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Nous approchons tout doucement de la fin de notre compilation de textes sur la perfection. Dans cet article nous verrons que la Mère a mentionné de nombreuses foi le yoga de la perfection de soi de Sri Aurobindo. Mais en attendant, une petite précision. Pour ma part, dans ma compréhension, j'en était resté à ceci :

(...) En d’autres termes, nous cherchons une perfection qui consiste à élever la nature mentale pour la transformer en une nature entièrement spirituelle et supramentale.

Par conséquent, le yoga intégral de la connaissance, de l’amour et des œuvres doit déboucher sur un yoga de la perfection de soi spirituelle et gnostique.

Et puisque la connaissance, la volonté et l’ânanda gnostiques sont les instruments immédiats de l’esprit et qu’ils ne peuvent s’acquérir que par une croissance en l’esprit, en l’être divin, cette croissance doit être le premier but de notre yoga.

Sri Aurobindo – Le Yoga de la Perfection de soi
Chapitre 1 – Le principe du yoga intégral

En clair, qu'avant d'aborder l'idée de perfection de soi, il fallait déjà être déjà bien avancé sur le chemin de la triple voie. Mais mes recherches m'ont amené à découvrir une Lettre sur le Yoga dans laquelle Sri Aurobindo nuance le propos. 

En ce qui concerne la question de X, notre yoga n'est pas seulement un yoga de la bhakti, il est ou du moins se déclare un yoga intégral, c'est-à-dire qu'il oriente tout l'être, dans toutes ses parties, vers le Divin. Il doit par conséquent englober la connaissance et les œuvres autant que la bhakti ; en outre il implique une transformation totale de la nature, une recherche de la perfection, afin que la nature puisse, elle aussi, devenir une avec la nature du Divin.

Ce n'est pas seulement le cœur qui doit se tourner vers le Divin et se transformer, mais aussi le mental, donc la connaissance est nécessaire ; mais aussi la volonté et le pouvoir d'agir et de créer, donc les œuvres aussi sont nécessaires.

Bien que notre yoga adopte les méthodes des autres yogas, comme celle de Pourousha-Prakriti, son objectif ultime est différent. Pourousha se sépare de Prakriti, non pas afin de l'abandonner, mais pour se connaître lui-même et la connaître afin de ne plus en être le jouet et de devenir au contraire celui qui connaît la nature, règne sur elle et la soutient ; mais une fois que l'on est parvenu à cet état ou même lorsqu'on est encore en train d'y parvenir, on offre tout cela au Divin.

Et c'est là qu'intervient l'indication que j'ignorais, à savoir que dès le début, il est possible de commencer par la recherche de perfection : 

On peut commencer par la connaissance, par les œuvres ou par la bhakti, ou encore par une tapasyâ purificatrice visant à la perfection (c'est la transformation de la nature), puis développer le reste dans un mouvement ultérieur ; ou bien on peut tout combiner en un seul mouvement.

Il n'y a pas de règle unique pour tous, la méthode dépend de la personnalité et de la nature de chacun.

Le don de soi est le principal pouvoir du yoga, mais il est par nature progressif : un don de soi complet n'est pas possible dès le début : tout ce qu'il peut y avoir dans l'être c'est une volonté qui tend vers cette complète soumission ; en fait elle prend du temps ; et pourtant c'est seulement quand le don de soi est complet que le plein flot de la sâdhanâ est possible.

Jusque-là, il faut l'effort personnel, accompagné d'un don de soi de plus en plus réel.

On fait appel au pouvoir de la Shakti divine et dès qu'il commence à pénétrer l'être, il soutient d'abord l'effort personnel puis, peu à peu, assume la totalité de l'action, bien que le consentement du sâdhak demeure toujours nécessaire.

A mesure que la Force agit, elle apporte au sâdhak les diverses méthodes qui lui sont nécessaires : méthode de connaissance, de bhakti, d'action spiritualisée, de transformation de la nature.

C'est une erreur de penser que ces méthodes ne peuvent pas se combiner.

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Venons-en maintenant aux extraits de Mère à propos du Yoga de la perfection de soi.

Mais quand on lit son Yoga de la Perfection, et qu’on voit... simplement ce que l’on est... ouf ! quelle levure il faut pour lever tout ça ! (23 juillet 1960)

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Je continue le Yoga of Self-perfection, c’est vraiment une chose... on ne se lasse pas de dire «prodigieuse». Tout-tout-tout, tous les détails, tout est là. Et il a prévu : prévu, donné le remède ; prévu, donné le remède ; prévu, donné… (10 août 1960)

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Mais au point de vue documentaire, les nuits deviennent très intéressantes... Justement dans le Yoga of self-perfection, Sri Aurobindo décrit cet état auquel on arrive où toutes les choses prennent un sens et ont une valeur intérieure de signification, d’éclaircissement sur des points, et d’aide. (2 octobre 1960)

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Je suis en train de finir le Yoga de la Perfection... Quand on voit ce qu’est une vie humaine, ce que ça représente (même dans les cas les meilleurs) d’imbécillité, de stupidité, de petitesse, de mesquinerie (je ne parle pas de l’ignorance parce que ça, c’est flagrant), et même ceux qui se croient, par exemple, un cœur généreux, une pensée large, une volonté de bien faire !...

Chaque fois que la conscience s’oriente dans une direction pour obtenir un résultat, immédiatement tout ce qui a été dans l’existence (pas seulement personnelle, mais cette espèce de collectivité d’existences que chaque être représente), tout ce qui est en contradiction avec cet effort se présente sous son jour le plus cru. (11 octobre 1960)

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Depuis deux ans, j’accumule les expériences DANS LES DÉTAILS LES PLUS MINIMES, les choses qui peuvent paraître les plus futiles : il faut consentir à cela, ne pas avoir la manie des grandeurs ; savoir que c’est dans le tout petit effort pour créer dans quelques cellules une attitude vraie qu’on peut trouver la clef.

Seulement, quand on rentre dans la conscience ordinaire, ces choses sont tellement subtiles, elles demandent une observation tellement scrupuleuse que c’est cela qui légitime les gens (qui paraît légitimer les gens) dans leur attitude : «Oh ! c’est la Nature, c’est la Fatalité, c’est la Volonté divine.»

Mais avec cette conviction-là, le «Yoga de la Perfection» est impossible, ça paraît une utopie fantastique – mais c’est FAUX. La vérité est tout autre. (25 octobre 1960)

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Les problèmes se sont représentés à moi d’une façon tout à fait aiguë quand j’ai lu le Yoga of self-perfection de Sri Aurobindo. J’ai été mise en présence d’un monde formidable de transformation – transformer tout ce qui est déjà lumineux c’est bien facile, mais transformer ça !... ouf! ce tissu, si bas, si vulgaire, si ordinaire, de la vie – c’est beaucoup plus difficile.2

2. Plus tard, Mère a ajouté ceci : «A propos, quelque part, je ne sais plus où, Sri Aurobindo a parlé de cela, de ce Mental physique, et il a dit qu’il n’y avait rien à en faire : il n’y a qu’à le détruire.»

Mère fait peut-être allusion au passage suivant de La Synthèse des Yoga : «II n’y a rien à tirer de cet élément volage, violent, agité et troublant ; il n’y a qu’à s’en débarrasser soit en le détachant du reste pour le réduire ensuite à l’immobilité, soit en donnant une concentration et une sincérité suffisantes à la pensée pour qu’elle rejette d’elle-même ce troublant étranger.» (Vol. xx, p. 300, Cent, éd.)

Et ces jours-ci, pendant plusieurs jours, j’étais aux prises avec ça, luttant contre ça : comment empêcher cet automatisme imbécile, vulgaire, et défaitiste surtout, de se manifester tout le temps ? C’est vraiment un automatisme : ça ne répond à aucune volonté consciente, rien. Et qu’est-ce qu’il faut pour...? Et c’est en relation TOUT A FAIT ÉTROITE avec les maladies du corps (ces habitudes mauvaises qu’a le corps de sortir de son mouvement rythmique, d’entrer dans une confusion), les deux choses se tiennent très étroitement.

Je suis en plein dans le problème. Pour moi, «problème» ne veut pas dire expliquer la chose (c’est facile à expliquer), mais : contrôle, maîtrise et transformation. Ça va prendre un peu de temps. (13 décembre 1960)

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Je continue ma lecture du Véda. J’ai été obligée d’arrêter pendant des jours parce que j’avais attrapé un mal de gorge qui m’empêchait. Mais enfin, j’ai recommencé.

Au fond, cela a été écrit par des gens qui se souvenaient d’une expérience radicale qui a dû avoir lieu sur la terre à un moment donné comme un exemple de ce qui serait (cela arrive toujours dans le yoga : on a une première expérience radicale qui est comme l’annonciatrice de la réalisation future que l’on doit avoir).

Alors, dans le yoga terrestre – dans le yoga de la terre, de la planète terre –, il y a eu un moment où c’est venu ; ce qu’ils appellent les forefathers [les pères des hommes], ont dû, par leur effort et leur yoga, faire au moins une image de la réalisation supramentale. Et ceux qui ont écrit les Védas, qui ont composé tous ces hymnes, se souvenaient de cela, ou avaient eu la tradition de cette expérience.

Et alors, mon petit, cela m’a fait le même effet que quand j’ai lu le «Yoga de la Perfection de Soi» dans «La Synthèse» (Mère souffle) : il y a un tel abîme entre ce que nous sommes, ce qu’est la vie sur la terre maintenant, ce qu’est la conscience humaine, même chez ceux qui sont les plus éclairés, les plus avancés, et puis ÇA !… (7 avril 1961)

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Il y a un certain état de conscience (je ne me souviens plus comment il l’appelle, je crois que c’est dans le «Yoga de la Perfection de Soi») où on est parfaitement identifié avec le Suprême (pas dans son état statique mais dans son état dynamique, c’est-à-dire dans le devenir), et dans cet état, tout est là déjà de toute éternité. Et pourtant, ici, cela vous fait l’effet d’un devenir – mais c’est là. Et Sri Aurobindo dit que si on est capable de garder cet état,2 on sait tout : tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, d’une façon simultanée, absolument simultanée. Mais il faut avoir la tête solide !

2. Le disciple avait supposé que cet état de conscience n’était accessible que dans une sorte de transe ou de samâdhi, et que, quand Mère disait qu’il fallait être «capable de garder cet état», elle entendait qu’il fallait être capable de le ramener ici, dans la conscience de veille. Mère a rectifié : «C’est un état où il n’y a pas de «là» ou d’«ici». J’ai eu cette expérience dans la conscience de veille, éveillée, et les deux perceptions étaient simultanées (la vraie et la fausse).»

En lisant certains de ces chapitres de la «Perfection de Soi», j’ai pensé qu’il vaudrait mieux que cela ne tombe pas entre les mains de tout le monde. Mais alors, dans ce cas-là, toute l’impression d’incertitude disparaît totalement (il l’explique bien aussi, d’ailleurs).

N’est-ce pas, nous pensons que c’est PARCE QUE nous faisons telle chose que telle autre arrive (et cela, combien de fois! on l’écrit tout le temps, on le dit tout le temps : faites ceci et cela arrivera), mais le fait que l’un parle et que l’autre fasse est aussi absolument décrété. Il est probable que si nous arrivions à comprendre cela, la tête se dérangerait.

Cela ne pourrait absolument rien changer à ce qui est. J’ai eu cette expérience-là, très claire : l’absoluité de tout ce qui est matériellement ; et tout ce que nous croyons faire ou comptons faire ou voulons faire n’y change absolument rien. Mais alors j’étais très tendue pour comprendre quelle peut être la différence entre l’état vrai et l’état mensonger PUISQUE, MATÉRIELLEMENT, TOUT EST EXACTEMENT COMME CELA DOIT ÊTRE (nous croyons que les choses sont comme ceci et comme cela à cause de certaines réactions, mais nos réactions mêmes sont aussi absolues, décrétées que la chose elle-même). Et pourtant…

(…)

Eh bien, ce sentiment que la chose est déjà accomplie est un commencement de cette conscience dont parle Sri Aurobindo dans le Yoga de la Perfection de Soi, où on est à la fois là et ici. Parce que Sri Aurobindo dit : «Être entièrement là, il y a des gens qui l’ont fait», mais ce que, lui, appelait «la réalisation», c’est être à la fois là et ici. (18 avril 1961)

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Alors, n’est-ce pas, chaque jour et tout le temps, et la nuit et le jour et à n’importe quel moment, il y a de toutes-toutes petites choses, toutes petites choses, toutes petites – ce n’est pas intéressant.

Ce sont des courbes, n’est-ce pas, qui se suivent, et il faudrait noter à chaque seconde ; et au cours d’une de ces courbes, tout d’un coup, on découvre quelque chose.

Par exemple, au commencement de ce Yoga de la Perfection de Soi, Sri Aurobindo fait une revue des autres yoga et il commence par le Hatha-Yoga ; je venais de traduire cela, puis je me suis souvenue de ce que Sri Aurobindo disait (que le Hatha-Yoga était très efficace, mais que, en somme, on passait toute sa vie à s’occuper de son corps, et que c’est un gros labeur pour quelque chose qui n’est pas très essentiellement intéressant), bon, alors j’ai «regardé» cela et je me suis dit : «Mais après tout (j’ai regardé la vie telle qu’elle est et telle que les gens la vivent)... mais on passe au moins 90% de sa vie à s’occuper de GARDER son corps, de continuer ! Au fond, c’est tant d’attention et de concentration sur un instrument qui est très peu utilisé à quelque chose.»

Enfin je regardais avec cet air-là, et tout d’un coup, toutes les cellules de mon corps ont répondu d’une façon tellement spontanée et CHAUDE (comment dire ?) quelque chose de si... si émouvant. Elles m’ont dit : «Mais c’est le Seigneur qui s’occupe de Lui-même en nous !» Chacune disait : «Mais c’est le Seigneur qui s’occupe de Lui-même en nous !»

C’était vraiment joli. Alors je me suis donné une tape à mon intelligence : «Ce qu’on peut être idiot ! Tu oublies toujours l’essentiel.» C’était très spontané et tout à fait joli. Voilà. Alors il y a des choses comme cela qui se passent, l’une ou l’autre, mais ce n’est rien. (19 mai 1961)

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Oh ! tu sais, c’est intéressant. Je suis en train de traduire le Yoga de la Perfection de Soi ; la première fois que je l’ai vu, j’étais raidie ; maintenant c’est un délice ! Et je n’ai rien fait entre les deux : simplement j’ai laissé travailler dedans – c’est si commode ! (2 juin 1961)

🔥

Quand j’en serai là dans le Yoga de la Perfection de Soi, je vais étudier ce que dit Sri Aurobindo. Il dit qu’il y a un moment où les sens changent – ce ne sont pas les sens d’un autre plan, que vous employez (ça, c’est entendu, depuis le commencement on a des sens partout), mais c’est tout à fait différent : ce sont LES SENS EUX-MÊMES qui changent. Il annonce cela, il dit que ça arrive. Mais je crois que ça commence comme cela.

Le CONTENU est différent, mon petit. Je vois... je vois, mais...

Par exemple, l’état de conscience dans lequel se trouve la personne que je regarde change, pour mes yeux PHYSIQUES, son apparence physique. Et ce n’est pas une question ordinaire de psychologie quand on dit que le sentiment qu’on éprouve vous change la physionomie ; ce n’est pas ces banalités-là : le CONTENU de ce que je vois est différent. Et alors les yeux de celui que je regarde ne sont pas les mêmes, et c’est assez...

Je ne pourrais pas faire un dessin, mais peut-être que si je faisais une peinture, ça donnerait quelque chose (il faudrait un procédé qui, lui-même, soit un peu flou, pas trop précis).

Les yeux ne sont pas tout à fait pareils, et puis le reste de la figure aussi, même la couleur et la forme, et c’est cela qui fait que, parfois, j’ai des hésitations. Je vois les gens (je vois mes gens tous les matins, n’est-ce pas) et je les reconnais, et pourtant ils sont différents, ils ne sont pas tous les jours la même chose (certains sont toujours-toujours-toujours pareils, comme une pierre, mais il y en a qui ne sont pas tous les jours les mêmes), il y en a même, il m’est arrivé d’avoir une hésitation : «Est-ce bien celui-là ? Mais alors il est très... C’est celui-là pourtant mais je ne le connais pas tout à fait bien», et généralement ça coïncide avec des changements de conscience.

Tu sais, conclusion : on ne sait rien. (27 juin 1961)

Le jour où le vital sera converti, il aura beaucoup à donner.

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(Mère arrive avec un rouleau de papier)

Voilà mon machin «originel» – pas original. C’est pour le premier janvier.1

1. Le Message que Mère lira le 1er janvier 1962.

Un jour... (je suis en train de traduire le dernier livre de La Synthèse des Yoga, «la perfection de soi» – ça vous plonge dans des abîmes...) et un jour (je crois que je te l’ai dit), j’ai eu la vision de l’écart entre, même pas ce qui doit être parce que ça, probablement, nous n’en avons pas la moindre idée, mais ce que l’on voudrait être, ce que l’on conçoit, et puis ce qui EST – c’était si affreux ! que le corps s’est mis, oh ! dans une... à la fois une angoisse, une horreur, et puis une intensité d’aspiration, et une prière. N’est- ce pas, l’impression que c’était tellement formidable : «Est-ce que c’est possible ?»

C’était comme cela.

Alors j’ai pris un crayon pour calmer ce corps, et j’ai écrit. J’ai écrit :

«Mon être a soif (à dire vrai, je voulais écrire «ce corps a soif») de perfection, non pas cette perfection humaine (il faut te dire que toutes les choses que je traduis s’accompagnent au fur et à mesure d’un ensemble de circonstances extérieures qui sont ÉVIDEMMENT arrangées en détail pour illustrer cette traduction : tout un ensemble de circonstances, assez déplaisantes d’ailleurs, mais qui servent d’arrière-fond et d’illustration en même temps.

C’est cela qui avait amené cette angoisse)... «Ce corps a soif de perfection, non pas cette perfection humaine qui est une perfection de l’ego (j’avais le sentiment que tout ce que les êtres humains conçoivent comme perfection, c’est tellement clairement l’ego qui veut se magnifier pour sa plus grande gloire)... Non pas cette perfection humaine qui est une perfection de l’ego et barre le chemin à la perfection divine, mais une perfection (ces «perfections» répétées, c’est exprès : c’est comme une litanie)... mais une Perfection qui PUISSE manifester sur terre la Vérité éternelle.»

C’était ce besoin-besoin...

Toutes les cellules du corps commençaient à vibrer comme ça, à s’intensifier dans une vibration – c’était une nécessité, n’est-ce pas, c’était beaucoup plus qu’un besoin : une nécessité de vibrer à l’unisson de la Vérité.

C’était comme si la vibration de la Vérité était perçue par les cellules, et alors tout le corps était dans un état de tension complète – ce n’était pas «tension» au sens ordinaire, c’était comme quand on... on essaie d’accorder une note pour qu’elle soit juste. C’était ça. C’était trouver l’accord juste de vibration avec la Vibration de la Vérité. Mais ça, on ne peut pas le mettre sur le papier !

J’ai laissé cette note, je n’en ai rien fait (parce que c’était extrêmement intense), et je l’ai mise là, de côté. Et puis, tout dernièrement, on a parlé du premier janvier. Je me suis dit : «Diable ! mais qu’est-ce que je vais leur dire?» (j’ai l’habitude de leur lire quelque chose). Qu’est-ce que je vais leur lire ?... J’ai pensé à ce texte : je vais changer un peu ce griffonnage, je vais «l’humaniser» (!) le faire descendre de quelques échelons (souriant), et puis ça ira. Alors j’ai écrit : NOTRE ÊTRE a soif de perfection..., etc.»

Dans l’expérience, c’était seulement LE CORPS, tu comprends (l’autre était déjà très bien), c’est ce corps qui est dans cet état. Tout le reste est très content – très content, dans une joie et une eurythmie perpétuelles, comme ça (geste comme de grandes ondes), avec le sentiment de l’Amour divin (pas en tant qu’Amour... je ne sais pas comment dire). Cet Amour qui n’a pas d’objet et qui n’est ni «origine», pour ainsi dire, ni «reçu» – qui n’a pas d’objet, pas de cause et pas d’origine. C’est ce sentiment qu’on flotte dans quelque chose.

Tout ça, ça va. Mais le corps est misérable.

Seulement, pour les gens, si je leur dis ça, ils ouvrent des yeux ronds ! Ça n’a pas de sens pour eux – déjà, pour eux, avoir l’idée qu’il y a une perfection quelque part, qu’on peut l’attraper, c’est... c’est beaucoup ! Alors j’ai mis : «Notre ÊTRE a soif de perfection.»2

2. Notons que lorsqu’on a demandé à Mère un message pour l’année, la première inspiration qui lui est venue quand elle s’est mise à «regarder» cette année prochaine, est celle-ci : Si le Seigneur veut pour toi une calamité, pourquoi protesterais-tu ? Prends-la comme une bénédiction, et en fait elle le deviendra. Puis Mère a pensé que ce message n’était peut-être pas très réconfortant et elle l’a mis de côté (après avoir demandé l’avis de deux disciples). Finalement elle a choisi le texte de l’expérience qui a fait l’objet du présent entretien. Mais l’année suivante, 1962, sera marquée par le premier grand tournant du yoga de Mère et une épreuve assez calamiteuse pour le corps.

En anglais, c’est mieux :

«We thirst for perfection, not this human
perfection which is the perfection of the ego and bars the way to the divine
Perfection, but that one perfection which has the power to manifest upon
Earth the eternal Truth.»

C’est plus fort.

Parce que c’est venu en anglais d’abord, puis j’ai «rabiboché» mon français ! (16 décembre 1961)

Aspiration constante et multiple.

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Oh ! il y a une phrase si admirable dans La Synthèse des Yoga (le «Yoga de la Perfection de Soi») où il dit quatre choses – tu te souviens de cela –, les quatre choses dont le disciple a besoin (je viens de le traduire). Naturellement je le savais, mais c'est tombé à pic ces jours-ci, surtout après cette dernière expérience qui est une secousse pour un être physique.

Et la quatrième est admirable. Les trois premières, nous les savons : l’égalité, la paix et (une qui est difficile), c'est a spiritual ease in all circumstances [une aise spirituelle en toutes circonstances]. En français, il n'y a que le mot «confort» pour ease, et il avait ajouté «spirituel» pour qu'on ne pense pas à un confort physique – un confort de sentiments, de sensations, de tout. Mais évidemment (riant), quand on a très-très mal, c'est très difficile ! Quand on ne peut pas dormir parce qu'on a mal physiquement, qu'on ne peut pas manger parce qu'on a mal physiquement, qu'on est harassé par une douleur physique constante – «une» ! une quantité de douleurs physiques –, là, «ease» (ease du corps), c'est difficile. C'est la seule chose qui m'ait parue difficile ; mais enfin c'est à l’étude – j'ai pensé que c'était envoyé pour être étudié.

Mais il y en a une, la dernière, qui est une merveille, où il dit The joy and laughter of the soul [la joie et le rire de l’âme], et ça, c'est si vrai! si vrai ! Toujours, tout le temps, en toutes circonstances, quoi qu'il arrive, même quand ce corps a affreusement mal, il y a l’âme qui rit joyeusement au-dedans. Ça, toujours-toujours.

Et tout d'un coup, quand je me laisse aller (parce qu'on m'a recommandé – «on», c'est le Seigneur – m'a recommandé de relax-relax-relax : Il ne veut pas que ce soit la tension d'une volonté individuelle qui agit ; alors relax – bon, relax), mais quand on «relax» et que tout d'un coup il vous vient une douleur horrible, on fait «ha !», et en même temps je ris ! – Les gens qui m'entourent doivent penser... Je crie et je ris ! (Mère rit) (22 mai 1962)

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Et je suis en train de traduire The Yoga of Self-Perfection : ce que le corps doit être et ce qu'il doit devenir pour être un instrument. C'est touchant !… (6 juin 1962)

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Je vois bien, je suis encore (et Dieu sait combien de temps ça prendra ?) dans cette période de transition que Sri Aurobindo décrit dans le Yoga of Self-perfection. Une période de transition où là chose vraie s'installe et il y a la queue de l’autre qui traîne, et qui se mélange et qui colore. Eh bien, c'est une vieille habitude, et ça prend SI longtemps à s'en aller ! (27 novembre 1962)

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Ici, c'est clair : il dit que ce qu'il appelle le «Supramental», c'est the divine Truth [la Vérité divine], et que ça doit venir d'abord, et que le reste vient après.

Et pourtant, depuis quelque temps et de plus en plus, il y a une Réponse tout à fait concrète à une sorte d'aspiration (ou d'appel, de prière) où je dis au Seigneur : «Seigneur suprême, manifeste Ton Amour» (c'est la fin d'une longue invocation où je Lui demande de manifester tous les aspects l’un après l’autre, l’un après l’autre, et la fin se termine comme cela), et alors ce qui est remarquable, c'est qu'il y a, à ce moment-là, une Réponse de plus en plus claire et de plus en plus forte...

Mais Sri Aurobindo dit que, d'abord, il faut établir la Vérité, et que c'est la suprême Vérité, la divine Vérité, qu'il appelle le Supramental. Et cela correspond à ce que j'ai remarqué quand je traduisais ce dernier chapitre sur la «perfection de l’être», dans le Yoga of Self-Perfection ; je me disais toujours : «Mais c'est seulement l’aspect de Vérité ; tout ce qu'il exprime, c'est l’aspect de Vérité ; toujours, partout, c'est le côté de Vérité ; et son action supramentale est une action de Vérité.» (24 juillet 1963)

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On est né avec... (comment dire ?) some special twist [une torsion spéciale], chacun est né (riant) tordu d'une façon spéciale – je le connais mon tordu, je le connais bien ! (Je n'en parle pas parce que ce n'est pas amusant.) Mais c'est ce qui reste en dernier.

Que Mère puisse avoir un côté tordu, et même Sri Aurobindo puisque Mère parle de "chacun" a de quoi nous laisser songeur...

Dans notre logique humaine imbécile, nous nous disons : «C'est ce qui devrait partir le premier», mais ce n'est pas vrai : c'est ce qui part en dernier ! Même quand tout cela devient clair-clair (geste en haut), même quand on a les expériences, l’habitude reste, et ça revient. Alors on le pousse : ça remonte du subconscient ; on le chasse : ça revient du dehors ; ou alors si une minute on n'est pas sur ses gardes, ça ressort comme cela – et c'est agaçant !

Mais Sri Aurobindo a écrit cela quelque part, je ne me souviens plus des mots, je l’ai lu tout dernièrement, et quand je l’ai lu, je me suis dit : «Ah! voilà! lui, il savait que c'était comme cela.» Alors ça m'a consolée et je me suis dit : «Bon.» Il disait que celui qui a purifié son mental, etc., etc., qui est prêt pour travailler à la Perfection (c'est dans La Synthèse, «La Perfection de soi»), «Il est prêt et patient pour les rechutes et la réapparition des vieilles erreurs, et il travaille tranquillement et attend patiemment que l’heure de leur départ soit arrivée.» Je me suis dit : «Bien, maintenant c'est comme cela.» J'attends tranquillement que l’heure... (mais je ne manque pas une occasion de les attraper par le bout du nez, ou par le bout de l’oreille, et de dire : «Ah ! tu es encore là...»).

La première chose, c'est de détacher sa conscience, c'est tout à fait important ; de dire : JE-NE-SUIS-PAS-ÇA, c'est quelque chose qui a été AJOUTÉ, mis pour pouvoir toucher la Matière – mais ce n'est pas moi. Et alors si tu dis : «Ça, c'est moi» (geste en haut), tu verras que tu seras content, parce que c'est joli – c'est joli, c'est lumineux, c'est pétillant. C'est vraiment bien, c'est d'une qualité exceptionnelle. Alors ça, c'est toi. Mais il faut que tu dises : «Ça, c'est moi» et que tu sois convaincu que c'est toi.

Il est entendu que nous ne sommes ni le mental avec ses pensées, ses conceptions, ni le vital avec ses émotions, ses sentiments, ni le corps physique avec ses sensations. Ça, Sri Aurobindo-Mère et bien des sages au travers des âges l'ont abondamment répété. Mais si nous ne sommes pas cela, que sommes-nous ? Alors si l'on répète bien sagement la leçon, nous pouvons répondre que notre être véritable, c'est l'être psychique au-dedans, ou le jivatman, le Moi supérieur au-dessus, ou l'être central, qui fait la liaison entre les deux.

Ou bien, si nous ne regardons pas la question du côté du Purusha, de l'âme, de la conscience, mais sur celui de la Nature, de la Prakritri, nous pouvons aussi parler de l'être mental vrai, de l'être vital vrai et de l'être physique vrai.

Mais dans les deux cas, tant que nous n'avons pas l'expérience de l'identification, ce ne sont que des mots.

Naturellement, les vieilles habitudes viennent contredire, mais il faut savoir que ce sont de vieilles habitudes, c'est tout, ça n'a aucune importance – ça, c'est toi. C'est un mouvement indispensable. Il y a un moment où il faut absolument se séparer de ça, parce que c'est seulement quand on s'est séparé et que l’on est bien conscient qu'on est là (geste au-dessus de la tête), qu'on est ÇA, qu'alors on peut redescendre et le changer. Ce n'est pas pour l’abandonner : c'est pour être son maître. (20 novembre 1963)

Mère dit là quelque chose de très important. C'est peut-être le seul intérêt d'apprendre à sortir de son corps. Encore qu'il n'est pas certain que les deux sorties se passent de la même façon, et en tout cas, elles n'ont pas du tout le même objectif. Ces quelques lignes sont à retenir.

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Sri Aurobindo décrit cela très bien dans le «Yoga of Self-Perfection» : c'est une chose très nouvelle, qui ressemble à la fois à l’action, au sentiment, à la sensation et à la conscience ; c'est tout ça ensemble ; ce n'est aucune de ces choses et ce sont toutes ces choses)… (3 décembre 1963)

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