La perfection dans Les cieux de la Vie (9)
LES CIEUX DE LA VIE
Une vie ardente, vaste, invulnérable
flotte derrière la terre et sa vie trépidante,
une magie de royaumes régis par charme et sortilège,
somptueux, bienheureux, colorés, incréés.
Une musique s’y promène que nul homme
ne peut entendre, prenante, intime, lointaine,
ses ailes déployées dans les espaces de l’âme, à la clarté de feu,
bouquet toujours renouvelé de notes enivrantes.
Gloire de formes immortelles, de couleurs divines
qui font vibrer l’air ému de leurs trames resplendissantes ;
chaque sens est une extase et l’amour le signe
d’un même embrasement partagé du divin.
La paix des sens, le frémissement des sens
sont mystères réunis sur une même harpe ; la douleur
transmuée est maîtresse du ravissement,
note haute et refrain passionné.
Une harmonie parfaite et pure règne en toutes choses ;
la peine n’est plus, ni du désir la blessure et la marque ;
les battements du cœur sont le rythme sûr et lumineux
des pas vifs de la Joie, invincible, inlassable.
Présence d’une Volonté, d’une Force, d’un Mental magicien
qui recrée à chaque instant les plans de son délice,
les merveilles qu’il recherche, surprises, esquissées,
chamarrées, vivantes, un cosmos de formes ravissantes,
de sons, de couleurs, de flambées d’allégresse. Ici s’étend la Vie,
rêveuse, liée aux cieux vers lesquels elle s’élève,
captive d’un Pouvoir qui asservit au pur bonheur,
à l’absolue beauté, le corps et l’âme enchantée.
Mon esprit s’abîma dans cette houle prodigieuse ;
voilée, disparue la grandeur qu’il avait recherchée ;
perdus l’épuisante tempête et l’assaut du guerrier,
perdu l’essor titanesque de la pensée.
Paisible, il reposait dans la douceur d’une sensation céleste,
délivré du chagrin, sans besoin d’aspirer,
libre, en lui-même éperdu dans une voluptueuse innocence,
bercé, porté dans un feu nimbé de rose.
Quand s’éleva soudain un appel immémorial,
profond comme la Nuit, impérissable comme le Temps ;
on aurait dit la terrible supplication de la Mort à l’Éternité,
le cri de la Terre au Sublime illimité :
« Ô noble aspirant à l’immortalité,
n’est-il pas, ineffable, une félicité
trop vaste pour ces harmonies limitées,
trop divine pour le baiser timide du moment ?
« Une étreinte qui fait naître une muette et suprême félicité,
une vie qui embrasse passionnément l’Éternel,
un mental sans murs dissous dans l’Infini,
une Force et un Repos inimaginable qui ne font qu’un ?
« Moi, la Terre, j’ai un pouvoir plus profond que le Ciel ;
ma douleur solitaire surpasse ses joies fleuries,
rouge et amère semence des sept extases ;
mon mutisme s’emplit des échos d’une Voix lointaine.
« Par moi l’ultime fini aspire et lutte
pour atteindre l’ultime inconnu de l’infinitude,
l’Éternel est morcelé en des vies fugitives
et la Divinité captive de la fange et la pierre. »
Les royaumes bienheureux commencèrent à se dissoudre,
ils tremblèrent et éclatèrent, et s’éteignit leur carillon de rêve.
Tout s’évanouit ; les éternités hors d’atteinte
seules survécurent et l’Intemporel s’empara du Temps.
Au-dessous de moi je sentais encore battre le cœur de la Terre ;
au-dessus, voilée, immense, au-delà de la pensée
ma conscience s’éleva comme une montagne écimée,
traversant des mers de Lumière vers des épiphanies d’Amour.
SRI AUROBINDO
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Commentaires de Sri Aurobindo
À l’époque où j’écrivais ce poème, il m’était apparu qu’à deux endroits il manquait quelque chose et qu’il aurait fallu ajouter une strophe — l’une, après la description des Cieux de la Vie, qui serait comme une conclusion, une peinture générale de l’essence des Cieux du monde vital, et l’autre (moins essentielle), dans les paroles de la Voix. Cela demeure évidemment très condensé, mais il ne peut en être autrement.
Je pensais cependant qu’une strophe pourrait être ajoutée, suggérant plutôt qu’affirmant le lien entre les deux extrêmes : entre le Divin « involué » dans ses contraires, et le Divin éternel en sa propre nature dévoilée, précédant la descente. L’idée est que les autres mondes ne sont pas évolutifs mais typaux et que chacun présente, dans une perfection limitée, quelque aspect de l’Infini. Mais chacun est complet, entièrement satisfait en soi-même, et ne demande ou n’aspire à rien d’autre, nul dépassement de soi d’aucune sorte.
À l’inverse, une telle aspiration s’impose naturellement à l’imperfection de la Terre ; le fait même que le Divin soit là, mais involué dans ses contraires phénoménaux, oblige à un effort pour parvenir au Divin dévoilé — par une ascension, mais aussi par une descente de la Perfection divine pour une manifestation évolutive ici-bas.
C’est pourquoi la Terre se proclame « un Pouvoir plus profond que le Ciel », parce qu’elle contient cette possibilité, impliquée dans la présence ici-bas du Divin involué — ce qui n’existe pas dans la perfection des cieux du Vital (ou même du Mental).
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Où voyez-vous dans Les Cieux de la Vie que moi-même ou quiconque prétende que les conditions terrestres sont glorieuses et propres à une Vie divine ? Il n’y a pas ici un seul mot qui le suggère ! Les Cieux de la Vie sont les cieux des dieux du vital et il existe là une harmonie parfaite, mais seulement une harmonie des sens et des désirs vitaux satisfaits et sublimés. S’il doit y avoir une Harmonie, ce devra être de tous les pouvoirs élevés à leur point culminant et harmonisés. Tous les mondes non-évolutifs sont des mondes limités à leur harmonie propre, comme les Cieux de la Vie.
La Terre, en revanche, est un monde évolutif, loin d’être glorieux et harmonieux, même en tant que monde matériel (sauf sous certains aspects), mais au contraire un monde des plus douloureux, disharmonieux et imparfait. C’est pourtant dans cette imperfection que se trouve l’impulsion vers une perfection plus haute et plus variée. Elle contient « le dernier fini » qui cependant aspire au « suprême Infini ». (Elle n’est pas satisfaite par les joies des sens, précisément parce que dans les conditions de la terre elle est capable de voir leurs limitations.) « la Divinité captive dans la fange » (la fange n’est pas glorieuse, aussi n’y a-t-il ici aucune prétention à la gloire et à la beauté), mais ce fait même impose une nécessité de faire éclater cette prison pour atteindre une conscience qui ne cesse de s’élever vers les hauteurs.
Et ainsi de suite. Tel est le « Pouvoir plus profond », bien qu’il ne soit pas une plus grande gloire ni une réelle perfection. Tout cela, pour le mental, peut être vrai ou non, mais c’est l’attitude traditionnelle propre à l’expérience spirituelle indienne. Interrogez n’importe quel yogi, il vous répondra que les Cieux de la Vie sont des choses puériles ; même les dieux, disent les Puranas, doivent descendre sur la terre et s’y incarner, s’ils veulent la libération, mukti, rejetant l’orgueil de leur perfection limitée ; ils doivent entrer dans « le dernier fini » s’ils veulent arriver à « l’ultime Infini ».
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Un poème n’est pas un traité philosophique ni une profession de foi religieuse — il est l’expression d’une certaine vision ou expérience, mondaine ou spirituelle. Ici c’est la vision des Cieux de la Vie, leur perfection, leur limitation, et la contre-revendication de la Terre, ou plutôt de l’Esprit ou du Pouvoir derrière la conscience de la Terre. Cela doit être pris comme tel, comme une expression d’un certain aspect des choses, d’un certain genre d’expérience, pas d’un dogme mental. Elle recouvre une vérité profonde, même si elle n’exprime pas forcément toute la vérité de la question.
Dans le poème, également, il n’est pas question d’une vie divine ici-bas, même si cela est suggéré comme le résultat possible inexprimé de l’ascension — parce que la Terre n’est pas mise à l’écart (« En dessous de moi je sentais encore battre le cœur de la Terre ») ; néanmoins, le poème exprime seulement l’ascension vers le Suprême, bien au-delà des Cieux de la Vie, et l’Esprit-de-la-Terre revendique ce pouvoir et ne parle pas d’une quelconque descente d’une vie divine.
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Les Cieux de la Vie ne seraient pas des cieux s’ils n’étaient immunes — un ciel où existerait la peur ne serait pas un ciel. Les Cieux de la Vie ont une influence sur la terre, de même qu’en ont les Enfers de la Vie, mais il ne s’ensuit pas qu’ils s’influencent l’un l’autre dans leur domaine propre. Le Surmental peut avoir une influence sur la terre, de même que le peuvent les Pouvoirs hostiles, mais il ne s’ensuit pas que ces Pouvoirs hostiles puissent pénétrer le Surmental — ils ne le peuvent pas : ils peuvent seulement dégrader ce qu’il envoie sur la terre.
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Chaque pouvoir du Divin (la vie, comme le mental et la matière, est un pouvoir du Divin) possède son harmonie particulière inhérente à la pureté de son propre principe — c’est seulement s’il est troublé ou perverti qu’il cause du désordre. Cela explique aussi pourquoi l’évolution aurait pu être une harmonie progressive, au lieu d’une suite de discordances à travers lesquelles il faut lutter à chaque pas pour atteindre une harmonie, mais une harmonie pleine d’incertitudes et de meurtrissures ; car le Principe divin est là, au-dedans.
Chaque plan, par conséquent, possède ses propres cieux ; il y a les cieux du physique subtil, les cieux du vital, les cieux du mental. Si les Pouvoirs de disharmonie y entraient, ils cesseraient d’être des cieux.
Page 69 et 252