2. Le Continent Noir ?
Suite de la retranscription de Mémoires d'un Paragonien de Satprem
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Elle avait quelques doutes sur ce fils improbable et elle s’est mise en route vers le quai avec son panier de crevettes.
Et en effet, il était en train de raidir les écoutes de son foc, encore au mouillage. Elle est allée vers la petite cale. Les mouettes guettaient le poisson sur les dunes orange, et tout était lisse, ça sentait bon le pays. Une douzaine de sinagots, la voile ferlée attendaient à l’ancre.
– Eh bien, qu’est-ce que tu mijotes ?
Il a tourné se mèche blonde avec un grand sourire et je ne sais quel orage derrière. C’était une étrange combinaison, ce matelot-là, d’où sortait-il ?… Il ne le savait pas lui-même, c’était cela la difficulté, sinon tout serait lisse comme le bon port.
– Je vais sur la passe de Kernic.
– Attention, c’est dangereux.
C’était la dernière chose à dire à cet effronté.
– Mais non ! Il y a du petit Noroît, on est à mi-marée.
– Les vents tournent…
– Pas ma tête. Dis-moi, petite mère, c’est loin, le « continent noir », combien de jours ?
– Ah ! je le savais bien, c’est ça…
– Qu’est-ce qu’ils font, sur le continent ?
Raide, vint la réponse, avec un plus pas charmant sur la bouche.
– Ils apprennent à vivre.
De coup, notre charmant diable est resté bouche bée… « Apprendre à vivre »… comme si ça s’apprenait ! Y a qu’à respirer le ressac et on s’en va loi-loin au diable vert avec la mouette rieuse au capuchon noir. C’est tout juste sous le capuchon.
– Et qu’est-ce qu’ils pêchent ?
– Ils ne pêchent pas. Ils mangent le poisson des autres.
– Alors ce sont des voleurs.
– Dame !…
Et notre Vicki – car tel était son nom jamais baptisé, et pour cause, il n’y avait pas d’église sous cette heureuse latitude incertaine et ces îles jamais survolées, sauf par les goélands. Personne pour vous dire le « bien » et le « mal »n alors tout était bien, sauf si la coque coulait, et même là aussi, il y a du bon – Vicki, donc, a déferlé la petite voile rouge de son cotre, raidi les haubans, et À-Mère-vat.
La bonne mère Lisette a poussé un soupir, haussé les épaules et acheté un plein panier de crevettes et de crabes des roches, et va de retour.
Tout de même, elle s’est mise à songer à cette bouche bée de son diable aimé : « Apprendre à vivre »… quoi ?
On dirait que c’est un mystère dont on revient, ou ne revient pas, comme son vieux tonnerre de mari.