Extraits de La Genèse du surhomme (chapites 9 à 16)
Extrait chapitre 9 – Le Moi Plus Grand
Ce tout, ce grand tout, des sages en ont eu la vision, et quelques rares poètes ou penseurs :
« Tout ceci est Brahman immortel, et rien autre. Brahman est devant nous, Brahman est derrière nous, et au sud et au nord, et en-dessous et au-dessus : il s’étend partout. Tout ceci est Brahman seul tout ce magnifique univers1…
1. Moundaka Oupanishad, II.12
[…]
En vérité, la sagesse est très sage et l’obscurité de la terre n’est pas, une négation de l’Esprit, pas plus que la nuit est une négation du jour, elle est une attente et un appel de lumière, et tant que nous n’aurons pas appelé la lumière là, pourquoi se dérangerait-elle de ses sommets ? Tant que nous n’aurons pas orienté notre moitié nocturne vers sons soleil, pourquoi s’emplirait-elle de lumière ?
Si nous cherchons la totalité solaire sur les sommets du mental, nous aurons la totalité là, dans une jolie pensée ; si nous la cherchons dans le cœur, nous aurons la totalité là, dans une tendre émotion – si nous la cherchons dans la matière et à chaque instant, nous aurons la même totalité dans la matière et à chaque instant de la matière. Il faut savoir où l’on regarde. On ne peut pas raisonnablement trouver la lumière dans ce que l’on ne regarde pas.
Et, peut-être, après tout, nous apercevrons-nous que cette terre n’était pas si obscure : c’était notre regard qui était obscur, notre absence d’être qui faisait l’absence des choses. La résistance de la terre est notre propre résistance – et la promesse d’une vérité solide : une innombrable éclosion d’arc-en-ciel dans les myriades incarnées, au lieu d’un flamboiement vide sur les hauteurs de l’Esprit.
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Extrait chapitre 10 – L'Harmonie
"Ô Feu, que soit créé en nous la pensée juste qui jaillit de Toi1.
1. Rig-Véda, III. 7.II
[…]
Une touche de vérité ici allume la vérité semblable dans chaque chose et dans chaque mouvement.
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Extrait chapitre 11 – Le Changement de Pouvoir
En fait, le premier effet de la vérité lorsqu’elle touche une nouvelle couche, est de provoquer un épouvantable désordre, à ce qu’il nous semble. Les premiers effets de la vérité mentale lorsqu’elle a touché les primates, devaient être traumatisants, nous pouvons le croire, et infiniment subversifs de l’ordre et l’efficacité simiesque ; il suffit qu’un paysan prenne pour la première fois un livre pour voir bouleversée toute sa paix champêtre, déséquilibrée sa saine et simple notion des choses.
La Vérité est une grande perturbatrice, et en effet, si elle n’était pas là à aiguillonner, presser le monde, la pierre serait à jamais restée dans sa béatitude minérale et l’homme dans son économie satisfaite – et c’est pourquoi nulle super-économie, nul triomphe de l’ingéniosité politique, nul perfection de l’égalitarisme et de la distribution des richesses humaines, ni même nul paroxysme de charité et de philanthropie, ne pourront satisfaire le cœur de l’homme et arrêter l’irrésistible ruée de la Vérité.
La Vérité ne peut s’arrêter qu’à la totalité de la Vérité – à la totalité de la Joie et de l’Harmonie dans chaque parcelle de l’univers entier – et encore ne s’arrêtera-t-elle nulle part, car la Vérité est infinie et ses merveilles sont inlassables.
Nous avons la tendance toute naturelle et anthropocentrique à déclarer que nous faisons de grands efforts pour trouver la lumière et la vérité, et ceci et cela, mais c’est peut-être une outrecuidance, et la semence de lotus monte inévitablement vers sa lumière, s’arrache à la boue et éclate au soleil, en dépit de tous ses efforts en route, peut-être, pour faire un nénuphar ou une super-tulipe – et ce Soleil-là presse, presse, triture, malaxe et fait fermenter sa terre rebelle, bouillonner ses ingrédients chimiques et éclater la cosse jusqu’à ce que tout soit rendu à son ultime beauté, en dépit de tous nos efforts en route, peut-être, pour faire seulement un bonhomme social et intelligent.
Et le grand Soleil de l’évolution presse son monde, fait craquer ses vieux moules, fermenter les hérésies du futur et bouillonner les pâles sagesses en pot des législateurs du mental.
Était-il époque plus désespérée, plus vide, plus atrocement emprisonnée dans ses maigres triomphes et ses vertus ripolinées que ladite « belle époque » ?
Il craque ce ripolin-là, et c’est tant mieux ; elle craque, la belle machine, et c’est tant mieux ; elles dégringolent, toutes nos vertus et nos assurances mentales et nos rêveries d’une grande kermesse économique sur la terre, et c’est encore tant mieux.
La Vérité, la grande Harmonie qui doit être, tourne son écrou impitoyablement, sur nos casques intellectuels, démasque chaque saleté, chaque faiblesse, fait jaillir le poison et baratte son humanité, tel l’« océan d’inconscience » des légendes pourâniques, jusqu’à ce qu’elle ait rendu tout son nectar d’immortalité.
[…]
Nous sommes donc arrivés à un nouveau changement de pouvoir. Un nouveau pouvoir comme il n’y en avait jamais eu depuis les premiers anthropoïdes, un raz de marée de pouvoir qui n’a plus rien à voir avec nos petites méditations philosophiques et spirituelles des âges passés, un phénomène terrestre, collectif, et peut-être universel, aussi radicalement neuf que le premier déferlement de la pensée sur le monde quand le mental a pris la place de l’ordre simiesque et bouleversé ses lois et ses mécanismes instinctifs.
Mais ici, et c’est vraiment la caractéristique du nouveau monde en gestation, ce n’est pas un pouvoir d’abstraction, pas une habileté à survoler et à réduire en équation les données éparses du monde afin d’en faire quelque synthèse, qui boîte toujours – le mental a tout abstractionné, il vit dans une image du monde, un reflet jaune ou bleu de la grande bulle, c’est l’homme dans une statue de verre –, pas un pouvoir au second degré qui additionne et déduit, pas une collection de connaissances qui ne font jamais un tout ; c’est un pouvoir direct de la vérité de chaque instant et de chaque chose, accordée à la vérité totale des millions d’instants et des millions de choses,
un « pouvoir d’entrer dans » la vérité de chaque geste et de chaque circonstance, qui s’harmonise à tous les autres gestes et toutes les autres circonstances parce que la Vérité est une et le Moi est unique, et ceci étant touché, tout le reste est instantanément touché, comme la cellule et la cellule d’un même corps ;
c’est un formidable pouvoir de concrétisation de la Vérité qui agit directement sur la même Vérité contenue dans chaque point de l’espace et chaque seconde du temps, ou, plutôt, qui contraint chaque moment, chaque circonstance, chaque geste, chaque cellule de la matière, à rendre sa vérité, sa note juste, son propre pouvoir enseveli sous les couches de nos additions mentales et vitales –
c’est une formidable mise en vrai du monde et de chaque être.
Nous pourrions dire un formidable de « réalisation » – le monde n’est pas réel ! C’est une apparence déformée, une approximation mentale, qui ressemble plutôt à un cauchemar, une traduction en noir et blanc de quelque chose que nous n’avons pas encore saisi : nous n’avons pas encore nos vrais yeux ! Car, en définitive, il n’y a qu’une réalité, et c’est la réalité de la Vérité – une vérité qui a grandi, qui avait besoin de se protéger de murs, de se limiter, s’engrisailler sous une carapace ou une autre, une bulle ou une autre, pour se faire sentir d’une chenille ou d’un homme, puis qui éclate dans son propre Soleil lorsque s’ouvrent les ailes du grand Moi que nous avons toujours été.
[…]
...c’est un miracle instantané. En fait, ce n’est pas un miracle ; le miracle est partout, à chaque instant, c’est la nature même de l’univers, son air, son soleil sa respiration d’harmonie ; seulement nous bouchons cette voie-là, nous dressons nos murs, nos sciences, nos millions d’appareils qui « savent mieux » que cette Harmonie-là. Il faut savoir laisser couler, il faut savoir laisser faire, il n’y a pas d’autre secret.
[…]
Elle ne demande qu’à se déverser par le monde, à couler par nos canaux et par nos corps, elle demande seulement qu’on lui ouvre le passage. Et si, une seconde, dans notre petit agglomérat de chair, nous nous laissons envahir par cette légèreté-là, cette aise divine, ce sourire solaire, tout fond, les obstacles se dissolvent, les maladies s’évanouissent, les circonstances s’arrangent comme par miracle, l’obscurité s’illumine, le mur s’abat – comme s’ils n’avaient jamais été.
Et encore une fois, ce n’est même pas un miracle : c’est le rétablissement du simple. C’est la remise en place du réel. C’est ce point d’harmonie ici qui contacte l’Harmonie partout et spontanément, amène (ou ramène) l’harmonie là, dans ce geste, cette circonstance, cette parole, cette conjonction des choses – et tout est une merveille de conjonction parce que tout coule selon la Loi.
[…]
Alors, nous serons l’homme enfin, ou le surhomme plutôt, nous aurons la joie, l’unité naturelle, la liberté sans murs et le pouvoir sans artifice. Alors il se révélera que toute cette souffrance et ces murs et ces difficultés qui assiègent notre vie étaient l’aiguillon du Soleil de Vérité, un premier emprisonnement pour faire grandir notre force et notre besoin d’espace et notre pouvoir de vérité, un voile d’illusion pour protéger nos yeux d’une trop forte lumière, un passage obscur de la spontanée instinctive de l’animal à la spontanéité consciente du surhomme, et que tout est simple, finalement, inimaginablement simple comme la Vérité elle-même et inimaginablement aisé comme la Joie même qui conçut ces mondes, car, en vérité, « le chemin des dieux est un chemin ensoleillé sur lequel les difficultés perdent toute leur réalité1. »
1. La Mère, Quelques Paroles
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Extrait chapitre 12 – La Sociologie du Surhomme
Chaque passage à un équilibre supérieur est d’abord un déséquilibre et une corruption générale du vieil équilibre.
Ces apprentis surhommes, qui ne se connaissent pas eux-mêmes, se rencontreront donc plus probablement parmi les éléments hétérodoxes de la société, les « bons à rien », soi-disant, les bâtards, les récalcitrants de la prison générale, les révoltés d’on ne sait quoi sinon qu’ils n’en veulent plus ; ce sont les nouveaux croisés d’aucune croisade, les partisans sans parti, les « contre » tellement contre qu’ils ne veulent même plus des contre ni des pour, qu’ils veulent tout autre chose, sans plus, sans moins, sans offensive ni défensive, sans noir, sans bien, sans oui, sans non, complètement autre chose et complètement en dehors de toutes les pirouettes et retournements de la Mécanique qui voudrait encore les attraper dans les filets de ses négations comme dans les filets de ses affirmations.
Ou bien, à l’autre extrémité du spectre, ces apprentis surhommes se rencontreront peut-être parmi ceux qui ont parcouru le long chemin du mental, ses labyrinthes, sa ronde sans fin, ses réponses qui ne répondent à rien, qui lèvent une autre question et une autre encore, ses solutions qui ne solutionnent rien, et toute sa peine en rond – sa futilité tout d’un coup, au bout de la route, après un millier de questions et un millier de triomphes toujours ruinés, ce petit cri, au bout, d’un homme devant rien, qui soudain se retrouve comme un enfant désarmé, comme si tous ces jours et ces ans et ce labeur n’avaient jamais été, comme s’il ne s’était rien passé, pas une seconde de vraie pendant trente ans ! Alors, ceux-là aussi se mettent en route. Là aussi il y a une faille pour le Possible.
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Ces extraits donneront peut-être envie de lire ou de relire cette Genèse du Surhomme...
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Extrait chapitre 13 – Et Après ?
Nous n’avons pas le pouvoir parce que nous n’avons pas la vision totale. Et c’est très simple, si par quelque miracle le pouvoir nous était donné, n’importe quel pouvoir, à n’importe quel niveau, nous en ferions instantanément une jolie prison conforme à nos petites idées et à notre petit bien, et nous y enfermerions toute notre famille, et si possible le monde.
[…]
Nous nous plaignons de notre incapacité (à soigner, à aider, à guérir, à sauver), mais elle est exactement, minutieusement à la mesure de notre capacité de vision – et ce ne sont pas les philanthropes qui sont les plus doués. Nous butons toujours sur la même erreur : nous voulons changer le monde sans nous être changés nous- mêmes.
[…]
Le surhomme a perdu son petit moi, perdu ses petites idées de famille et de patrie, de bien, de mal – il n’a plus d’idées, en vérité, ou il les a toutes, à la minute où il faut. Et quand elles viennent, elles s’exécutent, tout simplement, parce que c’est leur heure et leur moment. Les idées et les sentiments, pour lui, sont simplement la traduction impérieuse d’un mouvement de force – une idée-volonté ou une idée-force – qui s’exprime ici par ce geste, là par cet acte ou ce plan, ce poème, cette architecture ou cette cantate, mais c’est une seule et même Force, en langues variées, picturale, musicale, matérielle ou économique. Il est à l’écoute du Rythme, et il traduit, selon son art et son rôle dans le tout. C’est un traducteur du Rythme.
Là, chaque pensée, chaque sentiment est un acte
Et chaque acte, un symbole et un signe
et chaque symbole cache un pouvoir vivant1
1. Sri Aurobindo, Savitri, II.VI
Et quand rien ne pousse ici ou là, il est parfaitement tranquille et immobile, comme le lotus sur l’étang qui s’épanouit au soleil, sans une vibration, sans un souffle de « je veux » nulle part – il ne veut rien que ce que ça veut. Et pour le reste, il rayonne au soleil, et butinent ceux qui veulent (ou ne veulent pas car il rayonne pour tout le monde). C’est l’état simple par excellence, la simplicité de la Vérité. Et c’est l’efficacité instantanée de la Vérité sans écran.
[…]
Il ne fait pas de miracles qui brillent un instant comme un feu de paille, puis laissent la terre à son obscurité impénitente ; il ne jongle pas avec des siddhi2 occultes, qui viennent bouleverser un moment les lois de la matière, puis la laissent retomber dans ses vieux plis routiniers et douloureux ; il n’a nul besoin de convertir les hommes ni de prêcher les nations, car il sait trop bien qu’on ne convertit pas les hommes par des idées ni des paroles, ni par des démonstrations sensationnelles, mais par un changement de densité intérieure, qui fait tout à coup comme un petit souffle d’aise et de soleil dans le noir – il souffle une autre loi sur le monde, il ouvre la lucarne d’un autre soleil, il change la densité des cœurs par la coulée tranquille de son rayon.
2. Pouvoirs
Il ne frappe pas, il ne brise pas, il ne condamne ni ne juge : il tente de délivrer la même parcelle de vérité contenue dans chaque être et chaque chose, chaque évènement, et de convertir chacun par son propre soleil.
Son pouvoir est un pouvoir de vérité à vérité, de matière à matière, et sa vision embrasse tout, parce qu’il a trouvé le petit point dedans qui contient tous les points et tous les êtres et tous les lieux, et il voit dans ce mendiant qui passe, ce nuage teinté de rose, cet accident du moment, ce rien qui heurte sa maison ou cette jeune pousse qui monte, toute la terre et ses millions de bourgeons qui montent vers leur Vérité semblable, et la position exacte du monde dans un trébuchement du hasard ou la réflexion du passant.
[…]
Les cellules de notre corps doivent tenir la flamme de l’Immortel
Sinon l’esprit seul rejoindrait sa source,
Laissant un monde à demi sauvé à son douteux destin1
1. Sri Aurobindo, Savitri, I.III
Car il ne s’agit pas de faire un esprit doué de pouvoirs miraculeux et lumineux, pas d’imposer à ce corps une loi supérieure à la sienne, pas même de pousser le physique à son suprême degré de raffinement, mais de « créer une nouvelle nature physique2 », et pourtant en partant de ce corps, ce pauvre petit corps fragile et animal, puisque c’est lui, notre base, notre instrument d’évolution.
2. Sri Aurobindo, On Himself
L’être nouveau ne tombera pas du ciel tout fait : il faut le faire ! Il faut trouver dans notre substance la clef de sa propre transmutation, il faut trouver le Secret de tous les secrets, dans l’infinitésimal, dans la toute petite cellule. C’est dans notre corps que doit s’opérer la transition, le difficile passage. Et peut-être, si nous touchons ce Secret-là, aurons-nous la clef divine de la matière, et la clef du long périple de la terre, et le puissant coup d’œil radieux qui un jour mit en route notre voyage.
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Extrait chapitre 14 – La Victoire sur la Mort
Le seul, l’unique suprême résultat inévitable
Qu’aucune volonté ne peut soustraire, et aucun sort changer
La couronne d’Immortalité consciente,
La divinité promise à nos âmes combattantes
Depuis le premier où le cœur de l’homme a osé la mort et souffert la vie1
1. Sri Aurobindo, Savitri, I. IV.
Ce n’est donc pas par une décision arbitraire et morbide que le chercheur entreprendra cette ténébreuse descente – il y a longtemps qu’il a cessé de vouloir, il y a longtemps qu’il obéit au petit rythme, à la coulée qui grandit, et l’infléchit ici ou là selon qu’elle presse. La descente s’effectue progressivement, presque à son insu, mais elle est comme jalonnée par un certain nombre de phénomènes qui deviennent de plus en plus clairs et qui marquent les « conditions physiologiques » de la descente, pourrions-nous dire.
Ces conditions physiologiques sont triples. Il y a cette petite « coulée » dont nous avons souvent parlé, il y a ce « rythme », il y a ce « feu d’être » qui ouvre les portes du nouveau monde.
Voilà trois indications très utiles à notre sadhana, trois choses que nous pouvons observer, auxquelles nous pouvons aspirer...
On serait tenté de croire qu’il s’agit là d’une fiction poétique, d’une image à l’usage des enfants – mais il n’en est rien, et le monde entier est un poème qui devient vrai, une image qui s’élucide, un rythme qui prend corps.
Peu à peu, un Enfant regarde avec des yeux de Vérité et découvre la belle Image qui était là depuis toujours, il écoute un Rythme qui ne meurt pas, et, accordé au Rythme, il entre dans l’immortalité qu’il n’avait jamais cessé d’être.
En fait, cette coulée grandit, ce rythme se précise, ce feu s’intensifie à mesure que les premiers niveaux mental et vital s’éclaircissent.
Et d’abord, ce n’est plus simplement une « coulée », c’est une sorte de courant continu, de masse descendante qui enveloppe le sommet du crâne et la nuque, pour commencer, puis la poitrine, le cœur, puis le plexus solaire, l’abdomen, le sexe, les jambes, et qui semble même descendre sous les pieds comme s’il y avait là aussi un prolongement d’être, un abîme d’existence, et plus ce courant descend, plus il devient chaud, compact, dense, presque solide : on dirait une cataracte immobile.
La descente est proportionnelle à notre degré d’éclaircissement et à la puissance d’enfoncement de la Force (qui grandit avec notre éclaircissement).
Aucune mécanique mentale ni psychanalytique n’a le pouvoir de s’enfoncer dans ces couches-là.
C'est curieux... nous sommes à la fin des années 60 et cette description du processus a l'air extraordinairement concrète, comme si c'était du vécu. Pourtant, dans les Carnets d'une Apocalypse, Satprem nous a dit en 1982, que son vrai travail commençait seulement. Se pourrait-il qu'à l'époque de La Genèse, Satprem n'ait eu qu'une sorte de révélation mentale inspirée du processus ou vivait-il déjà ces phénomènes de descente ?
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Extrait chapitre 15 – L'Être Transformé
Comment sera ce corps supramental, cette vie « divine » sur la terre ? Là aussi, les miracles révéleront qu’ils sont la simple logique du monde et que cette vie nouvelle suit une logique divine, une logique de la vérité divine de la matière. Ce qui sera, est déjà là, fruste, grossier, mal connu de soi-même, borné par notre propre vision bornée, car vraiment le monde est une vision qui se dévoile.
[…]
Et la vie du dehors obéira à la vie du dedans.
Ce sera la fin de l’Artifice.
Ce monde fabuleux, énorme, bardé de machines à tous les étages et tous les degrés, engrené dans une mécanique qui nous engrène et engrène le moindre mouvement de la vie, le plus petit souffle de la pensée, le plus léger battement de cœur et nous roule sous son énorme char où les plus riches de faux pouvoirs, les plus armés de fausses paroles, les plus lourds de carapace d’inconscience triomphante, les plus parés de fausses couleurs et de clinquants et de lumières télévisées, truquées, conditionnées, dominent une masse hypnotisée, consentante à ce barbare sacrifice de Moloch, à cet esclavage universel, total, détaillé jusque dans la plus petite réaction subconsciente, où même les hommes les plus éclairés sont encore mus par la sourde réverbération de la Machine, aliénés de leur propre pouvoir de voir et de sentir et de communiquer, étouffés sous un gigantesque appareil qui conditionne leur pensée, conditionne leurs sentiments, conditionne leur foi, enrégimentés par la science, enrégimentés par la loi, enrégimentés par la Machine qu’il faut faire tourner pour vivre, tourner pour manger, tourner pour respirer et voyager, qu’il faut faire vivre pour pouvoir vivre – ...
Satprem a écrit cela en 1971, il y a 55 ans, et... on dirait une description de notre monde contemporain. Mais Satprem continue en nous expliquant que toute cette noirceur du monde sera balayée par la Vérité...
...s’évanouira comme un cauchemar irréel sous le regard tranquille de la Vérité, qui mettra chaque chose à sa place, dotera de pouvoir le plus vrai, vêtira chacun selon sa lumière, illuminera chacun de sa vraie couleur, fera transparaître la vibration intime sans subterfuge, sans vêtement faux, hiérarchisera les êtres spontanément, automatiquement, visiblement, selon leur qualité de flamme et leur intensité de joie, prêtera son rythme puissant au plus clair, donnera à chacun un monde à sa mesure, une demeure à sa couleur, un corps immortel selon sa joie, une étendue d’action conforme à l’étendue de son propre rayon, un pouvoir de modeler la matière et d’user de la matière selon son intensité de vérité et sa capacité de beauté et son degré d’imagination véridique ; car, en définitive, la Vérité est la Beauté, est l’Imagination suprême qui, à travers tous ces millions d’années et ces milliards de peines, voulait nous faire retrouver notre propre pouvoir d’aimer et de créer et de déraciner la mort par la joie immortelle.
[…]
Mais comment cette matière, si lourde, si rebelle, ce caillou insensible, obéira-t-il au pouvoir de l’Esprit ? Comment la matière de la terre se laissera-t-elle transformer sans être concassée, violentée, pulvérisée par quelque mécanisme frappant, chauffée à quelques milliers de degrés par nos bouilloires nucléaires ?
Nous pourrions aussi bien demander comment ce caillou pourrait un jour échapper à l’escalade tortueuse de la chenille – nous ne voyons pas plus loin que notre conditionnement mental ; mais notre vision est fausse et la matière que nous écrasons sans pitié est aussi vivante, active « responsive » que la coulée des étoiles sur nos têtes ou l’invisible frémissement du lotus sous le soleil de mai. La matière aussi est vivante, la matière aussi est une substance de l’Éternel, et elle peut répondre, autant que le mental et que le cœur et la plante.
Seulement, il faut trouver le point de contact, il faut connaître le vrai langage, de même que nous avons trouvé le langage des chiffres, seulement pour extraire quelques monstres. Il y a une autre langue à trouver pour une autre vision, une langue concrète qui donne l’expérience de ce qu’elle nomme, qui fait voir ce qu’elle dit, qui touche ce qu’elle exprime et ne traduit pas mais concrétise les vibrations et meut les choses par l’émission de la note semblable. Il y a tout une magie du Verbe à retrouver.
[…]
Les anciens textes tantriques disaient : « Le nom naturel des choses est le son produit par le mouvement des forces qui les constituent1 . »
1. The Serpent Power, Arthur Avalon
C’est le vrai Nom de chaque chose, son pouvoir d’être, et notre vrai nom unique parmi les milliards apparences. C’est ce que nous sommes et c’est ce qui est derrière tous les vocabulaires et les pseudonymes dont la science et les lois nous affublent et affublent le monde.
Et, peut-être, toute cette quête du monde, cette évolution tourmentée, cette bataille des choses et des êtres, est-elle une lente quête de son vrai nom, son identité singulière, sa musique vraie sous cette formidable parodie.
Nous ne sommes plus personne ! Nous sommes n’importe qui dans un brouhaha mental qui passe de l’un à l’autre ; et pourtant, nous sommes une note unique, une petite note qui peine vers sa grande musique et qui se cogne et qui grince, et qui souffre parce qu’elle ne peut pas chanter ; nous sommes une irremplaçable personne derrière ce carnaval des faux noms, nous sommes un Nom qui est notre tonalité unique, notre petit phare d’être, notre simple sacre dans le grand Sacre du monde, et qui pourtant nous relie secrètement à tous les autres phares et tous les autres noms.
Connaître ce Nom-là, c’est connaître tous les noms. Nommer, c’est pouvoir refaire une chose par sa musique, saisir les forces semblables dans leur réseau d’harmonie. L’être supramental est avant le « connaisseur du Verbe » dont parlaient les Rishis védiques, « le prêtre du Mot2 », « celui qui fait » par la simple invocation de la vérité des choses, poiêtês – c’est le Poète de l’âge futur.
2. En effet, dans l’un de ses raccourcis saisissants, le Rig-Véda ne dit-il pas : « Ô Feu, toi qui as le verbe de la Vérité » (I.59.7)
Et son poème est une coulée de vérité dont chaque syllabe créatrice de faits et de matières s’accorde à la grande Harmonie : une re-création de la matière par la musique de vérité de la matière. C’est le Poète de la Matière. Par cette musique, il transmue ; par cette musique, il connaît et il aime – parce que, en vérité, ce Rythme-là est la vibration même de l’Amour qui conçut les mondes et les porte à jamais dans son chant.
Que faire si ce n'est nous émerveiller de la splendeur de ce passage ? Cela en presque poignant tellement c'est beau. Notre vrai Nom, notre vrai Nom...
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Extrait chapitre 16 – La Saison de la Vérité
Et pourtant, c’est un monde matériel, matériel, matériel, ce n’est pas une fiction glorieuse, pas une hallucination des yeux clos, pas une vague auréole de petits saints : c’est là, c’est comme la « vraie matière », disait Sri Aurobindo, ça cogne à nos portes, ça veut être à nos yeux et dans nos corps, ça martèle le monde, comme si la grande Image de toujours voulait entrer dans la petite, le vrai monde entrer dans cette caricature qui craque de tous les côtés, la Vérité de la Matière entrer dans ce revêtement mensonger et illusoire – comme si, vraiment, l’illusion était de ce côté-ci, dans ce faux regard de la matière, cette fausse structure mentale qui nous empêche de voir les choses comme elles sont. Car elles sont déjà vraiment, comme la rondeur de la lune est déjà, cachée à notre regard d’ombre.
Cette solidité de l’ombre, cette efficacité de l’illusion, est probablement le petit « rien » qui empêche. Est-ce que la chenille pouvait s’empêcher de voir un monde linéaire, tellement concret et objectif pour elle, tellement incomplet et subjectif pour nous ? Notre terre n’est pas complète, notre vie n’est pas complète, notre matière n’est pas complète : elle cogne, elle cogne pour devenir entière et ronde.
Il se pourrait bien que tout le mensonge de la terre soit dans un regard faux qui entraîne une vie fausse, une action fausse, un être faux qui n’est même pas, qui crie pour être, qui cogne, qui cogne à nos portes et aux portes du monde.
Et pourtant, cette « écorce », elle existe – elle souffre, elle meurt. Ce n’est pas une illusion, même si, par derrière se trouve la lumière de son ombre, la source de son geste, le vrai visage de son masque. Qu’est-ce qui empêche la jonction ?...
Peut-être, simplement, quelque chose dans la vieille substance qui se prend encore pour son ombre au lieu de se prendre pour son soleil – peut-être s’agit-il seulement d’une sorte de transfert de notre conscience matérielle, de son passage total et intégral de la petite ombre à la grande Personne ? Un passage qui est comme une mort, une bascule dans une « autreté » si radicale que c’est comme la désintégration du vieux bonhomme : une mort-résurrection instantanée ? Une autre vue soudaine, une précipitation dans le Vif, le vrai vif qui abolit ou « irréalise » la vieille ombre ?
Tout le chemin, le simple chemin, est peut-être seulement de s’apercevoir de ce qui est déjà là – et d’apprendre à avoir confiance.
[…]
En fait, la conscience supramentale, le rythme supramental, est un rythme extraordinairement rapide (1) – la terre actuelle paraît statique à côté de ce rythme-là – et peut-être est-ce cette simple « accélération » qui fait toute la différence, qui révèle la douceur orange du rayonnement supramental, sa profondeur chaude et vivante, sa terre légère, comme l’accélération des galaxies allume de rouge ou de violet les étoiles selon leur sens.
1. Voilà qui rappelle le conseil de Morphéus à Néo :
"Qu'est-ce que tu attends ? Augmente ta vitesse !"
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Pour ceux qui ont plusieurs années de recul, si nous pouvions tracer la courbe de notre progrès, il me semble que nous serions nombreux à ressentir une accélération.
[…]
Il n’est pas vrai que la matière devienne « autre » subitement, par quelque coup miraculeux et transmutateur – elle devient (pour nos yeux) ce qu’elle était toujours : elle cesse d’être ce tortueux raidillon de chenille pour étendre ses prairies ensoleillées, qui s’étendent de plus en plus avec notre regard. La vraie matière, la matière supramentale, attendait depuis toujours notre vrai regard – seul le semblable reconnaît le semblable. La saison divine nous attend sur la terre, si nous consentons à reconnaître ce Semblable dont nous sommes seulement une semblance.
Et tout le problème de la transmutation se repose : s’agit-il d’une transmutation de la matière ou d’une transmutation de la vision ?... Il s’agit des deux, sans doute, mais c’est le changement de vision qui déclenche le changement de matière, le changement de vision qui permet une nouvelle manipulation de la matière, comme nos yeux d’homme ont permis une nouvelle manipulation du monde ; et ce changement de matière, semble-t-il, n’est possible que si l’humanité dans son ensemble, ou une portion suffisamment puissante du grand corps terrestre – parce que nous sommes un seul corps, nous l’oublions toujours – consent à respirer le nouvel air, à s’imprégner de cette sève-là, à cesser de croire à ses fantômes et à ses peurs et à ses vieilles impossibilités mentales.
Et nous pouvons croire – nous pouvons voir même que ce changement de vision est contagieux ; il y a une contagion de la Vérité, une irrésistible expansion de la Vérité : c’est elle qui fait craquer nos moules et nos consciences et nos lois et nos systèmes, nos pays sous son invisible pression dorée, il y a un coup de saison solaire sur le monde, qui fait vibrer notre âge et l’affole sous son afflux de vigueur, et la Vérité de quelques-uns contraindra tout le reste à changer, aussi simplement, aussi inévitablement que la première touche du printemps se propage de branche en branche et éclate de bourgeon en bourgeon.
Les secrets sont simples, nous l’avons dit, et nous nous demandons si cette « difficile » transition, cette alchimie compliquée et ces épais grimoires et ces mystérieuses initiations, ces austérités savantes et ces gymnastiques spirituelles, ces méditations et ces retraites et ces souffles torturés et tout ce labeur de l’esprit, ne sont pas en fait le labeur du mental qui veut que ce soit difficile, infiniment difficile, afin de se gonfler encore et d’avoir la gloire de dénouer un formidable nœud qu’il avait lui-même noué ?
Si c’est trop simple, il n’y croit pas, parce qu’il n’a rien à faire – parce qu’il veut faire à tout prix, c’est sa nourriture, son gagne-ego. Mais cette enflure et cette boursouflure mentales nous voilent peut-être une infinie simplicité, une suprême facilité, un suprême non-faire qui est l’art de tout faire.
[…]
...nous qui croyons en la Vérité, la suprême beauté de la Vérité, la suprême Joie de la Vérité, le suprême Pouvoir de la Vérité ? Nous sommes les fils d’un Avenir plus merveilleux qui est déjà là, et par notre cri de confiance, il jaillira sous nos yeux, balayant toute cette vieille mécanique comme un rêve irréel, un cauchemar du mental, une vieille outre qui n’a pas plus d’air que celui que nous voulons encore lui prêter.
La transmutation est à faire dans nos cœurs, la dernière révolution à accomplir : la révolution supramentale de l’espèce humaine – comme d’autres avaient fait la révolution humaine parmi les singes –, sa grande révolte contre la Mécanique, sa grande grève du savoir mental et du pouvoir mental et des fabrications mentales – de la prison mentale –, défection en foule du vieil engrenage de la douleur, et son cri d’appel à ce qui doit être, son simple cri de vérité dans les décombres de l’âge mental : la vérité, la vérité, la vérité, et rien que la vérité.
Alors la Vérité sera.
Parce qu’elle est simple comme un enfant et qu’elle répond au moindre appel.
Et elle fera tout pour nous.
Pondichéry
20 août-13 novembre 1970
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