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Dans la foulée de l’article sur la purification du cœur  voici la retranscription dune autre lettre de Sri Aurobindo à Dilip, sur le thème de la Bhakti. Pour info, avec différents mots clefs, je n’ai retrouvé aucune trace de cette lettre dans les Lettres sur le Yoga, elle semble donc inédite. Afin de faciliter la lecture sur les écrans, j’ai seulement aéré le texte et mis en gras quelques paroles qui me semblent particulièrement utiles. 

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9 mars 1936

Votre acceptation sans réserve de l’idée vishnouite et de sa Bhakti devient assez déroutante lorsqu’elle est associée à la croyance instante qu’on ne peut pas donner d’amour au Divin avant d’avoir fait l’expérience du Divin. Qu’y a-t-il en effet de plus répandu dans l’attitude vishnouite que la joie de la Bhakti pour elle-même ? « Donnez-moi la Bhakti, crie-t-elle, quoi que vous puissiez me refuser d’autre. Même s’il se passe beaucoup de temps avant que je puisse vous rencontrer, même si vous tardez à vous manifester, permettez à ma bhakti, à ma ma quête de vous, à mon cri, à mon amour, mon adoration d’être toujours là. » Avec quelle constance le le bhakta a toujours chanté : « Je vous ai cherché toute ma vie et vous n’êtes toujours pas là, mais je cherche encore et ne peux cesser de chercher et d’aimer et d’adorer. »

S’il était réellement impossible d’aimer Dieu avant de le connaître, comment cela serait-il possible ? En fait, votre mental semble mettre la charrue avant les bœufs. D’abord on cherche Dieu, avec persistance ou avec ardeur, ensuite on le trouve, certains plus tôt que d’autres, mais la plupart après une longue quête. On ne commence pas par le trouver et ensuite le chercher. Même un aperçu ne vient souvent qu’après une longue ou fervente quête.

On a l’amour de Dieu, ou du moins un désir de Dieu, de sa réponse au désir du cœur, sa réponse de joie suprême et d’Ananda. On ne dit pas à Dieu : « Montre-moi d’abord ton amour pour moi, déverse sur moi l’expérience de toi, satisfaits mon exigence, ensuite je verrai si je peux t’aimer, dans la mesure où tu le mérites. » C’est bien certainement le chercheur qui doit chercher et aimer en premier, poursuivre sa recherche, se passionner pour celui qu’il cherche – alors seulement s’écarte le voile, se voit la Lumière et se manifeste la Face qui seule peut satisfaire l’âme après son long séjour dans le désert.

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Mais vous pouvez encore dire : « Oui, mais que j’aime ou pas, je désire, j’ai toujours désiré et je désire de plus en plus, mais je n’obtiens rien. » Oui, mais désirer n’est pas tout. Ainsi que vous commencez à le voir, il faut que certaines conditions soient remplies – comme la purification du cœur.

Votre thèse était la suivante : « Du moment que je désire Dieu, Dieu doit se manifester à moi, venir à moi, ou du moins me donner des aperçus de Lui, la réelle, solide et concrète expérience, pas seulement des choses vagues que je ne peux ni comprendre ni évaluer. La Grâce de Dieu doit répondre à mon appel, que je le mérite ou pas – sinon il n’y a pas de Grâce. » La Grâce de Dieu peut effectivement faire cela dans certains cas, mais où y a-t-il un « doit » ? Si Dieu doit le faire, ce n’est plus la Grâce de Dieu, mais le devoir de Dieu, ou une obligation, un contrat ou un traité. Le Divin regarde dans le cœur et ôte le voile quand Il sait que c’est le bon moment pour le faire.

Vous avez mis l’accent sur la théorie de la bhakti selon laquelle il suffit d’appeler son nom et il doit répondre, il doit tout de suite être là. Peut-être, mais pour qui est-ce vrai ? Assurément, pour un certain type de Bhakta qui sent le pouvoir du Nom, qui a la passion du Nom et la met dans son cri. Si l’on est ainsi, alors il peut y avoir la réponse immédiate – si tel est le cas, il faut devenir ainsi et il y aura la réponse. Ramakrishna lui-même l’a obtenue après quelques mois, mais quels mois ! et quelle condition il a dû traverser avant de l’obtenir ! Malgré tout, il a réussi rapidement parce qu’il avait déjà un cœur pur – et cette passion divine en lui.

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Ce n’est sûrement pas le Bhakta mais l’homme de savoir qui réclame l’expérience en premier. Il peut dire : « Comment puis-je savoir expérience ? », mais il continue quand même à chercher comme Tota Puri33, même pendant trente ans, luttant pour atteindre la réalisation décisive.

33. Moine errant natif du Penjab, il rencontra Ramakrishna vers la fin de 1864. Sri Ramakrishna pratiqua la sadhana de l’Advaita Vedanta sous sa guidance. Tora puri fut étonné de voir Ramakrishna atteindre le Samadhi « Nirvikalpa » en seulement trois jours, alors qu’il n’avait pu lui-même y parvenir en quarante années de sadhana.

C’est vraiment l’homme de l’intellect, le rationaliste, qui dit : « Que Dieu, s’il existe, me prouve d’abord son existence, ensuite je croirai, puis je ferai un effort sérieux et prolongé pour explorer et voir à quoi il ressemble. »

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Tout cela ne signifie que l’expérience est inutile dans la sadhana – je n’ai certainement pas pu proférer une sottise pareille. Ce que j’ai dit, c’est que l’amour et la quête du Divin peuvent être et sont généralement là avant la venue de l’expérience – c’est un instinct, un désir intrinsèque dans l’âme, et il jaillit dès que certaines couches recouvrant l’âme disparaissent ou commencent à disparaître.

Ce que j’ai dit ensuite, c’est qu’il vaut mieux d’abord préparer la nature (le cœur purifié et tout cela) avant que ne commence les « expériences » plutôt le contraire, et je me base ici sur les nombreux cas existants qui illustrent le danger des expériences avant que le cœur et le vital soient prêts pour la véritable expérience. Bien sûr, dans beaucoup de cas, il survient une vraie expérience dès l’abord, un toucher de la Grâce, mais ce n’est pas quelque chose qui dure et qui reste toujours là, mais plutôt une chose qui effleure puis se retire et attend que la nature soit prête. Mais il n’en est pas ainsi dans chaque cas, pas même dans beaucoup d’eux, je pense.

Il faut commencer avec le désir inhérent de l’âme, puis vient le combat avec la nature afin de préparer le temple, et ensuite le dévoilement de l’Image, la Présence permanente dans le sanctuaire.

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Tout ceci, bien sûr, n’est qu’une réponse formulée en termes mentaux à votre unique objection ou inaptitude à concevoir comment on peut aimer Dieu sans l’avoir d’abord connu ou en avoir l’expérience. Mais le raisonnement mental tout seul ne mène à rien – c’est quelque chose en vous qui doit voir, et ensuite, il n’y a plus de difficulté. Heureusement, vous vous rapprochez de cela. Et je ne m’inquiétais pas du tout à propos de ce point, si vous n’en faisiez pas un support pour la dépression et le désespoir. Autrement, cela n’aurait aucune importance, puisqu’avec une idée ou une autre, on peut arriver au but, parce que l’âme nous conduit vers lui.

Pur, complet, irrévocable, un amour qui se donne pour toujours.

Pour moi, la sâdhanâ consiste à aimer le Divin de plus en plus intégralement, de plus en plus absolument, d'un amour si total qu'il conduit à l'identification.

The Mother. En Route / [Madanlal Himatsinghka]. – Pondicherry, 1987, P. 9 (July 1969)

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Quelques autres extraits

10 mars 1936

Tout peut être fait par le Divin, la purification du cœur et de la nature, l’éveil de la conscience intérieure, le retrait du voile, si l’on se donne au Divin avec foi et confiance – et même su on ne peut le faire entièrement tout de suite, plus on le fait, plus l’aide et la guidance arrivent et plus le contact et l’expérience du Divin grandissent à l’intérieur. Si le mental questionneur devient moins actif, et si l’humilité et la volonté de soumission croissent en vous, cela devrait être parfaitement possible. Il n’est alors besoin de nulle autre force, mais de cela seul.

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11 mars 1936

Je peux seulement espérer que cette dépression et les suggestions qu’elle amène vont bientôt passer. Vous faisiez du très bon progrès avant qu’elle ne vous atteigne. Il n’existe aucune impossibilité à la purification du cœur, qui était ce que vous vous efforciez d’atteindre, et quand le cœur est purifié – d’autres choses qui semblaient impossibles deviennent faciles – même la soumission intérieure qui vous semble maintenant impraticable. En ce qui me concerne du moins, je continuerai à croire en votre destinée spirituelle jusqu’à la réalisation de ce que vous décrivez comme « le miracle ».

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13 mars 1936

Je me réjouis que le nuage soit en train de se dissiper et espère qu’il se dissoudra bientôt tout à fait. C’est une expérience courante que si l’humilité et l’acceptation sont fermement établies dans le cœur, les autres choses telles que la confiance viennent naturellement ensuite. Si la lumière et le bonheur psychique qui naissent de ces choses sont établis, il n’est pas aisé pour les autres forces d’assombrir cet état et ils ne leur est pas possible de le détruire. C’est là l’expérience commune.

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