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Je me suis aperçu que Mémoires d'un Patagonien, l'avant dernier livre de Satprem publié en 2001, n'existait pas en ligne ni en PDF. Aussi, j'ai commencé à le retranscrire. Voici le début du livre et l'introduction.

 

à
Robert Laffont
mon frère et compagnon
d’une vieille marche
à travers les âges
où nous cherchions le Cap,
ces pages qu’il a insufflées
dans mon cœur.

Avec mon immense gratitude
et un vieil amour de la Beauté
qui nous portait toujours

Satprem
15 février 2001

*

Une vois a crié, « Va où nul n’est allé !
Creuse plus profond, et encore plus profond
Jusqu’à ce que tu touches l’inexorable pierre de fond
Et frappe à la porte sans clef. »

Le feu du ciel est allumé dans la poitrine de la terre
Et les soleils immortels brûlent ici :
Par une faille de merveille dans le mur des naissances
Les esprits dans un corps assoiffé aspirent
Comme des flammes du pays de Vérité et de Joie

Encore un peu et les portes de la vie nouvelle 
Seront taillées dans une lumière d’argent…
Dans un grand monde nu et clair

Sri Aurobindo
Poèmes (1935-36)

*

Introduction

J’ai bu l’infini comme un bébé qui sait parce qu’il boit l’amour de sa mère, comme un enfant sauvage qui voit parce qu’il écoute l’océan sur les Côtes de sa Belle-Île et son ressac sans fin. L’infini, ça bat sans fin, ça aime sans fin parce c’est ça même qui aime et qui fait un premier amour au monde, une première musique pour s’aimer elle-même un million de fois dans tout ce qui bat au monde.

Et puis on va à l’école pour apprendre des histoires qui ne tiennent pas debout, nos ancêtres les Gaulois et que sais-je et toutes ces guerres sanglantes et sordides à la queue leu leu, jusqu’à la prochaine dernière, et notre Sainte Mère l’Église. J’avais une vieille mère bien maritime qui disait en ouvrant les bras en montrant la Côté irisée et lumineuse : « Pour moi, Dieu est là-bas. » Et cela me semblait plus sage que toutes leurs bondieuseries. Et on vit des histoires et des histoires qui ne veulent rien dire, des amours qui se cassent toujours la figure au bout – à-t-on jamais vécu vraiment, ou pas plus qu’un petit ressac, pas même argenté qui se brise sur le vieux rocher. Tout de même il y avait de vieux païens qui savaient mieux, vivaient mieux, semble-t-il. Et que vous en semble, mes frères d’aujourd’hui ? Que respirez-vous qui soit une vraie seconde de vie ? battante-chantante- vivante comme une mouette sur le rocher, comme un premier soleil qui frissonne sur la falaise des hommes.

Les « hommes » quoi ?

Faut-il une dernière seconde qui va se fermer sur la mort pour dire quoi ? et ouvrir les yeux sur une nouvelle « vie » qui se dira quoi encore ?

Et la vie est si belle et la terre est si belle et elle veut vivre encore et encore pour trouver son propre mystère, sa propre fable jamais trouvée et jamais dite.

Bien sûr ! ce n’est pas à « dire », c’est à vivre ce jamais vécu là dans une peau d’homme ou de quelque autre oiseau inconnu qui veut vivre quand même et battre de son propre cœur.

*

C’est cette fable qui a commencé à battre dans mon cœur dans une cellule de condamné à mort. La dernière seconde justement du dernier quoi dans leurs horribles prisons.

Or, dans une prison anglaise à Calcutta, à Alipore, il y avait un grand révolutionnaire indien qui attendait sa pendaison – il a attendu pendant un an, jour après jour – et qui ouvrait des yeux infiniment plus anciens que les miens sur ce vieux « quoi » des hommes, et sans doute n’était-ce pas la première fois qu’il ouvrait des yeux de condamné sur la vieille Mort. Il s’appelait Sri Aurobindo. Il fut acquitté un après et libéré le 6 mai 1909 pour aller se réfugier à Pondichéry. Moi, j’étais libéré un 5 mai, quelques décades plus tard. Quand je suis sorti de leur enfer nazi, j’étais à jamais à l’unisson du malheur humain et de sa révolte et de ses peines. Mais Sri Aurobindo, lui, était un plus grand révolutionnaire que tous nos Lénine et nos Robespierre « incorruptible », trahi et guillotiné, c’était la Révolution de l’Homme qu’il voulait, c’était le vieux « quoi » des millénaires auquel il voulait arracher son mystère et sa fable, c’était la Délivrance de la Terre d’une domination plus horrible que celle de ces Messieurs les Anglais et de leur Bible ou bondieuseries diverses. C’était la clef physique, matérielle, cellulaire du changement de l’Homo sapiens qui jamais ne fut sapiens et l’est de moins en moins : tous ces millénaires d’Évolution douloureuse et tâtonnante n’allaient pas s’achever au « sommet » d’un petit avorton savant qui ne savait rien sauf se détruire cruellement lui-même et toute sa terre. Et Sri Aurobindo voyait loin devant lui ce qui maintenant s’étale sous nos yeux (pour ceux qui veulent bien voir) : « La fin d’un stade de l’Évolution est marquée par une puissante recrudescence de tous les éléments qui doivent sortir de l’Évolution. » Nous sommes bien armés pour le savoir et nous fusiller mutuellement. « Voici venir le temps des assassins », disait notre frère Rimbaud en 1873 après avoir tenté de s’enfuir jusqu’aux îles de la Sonde, mais on ne s’enfuit pas de notre état d’homme : on peut le changer. C’est ce qu’affirmait Sri Aurobindo au sortir de sa prison d’Alipore :

« L’homme est un être de transition. »

C’est toute la Terre qui est dans une transition dangereuse, périlleuse.

Par une sublime grâce ou un sublime « Hasard » qui semble savoir sous nos pieds ce que notre tête ne sait pas, j’ai rencontré Sri Aurobindo et Mère, sa compagne, un peu moins d’un an après avoir traversé la barrière du camp de Mauthausen et l’autre barrière très corporelle d’un typhus et d’une tuberculose mortelle. Alors mon corps savait quelque chose de ce que Sri Aurobindo savait et de ce que Mère, sa compagne française née à Paris comme cet autre gamin révolté que j’étais, et qui m’a tenu les mains si longtemps pour glisser dans mes cellules à leur insu ce qu’Elle vivait toute seule après le départ de Sri Aurobindo :

« N’attendez rien du ciel, disait-elle, le salut est terrestre. »

Et c’est Elle qui me parlait de «  la prochaine espèce » sur la terre, et le moyen de fabrication en creusant un trou infernal dans la conscience du corps, tandis que ses disciples s’empressaient de me fermer sa porte et de la condamner à mort, seule, pour pouvoir fermer son cercueil saintement et cruellement, et proclamer leur « nouvelle religion de Sri Aurobindo » très lucrative – Elle qui me disait : « L’ère des religions est passée », « C’est le temps du Matérialisme divin. » C’est le temps d’Autre Chose. Et dans ses dernières paroles à moi, Elle me disait en me donnant un petit mouchoir et en frappant mon cœur d’un doigt :

Tout est là.

Et en effet tout est là dans un cœur et dans les millions de cellules d’un corps – seulement il faut avoir le courage d’aller le chercher.

C’est le temps du « matérialisme divin » disait-elle.

C’est le temps d’Autre chose sur la terre.

C’est le notre de notre propre fable humaine.

*

Ainsi mon frère et compagnon, Robert Laffont, m’a-t-il demandé : « Pourquoi n’écrirais-tu pas l’histoire d’un petit garçon dans un bateau qui va de Belle-Île et qui rêverait à sa vie future et raconterait ainsi ta vie à l’envers... »

Mais au lieu d’un petit garçon de maintenant, j’ai eu une étonnante vision que je raconte maintenant et je voyais un premier enfant d’avant les hommes savants, un préhistorique petit Patagonien, qui s’étonne du monde et se demande qui est quoi. Une sorte de première enfance des hommes – et l’Avenir, quoi ?

21 mai 2001

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