a fait sourire. Parce que ça n’existe pas pour moi.
Décidément, en quelques lignes, nous avons trois choses très intéressantes à méditer.
Ce que j’ai vu, c’est ce monde, ce domaine où on est comme ça, où on vit ça, parce qu’il fallait sortir d’en bas et que c’est un moyen – c’est un moyen, c’était le seul moyen. C’était l’entrée indispensable de la formation et de la création vitales dans le monde matériel, dans la Matière inerte. Un vital intellectualisé, n’est-ce pas, un vital qui a des idées, qui est «artiste» ; il a même les franges, les premières gouttes de la Poésie – cette Poésie qui tout en haut dépasse le mental et qui est déjà une expression de l’Esprit ; eh bien, ces premières gouttes-là, quand ça tombe sur la terre, ça fait de la boue.
Et je me suis demandé pourquoi (un jour je comprendrai aussi cela), pourquoi on était si rigide et si sévère, pourquoi on condamne ? Je dis cela parce que, dans mon action, je me heurte très souvent à ces deux états d’esprit (l’esprit grave et sérieux qui voit l’hypocrisie ou le vice, et l’esprit religieux et yoguique qui voit l’illusion qui vous empêche d’approcher le Divin), et que, sans me blâmer, on me blâme... Un jour, je te raconterai ça...
On te blâme ?
Oui, sans oser me blâmer naturellement, officiellement. Mais je sais. D’un côté on considère que c’est (oh ! pas seulement pour cela, mais pour beaucoup de choses), une sorte de looseness (relâchement) de ma part. Et de l’autre côté,2 tu le sais bien : c’était pour d’autres raisons et c’était dans un domaine un petit peu à côté, ce n’était pas le même, mais dans ce domaine-là aussi on est sévère. On m’a même dit qu’il y a des gens qui ne devraient pas être à l’Ashram.
2. Le côté du tantrisme traditionaliste.
J’ai répondu que tout le monde doit être à l’Ashram !
Et comme je ne peux pas contenir le monde tout entier, je dois au moins contenir un représentant de chaque espèce.
On trouve aussi que je donne beaucoup de temps et beaucoup de force (et peut-être beaucoup d’attention) à des gens ou des choses que l’on devrait regarder avec plus de sévérité. Ça ne m’a jamais beaucoup gênée ! Ça ne fait rien, on peut dire ce qu’on veut.
Mais depuis hier avec la visite de Z., et ce matin au balcon, oh! ça a été... N’est-ce pas, j’avais déjà vu cela autrefois, tout ce milieu pas bien joli-joli, et j’avais dit : «Bien, c’est bon, c’est comme ça», et puis je ne l’avais pas discuté : «C’est comme ça et tout le monde tout entier appartient au Seigneur – c’est le Seigneur. Et c’est le Seigneur qui l’a fait et c’est le Seigneur qui le veut ainsi, et c’est très bien.» Puis j’avais laissé ça de côté. Mais hier avec cette visite, ça a pris une place, n’est-ce pas, si souriante ! Et c’est tout un monde de choses dans la vie, comme ça, qui sont bien placées, là – avec un sourire !
(silence)
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Nous pouvons contempler le sourire divin quand nous avons conquis notre ego.
Comme si tout d’un coup quelque chose s’ouvrait merveilleusement : ça a classifié toute une partie de la vie terrestre. C’était vraiment intéressant.
(silence)
Comme c’est curieux !... On a l’impression de son ascension, de son progrès dans la conscience, et toutes les choses se suivent avec une logique indiscutable : les événements de la vie, les circonstances ; on voit la Volonté divine qui se déroule avec une logique merveilleuse. Et puis, de place en place, il y a un petit «ensemble» de circonstances (ou isolées ou qui se répètent) et qui sont comme... des accidents sur la route, qu’on ne s’explique pas – on les laisse de côté «pour plus tard». Il y en a qui ont eu une importance considérable mais qui ne paraissent pas suivre cette ligne ascendante qui est celle de l’individualité présente. Et ce sont des choses comme cela, dispersées, parfois avec des rappels, parfois une fois seulement, et puis c’est fini. Et quand on passe à travers ça, on a l’impression : ça, ce sont des choses mises de côté, pour plus tard.
Et puis, tout d’un coup (surtout depuis ces deux dernières années où je suis redescendue pour reprendre tout ça), tout d’un coup, l’un après l’autre, tous ces «accidents» reviennent. Mais ils ne suivent pas la même courbe, ce n’est pas cela : c’est que tout d’un coup on est arrivé à un certain état quelque part et à une certaine ampleur impersonnelle qui dépasse l’individualité de beaucoup, et que cet état nouveau entre en rapport avec l’un de ces «accidents» anciens qui est resté dans le plus profond du subconscient; ça le fait resurgir, les deux se rencontrent – et c’est une explosion de lumière. Tout s’explique, tout se comprend, tout est clair ! Il n’y a pas besoin d’explication : c’est évident.
Oh ! Comme c'est intéressant ! Comme si c'était la réponse à ma recherche de compréhension. Et comme ce fait d'arriver à un certain état quelque part et à une certaine ampleur impersonnelle qui dépasse l’individualité de beaucoup paraît presque... accessible ! Mais peut-être que je me leurre, encore un truc qui paraît facile... EN tout cas, quand je pense aux derniers chapitres de la Vie Divine, ou de ce que Sri Aurobindo a pu écrire sur le Supramental, je sens bien que quelque chose en moi décroche et se dit : c'est pas pour tout de suite. Mais ça, arriver à un certain d'état quelque d'ampleur impersonnelle, et la phrase ne contient même aucun impératif d'absolu, cela me semble très accessible à notre conscience ordinaire.
En méditation, ces phénomènes d'élargissement dans une sorte d'Infini me semblent être assez fréquentes. Peut-être qu'en suivant un petit plus loin cette piste, en y ajoutant un peu plus d'intensité, cela suffirait pour, comme le dit Mère, à un état nouveau.
C'est très intéressant. Poursuivons :
Ça, c’est une tout autre manière de comprendre – ce n’est pas une ascension, ce n’est même pas une descente, ce n’est pas une inspiration... ce doit être ce que Sri Aurobindo appelle la «révélation».
C’est la rencontre de cette notation subconsciente, de ce quelque chose qui est resté enfermé là-dedans, maintenu pour que ça ne se manifeste pas, et qui tout d’un coup jaillit et rencontre la lumière qui vient d’en haut, l’état de conscience très vaste qui n’exclut rien... et il en jaillit une lumière – oh ! un éblouissement – comme une explication nouvelle du monde, ou de cette partie du monde qui n’était pas expliquée.
Ça, c’est la vraie manière de savoir.
Ces choses-là sont comme des jalons sur la route ascendante : on va petit à petit, quelquefois péniblement, quelquefois joyeusement, ou avec un certain labeur qui prouve encore la présence de la personnalité, de l’individualité et de ses limitations (ces Entretiens, c’est plein de cela), mais l’autre chose, c’est différent, tout à fait différent : l’autre chose c’est une joie débordante, non seulement la joie de savoir mais la joie d’être. Une joie débordante.3
Voilà petit.
3. Quelque temps plus tard, revenant sur l’expérience qui vient d’être relatée, Mère a ajouté le commentaire suivant : C’est une expérience très intéressante. C’est un levier très puissant pour abolir le point de vue moral dans ce qu’il a d’étroit. Et c’est justement cela que je rencontre tout le temps chez les gens: n’est-ce pas, tous ces gens qui font un effort spirituel, ils m’amènent des tombereaux de moralité !
Cela donne fichtrement envie d'essayer cette vraie manière de savoir.
Mère met entre nos mains ce levier très puissant dit-elle, mais allons-nous essayer d'apprendre à l'utiliser ?
...Si tu n’étais pas là, toutes ces choses ne seraient jamais dites.
Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas pourquoi, je ne les dirais pas. Je sais pourquoi je te les dis – ça, je t’ai déjà dit un mot là-dessus, donné un hint (une allusion). Je t’ai dit, n’est-ce pas, qu’il y avait une raison.
Oui, mais tu ne m’as pas dit laquelle !
(Mère rit) Parce que ce ne sont pas des raisons comme ça, ce ne sont pas des raisons qui s’expliquent ! ! Non, c’est une... c’est la même chose : c’est un contact.
Je sais, je t’ai dit que j’avais eu une vision, mais tu n’as pas compris ce que je t’ai dit ce jour-là. J’avais eu une vision de la place que tu as dans mon être et du travail que nous avions à faire ensemble. Mais enfin, c’est comme ça. C’est-à-dire que ces choses [que je te dis] ont leur utilité et elles ont leur vie concrète, et je les vois très puissantes pour la transformation du monde – n’est-ce pas, c’est ce que j’appelle «une expérience» (qui est beaucoup plus qu’une expérience parce que ça déborde l’individualité de partout) – et que ce soit dit ou que ce ne soit pas dit, c’est la même chose : l’Action se fait. Mais le fait que ce soit dit, de le formuler ici, que ce soit gardé, c’est exclusivement pour toi, parce que tu étais fait pour ça et que nous nous sommes rencontrés pour ça.
Il n’y a pas besoin de beaucoup d’explications.
Mais même, même Sri Aurobindo, je ne lui disais pas, parce que je ne pouvais pas lui perdre son temps et que je trouvais que c’était tout à fait inutile de l’embarrasser avec tout ça. Il m’est arrivé de lui dire... Je lui disais toujours quand j’avais des visions, des expériences la nuit – ça, je lui racontais toujours. Et il s’en souvenait (moi, j’oubliais ; le jour suivant c’était tout parti), lui se souvenait ; et alors quelquefois, longtemps après, des années après, il disait : «Ah ! oui, vous aviez vu ça à ce moment-là.» Il se souvenait admirablement. Moi, j’avais déjà oublié. Mais c’étaient les seules choses que je lui disais, et seulement quand je voyais que c’était d’une qualité très sûre, n’est-ce pas, très supérieure. Je ne l’ennuyais pas avec tout un fatras de mots. Mais autrement... même Nolini4 qui comprend bien... je n’ai jamais, jamais senti même (ce n’est pas le besoin) mais même la possibilité. Voilà.
4. Le plus ancien disciple.
Voilà une synchronicité, car le dernier mail d'un ami me parle précisément de Nolini qui comprenait si bien (sous entendu le yoga traditionnel), et ne comprenait rien au travail de transformation que Mère faisait dans son corps.
Je repense à Sraddhalu qui parle si peu de l'Agenda et se focalise presque exclusivement sur Sri Aurobindo. C'est très bien, chacun son chemin, et l’œuvre de Sri Aurobindo est si immense qu'elle mérite tous les éclaircissements possibles, mais d'un autre côté, c'est peut-être dommage pour lui car il passe à côté des extraordinaires découvertes de Mère, si importantes pour notre processus d'évolution-transformation.
Je ne veux pas te le dire d’une façon trop précise, t’expliquer, parce que ça n’a pas d’explications ces choses-là. Je veux que tu – pas que tu le saches, pas que tu le penses, mais que tout d’un coup ça vienne, comme ça, comme le petit choc électrique intérieur, que tu le sentes.
Ça viendra.
On est bien plein d’épaisseurs, tu sais...
C’est ce Mental qui est terrible. Il est embêtant. Pour avoir une expérience comme celle dont je t’ai parlé tout à l’heure, il faut lui dire : «Allons, tais-toi. Allons, tais-toi, reste tranquille.» Mais si on le laisse et qu’on a le malheur de l’écouter, il gâte tout. C’est ça qu’il faut apprendre à faire.
Mais l’effort ne sert pas à grand-chose, mon petit, c’est... (long silence) c’est... on peut appeler ça une grâce, ou on peut appeler ça un «truc» – deux choses très différentes, et pourtant ça tient des deux.
Si je pouvais faire taire ma tête !
Ça, c’est horrible. C’est douloureux, fatigant.
Et plus on essaie, plus ça s’énerve.
C’est ça, parfaitement. C’est ce que je te dis, ce n’est pas le résultat d’un effort... Au fond, quelquefois, quand on n’y pense plus, ça vient tout seul. Peut-être un jour, pourrais-je t’aider.
🔥
En conclusion ?
Je ne sais pas pour ceux qui liront cet article, mais pour moi, il me semble que nous avons-là plusieurs indications très précieuses pour notre sadhana...