La Poésie Future (Extraits 1)
La Poésie Future étant pour une grande part consacrée à la littérature anglaise, je n'avais pas encore osé l'aborder, me sentant d'emblée complètement dépassé par un sujet dont je ne connais strictement rien. Et puis, l'envie est enfin venue de le lire, et de partager quelques extraits d'une portée plus générale que la littérature anglaise.
EXTRAITS DE L'AVANT-PROPOS
« J’ai essayé d’expliquer dans The Future Poetry... qu’il existe, en poésie, différents degrés de perfection : adéquat, efficace, illuminé, inspiré, et enfin, “indiscutable” ou infaillible. Ce sont là des choses qu’il faut apprendre à sentir, on ne saurait les analyser.
« Tous les styles – “adéquat”, “efficace”, etc., – peuvent être haussés, sur leur propre plan, au degré d’infaillibilité.
« L’infaillibilité suprême est quelque chose de supérieur encore, c’est un langage impérieusement évident, pur et vrai, l’essence même d’une expression parfaite et convaincante. En outre, elle déborde toute classification et toute analyse. On peut en trouver des exemples dans les styles les plus différents, chez Keats (“Magic casements”), chez Wordsworth (son Newton et ses “fields of sleep”), chez Shakespeare (“Macbeth has murdered sleep”), chez Homère lorsqu’il décrit la descente d’Apollon de l’Olympe, chez Virgile (“Sunt lachrymae rerum” et son “O passi graviora”). (…)
« Je ne pense pas qu’il y ait une corrélation entre ces différents styles et les divers plans d’inspiration – à moins de dire, peut-être, que le style efficace provient du mental supérieur, le style illuminé du mental illuminé, le style inspiré du plan de l’intuition. Mais je ne sais pas si ce serait vrai dans tous les cas, surtout quand chaque style atteint à son propre pouvoir infaillible. »
À défaut de lire toute l’œuvre des auteurs cités, nous pourrons peut-être essayer de retrouver au moins les passages qu'il évoque iciavec tant de force.
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EXTRAITS DU PREMIER CHAPITRE : LE MANTRA
Page 15 et 16
La distinction toute faite entre idéalisme et réalisme en littérature m’a toujours paru un tant soit peu fictive et arbitraire, et quelle que puisse être sa valeur pour le théâtre et le roman, elle n’a pas en poésie de place légitime.
Dans ce livre, l’auteur s’identifie avec ce que l’esprit nouveau de notre temps a de meilleur et de plus caractéristique, et nous voyons se dégager un nouveau tempérament, une nouvelle perspective esthétique – ou ne faudrait-il pas plutôt dire « introspective » ? – en pleine gestation.
Souvenons-nous que La Poésie Future a été publié dans l'Arya entre décembre 1917 et juillet 1920. Sri Aurobindo en vient alors à décrire cet âge subjectif évoqué notamment dans Le Cycle Humain et dont nous voyons aujourd'hui un signe extrême avec le fait que certaines personnes s'identifie à tout et n'importe quoi selon leur subjectivité. Désormais, le réel et la raison importent moins, et c'est le ressenti qui est constamment mis en avant. Et les médias officiels s'en donnent à cœur joie pour créer – parfois de toute pièce – un narratif pour manipuler les esprits et modifier notre perception du réel et créer un ressenti subjectif. Mais revenons aux caractéristiques de cette nouvelle perspective esthétique évoquée par Sri Aurobindo :
Elle se distingue par une tendance plus marquée (mais nullement exclusive) à rechercher le spirituel plutôt que le purement terrestre, l’intérieur et le subjectif plutôt que l’extérieur et l’objectif, la vie intime et secrète plutôt que la vie de surface, et, dans sa forme la plus pure, qui paraît être celle que lui ont donnée les poètes irlandais, la tendance à préférer le lyrique au dramatique, et, pour la représentation poétique, à recourir à une méthode moins concrète qu’intérieurement suggestive.
Toute forte personnalité souffre naturellement du défaut qui consiste à éprouver une sympathie insuffisante – et souvent même une antipathie prononcée et intolérante – pour tout ce qui s’écarte de ses propres motivations.
En outre, la critique contemporaine doit affronter bien des périls : il y a d’abord le charme que le sentiment nouveau, la pensée, l’expression nouvelles d’une certaine tendance nous procurent, et qui nous masque les défauts de l’expression elle-même, dont nous situons mal ou exagérons les mérites réels ; de puissants contre-courants d’attraction et de répulsion immédiates nous égarent – notamment le manque inévitable de perspective qui nous empêche d’avoir une vision juste des choses trop proches de nous dans le temps.
De plus, si l’on fait soi-même partie d’un mouvement créateur dont les tendances et l’idéal sont fortement marqués, il est difficile d’échapper au point de vue particulier qu’il engendre et d’avoir un regard critique plus large.
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Page 17 et 18
Tout art procède du sensuel et du sensible, ou le prend comme point constant de référence ; ou encore, à son niveau le plus bas, s’en sert comme d’un symbole et d’une source d’images ; même lorsqu’il s’envole dans les mondes invisibles, c’est de la terre qu’il s’élance ; cependant, tout art digne de ce nom doit également aller au-delà du visible, il doit révéler, il doit nous montrer quelque chose qui nous était caché, et, dans son effet total, non pas reproduire mais créer.
Nous pouvons dire que l’artiste crée un monde idéal qui lui est propre, pas nécessairement dans le sens d’une perfection idéale, mais un monde qui existe dans l’idée, l’imagination et la vision du créateur ; ou plus exactement, qu’il projette dans une forme signifiante une vérité qu’il a vue – vérité de l’enfer ou vérité des cieux, vérité immédiate derrière les choses terrestres, ou toute autre vérité –, mais qui n’est jamais seulement la vérité terrestre extérieure.
Et c’est selon cette vérité et ce pouvoir idéatifs, selon la perfection et la beauté de la présentation et de l’expression qu’il en donne, que son œuvre doit être jugée.
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Page 19
En tout cas, quels que puissent être nos rapports avec les maîtres du passé, il est vrai que notre travail actuel consiste à aller au-delà, et non à les imiter ; or c’est toujours au motif et à l’esprit lyriques qu’il revient de découvrir le secret nouveau et de jeter les bases d’une nouvelle création ; car l’élément lyrique est le mobile, l’esprit poétique primordial, et les éléments épique et dramatique doivent attendre qu’il leur dévoile leurs nouveaux cieux, leur terre nouvelle.
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Page 19 à 21
Si j’ai fait allusion à ces quelques points qui, dans le livre de M. Cousins, restent très marginaux ou ne sont que rarement évoqués, c’est parce qu’ils se rapportent à la question que ce livre pose de la façon la plus aiguë : l’avenir de la poésie anglaise et celui de la poésie mondiale. On ne sait trop quel sort cet avenir réservera à la vieille querelle entre idéalisme et réalisme, car les deux tendances que ces termes représentent de façon plus ou moins adéquate, sont encore manifestes dans les œuvres récentes. D’une manière générale, la poésie ne cesse d’osciller entre deux tendances opposées : tantôt elle donne la prédominance à la vision subjective, tantôt elle met l’accent sur la présentation objective ; elle peut aussi s’élever au-delà vers un plan spirituel où cette distinction est transcendée, cette divergence réconciliée.
Il est d’ailleurs peu probable que l’imagination poétique renonce jamais aux formes narrative et dramatique de son impulsion créatrice ; lorsqu’un esprit nouveau se manifeste dans le domaine poétique, il tend toujours, sans cesser d’être essentiellement lyrique, à se saisir de ces deux autres formes et à les modeler comme il peut : témoin l’élan qui a conduit Maeterlinck, Yeats ou Rabindranath Tagore – malgré leur subjectivité prédominante – à s’emparer tant de la forme dramatique que de la forme lyrique pour s’exprimer.
Peut-être estimerons-nous que cette forme ne convenait pas vraiment à leur esprit, qu’ils ne sauraient dans ce domaine espérer une réussite complète ou sans faille. Mais qui établira des règles pour le génie créateur, qui dira ce qu’il doit ou ne doit pas tenter ? Il suit son propre développement et fait ses propres expériences formatrices.
Il est d’ailleurs intéressant de se demander si le nouvel esprit poétique adoptera et utilisera, en les modifiant, les vieilles formes dramatiques et narratives, comme Rabindranath l’a fait dans ses premiers essais pour la scène, ou s’il les transformera entièrement pour les adapter à ses propres fins, comme le poète indien s’y est essayé dans ses pièces plus récentes. Mais après tout, ce sont là des questions secondaires.
Il nous sera plus profitable d’aller droit au cœur du sujet (…) plongeant notre regard plus loin dans le passé –, nous tenterons de sonder ce que l’avenir peut nous offrir par l’intermédiaire du mental poétique et par son pouvoir de création et d’interprétation. (…)
On ne peut encore se prononcer sur le résultat des entreprises récentes, et toute prédiction assurée en ce domaine serait plus qu’imprudente ; ce livre suggère tout de même avec force une possibilité qu’il serait pour le moins intéressant, voire fructueux, d’explorer et d’étudier.
Cette possibilité est la découverte d’une nouvelle forme d’expression, plus proche de ce que nous pourrions appeler le mantra en poésie, ce langage rythmique qui, selon les termes du Véda, jaillit à la fois du cœur du voyant et de la lointaine demeure de la Vérité – la découverte du mot, du mouvement divin, de la forme de pensée propre à la réalité qui, comme M. Cousins le dit si justement, « repose dans l’appréhension de quelque chose de stable derrière l’instabilité des mots et des actes, quelque chose qui est le reflet de la passion primordiale de l’humanité pour ce qui la dépasse, le vague pressentiment de cette impulsion divine qui pousse la création à s’épanouir sans cesse, à s’arracher à ses limitations pour réaliser ses possibilités divines ».
La poésie a réalisé cela dans le passé, en ses moments d’élévation suprême ; dans l’avenir, il semble qu’il soit possible d’en faire un but plus conscient et un effort plus constant.