5. La Saison du Sourire
Suite de la retranscription de Mémoires d'un Patagonien de Satprem
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–… Comme tu as changé ! dit la vieille Lisette.
– Moi !
– Qu’est-ce qui t’es arrivé ?
– Mais rien !
Rien, mais c’était tout changé dedans, comme si c’était un Rien puissant et assoiffé qui faisait un trou sans fin pour emplir ce vagabond-là de… quoi ? Ça ne disait rien, ça ne faisait rien, sauf de faire un pas et encore un pour marcher dans ça. C’était le Mystère du monde tout là. Vicki, c’était un trou de mystère qui cherchait sa clef et fouillait là-dedans comme sous toutes les ruines du monde. Il n’avait plus envie de naviguer vers le Continent Noir, c’était là aussi avec tout le reste ruiné. Et qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Qu’est-ce qui est là ? Il n’était plus Vicki ni rien de connu. Il était une soif prenante, ce mystère à lui-même.
Il a marché. Était-ce des ans, des âges ou des minutes toutes pleines d’un autre Temps qui ne faisait pas des demains ni d’autres jours, seulement des équinoxes et des solstices et des marées sous le vent de la lande.
Et puis elle est arrivée.
Un jour d’équinoxe avec ses marées furieuses.
Les cheveux embroussaillés dans le vent et toute ruisselante comme après un naufrage. Pourtant elle serait quelque chose sur sa gorge trempée.
C’était sur la plage derrière le quai, là où sa coque s’était échouée.
L’île de l’Est, la dernière des Kernadec avait coulé, disait les pêcheurs : les derniers méfaits du Continent Noir.
Elle l’a regardé, un peu égarée, mais droit soudain, comme on regarde pour la première fois au monde un visage aimé et perdu et retrouvé sur une terre inconnue. Ça faisait une petite note tremblante dans son cœur.
Elle a souri.
Les pêcheurs s’attroupaient.
– Comme t’appelles-tu, a-t-il demandé.
– Je ne sais pas.
– Viens.
Ils ont pris le chemin des landes.
Elle serrait toujours sur son cœur ce truc emballé d’un bout de soie orange déchiré dans sa robe.
– On va aller voir ma petite mère.
Les pêcheurs grommelaient entre eux : les saisons sont pas contentes, les îles coulent, tout est à l’envers.
Mais il y avait un Sourire derrière.
C’était la Saison du Sourire sous la nuit de la terre.