Overblog Tous les blogs Top blogs Beauté, Santé & Remise en forme Tous les blogs Beauté, Santé & Remise en forme
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Suite de la retranscription de Mémoires d'un Patagonien de Satprem

– Alors, mon matelot, où navigues-tu ?

– Je ne sais pas.

C’était la vielle mère Lisette avec son sourire du large tout plissé d’amour et pétillant comme de l’écume.

– Dame ! où est ta voile ? Tu n’as pas chaviré comme ton tonnerre de père.

– Je navigue avec ma Douce, c’est ma voile.

– Pourtant tu as l’air tout changé, qu’est-ce qui t’es arrivé ?

– Rien…

Puis il a regardé, le nez au vent, comme s’il cherchait quelque chose.

– J’ai rencontré la Grande Déesse de l’équinoxe sur le Rocher du Lion. C’était de l’autre côté du cimetière – je ne veux plus de cimetières, ja-mais. Je ne veux plus de pères, ja-mas. Je veux toi qui m’aimes et la vague qui m’aime avec la Grande Déesse d’écume.

– Fichtre ! tu ne vas pas me laisser toute seule avec le chagrin si tu m’aimes.

– Dame, non ! je veux changer d’homme sans passer par le cimetière et sans couler ma coque, je veux… je ne sais pas.

– Ta Douce est bonne, elle vient de la mer et des rochers. Alors j’ai confiance, écoute-la.

Elle a poussé un soupir, humé la Côte et regardé son diable de fils.

– Tu sais, la vie, c’est…

– C’est quoi ?

– Ça fait de la peine et des marées et de la joie quand même. Tant que tu auras de la joie, tu navigueras.

Et Vicki s’en fut par le sentier de la lande.

Puis il s’est retourné brusquement et il est revenu sur ses pas.

– Dis-moi, petite mère…

– Quoi encore ?

– Qu’est-ce qu’il y avait avant les tonnerres de pères ?

Elle est restée interdite, muette.

– Il y avait d’autres tonnerres… et d’autres barques…

– On ne pourrait pas changer de bord pour une fois ? La Côte me dit que j’ai eu beaucoup de peines avant mon dernier ressac… Des peines d’où ?

– Je ne sais pas… Il y a des marrées hautes, des marrées basses.

Elle est restée songeuse, et son matelot sans voile a repris le sentier de la lande.

Décidément, ce fils de je ne sais quel tonnerre la ferait toujours songer.

*

Il a marché le long de sa Côte aimée, un pas et encore un, et c’était toujours ce trou de rien qui s’emplissait de soif, comme si cette soif était le seul quelque chose là-dedans, et ce trou était toujours plus troué comme si c’était sans fond, ou peut-être comme un cri au fond qui l’appelait, un vieux tonnerre de mille tonnerres qui n’éclataient jamais.

Alors elle est apparue, sa Douce voile d’un vent de mystère, souriante et d’un pied qui semblait toujours danser, les cheveux dans le vent qu’il avait envie de caresser, et son ektara sur l’épaule, l’oreille penchée comme si elle écoutait là-bas. Elle a pincé la corde et ce même petit son frêle frémissait avec le ressac comme tous les ressacs du monde dans un même son, ou un seul son de toutes les mers du monde. Ça, c’était le Mystère.

– Douce, dis-moi…

– Qu’est-ce qu’il y a à dire, mon bien-aimé ? J’écoute et j’écoute ce qui n’a pas de fin, ce qui s’en va loin et loin comme toutes les barques chavirées et revenues pour écouter encore la musique oubliée d’un vieux naufrage.

– Qu’est-ce qu’il y avait sur ton île ?

– Je ne sais plus… il y avait mon ektara. C’est tout ce qui me reste.

Son trou de rien était peut-être plein de musique au fond ? ou d’orage et de rage parce qu’il n’attrapait pas cette musique-là. Un pas et encore un, un trou et toujours plus. Oui, j’ai bien dit à la petite mère : « J’ai eu beaucoup de peines avant. » C’est ce que me dit ce loin-là-bas, et une révolte sans nom comme le grondement des équinoxes qui se brisent sur le rocher… pour faire de l’écume encore ?

Alors la Grande Déesse est apparue dans un éclair blanc d’une seconde et Elle a soufflé à son oreille :

– Brise ton propre rocher.

Il a marché et marché avec sa Douce et ça ne s’usait jamais.

Elle avait entendu aussi quelque chose souffler, mais elle ne savait pas quoi et elle n’avait pas envie de savoir, sauf d’écouter et écouter encore cette petite note de rien qui lui disait tout.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article