Le don de soi dans les œuvres (1)
Sri Aurobindo
Le Yoga des Œuvres divines
Début du chapitre trois
Le don de soi dans les œuvres – La voie de la Gîtâ
J'ai déjà partagé l'impression avec Sri Aurobindo d'une écriture en boucle, avec parfois un chapitre, un paragraphe, et même parfois une seule phrase, semblait condenser tout un sujet, voir tout le yoga intégral. Marc Auburn a quant à lui fait la remarque que les paroles de Sri Aurobindo ressemblaient à des hologrammes. Ce premier paragraphe en est une extraordinaire illustration : on a l'impression que... tout est dit : le suprême objectif et le moyen principal de le réaliser. Cela me donne l'impression d'une puissance formidable rassemblée en quelques lignes.
Les premières pages de ce chapitre posent les bases du yoga des œuvres : c'est pour cela qu'elles sont très importantes; ne limitons donc pas notre plaisir et voyons aussi les paragraphes suivants.
La vie, et pas seulement quelque lointain Au-delà de la vie, silencieux et hautement extatique, est le champ de notre yoga. Son objectif central est de transformer notre manière humaine superficielle, étroite et fragmentaire de penser, de voir, de sentir et d’être, en une conscience spirituelle vaste et profonde, en une existence intérieure et extérieure intégrée, et notre vie humaine ordinaire en une vie divine. Pour atteindre ce but suprême, un don de toute notre nature au Divin est nécessaire. Tout doit être donné au Divin en nous, au Tout universel et au Suprême transcendant. Une concentration absolue de notre volonté, de notre cœur et de notre pensée sur ce Divin unique et multiforme, une consécration sans réserve de tout notre être au seul Divin, est le mouvement décisif ; l’ego doit se tourner vers Cela qui est infiniment plus grand que lui, se donner et faire son indispensable soumission.
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La vie de la créature humaine telle qu’elle est vécue d’ordinaire se compose d’une masse à moitié fixe, à moitié fluide de pensées, de perceptions, de sensations, d’émotions, de désirs et de jouissances très imparfaitement réglés, d’actes en grande partie habituels et répétitifs qui ne sont que partiellement dynamiques et perfectibles, et tout est centré autour d’un ego superficiel. La somme du mouvement de ces activités aboutit à une croissance interne en partie visible et active en cette vie, en partie retenue comme un germe de progrès pour les vies futures. Cette croissance de notre être conscient, l’expansion, l’expression progressive, le développement de plus en plus harmonisé des diverses parties qui constituent notre être, sont le sens et l’essence mêmes de l’existence humaine. C’est pour ce développement primordial de la conscience par la pensée, la volonté, les émotions, le désir, l’action et l’expérience, aboutissant à la suprême et divine découverte de soi, que l’Homme, être mental, s’est revêtu d’un corps matériel. Tout le reste est accessoire et subordonné ou accidentel et superflu ; seul importe ce qui soutient et aide l’évolution de sa nature et la croissance, ou plutôt l’éclosion progressive et la découverte de son moi ou esprit.
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Notre yoga ne se propose rien de moins que d’accélérer ce processus évolutif afin que nous puissions atteindre ce suprême objet de notre existence terrestre. Il abandonne la méthode habituelle de la Nature, sa croissance lente et chaotique. L’évolution naturelle, en effet, est au mieux une croissance incertaine et voilée qui s’accomplit en partie sous la pression du milieu, en partie par une éducation tâtonnante et des efforts bien intentionnés mais mal éclairés, en utilisant les circonstances d’une façon semi-automatique et assez obscure, avec beaucoup d’erreurs, de chutes et de rechutes, dont la majeure partie, apparemment, est faite d’accidents, de rencontres et de vicissitudes, mais qui voilent une intervention secrète, une direction divine. Le yoga remplace cette marche de crabe confuse et tortueuse par une évolution rapide, consciente, dirigée, où tout s’accorde pour nous mener aussi directement que possible vers le but fixé.
En un sens, c’est peut-être une erreur de parler d’un but dans une progression qui pourrait bien être infinie. Cependant, nous pouvons concevoir un but immédiat, un prochain objectif qui dépasse nos réalisations actuelles et auquel l’âme humaine peut aspirer. La possibilité d’une nouvelle naissance s’offre à l’être humain, une ascension vers un plan d’existence plus haut et plus vaste, et la possibilité aussi de faire descendre ce plan pour transformer toutes les parties de son être. Il peut atteindre à une conscience plus vaste, illuminée, qui fera de lui un esprit libéré et une force perfectionnée, et si cette conscience s’étend au-delà de l’individu, elle pourrait façonner une humanité divine, voire une espèce humaine nouvelle, supramentale, et par conséquent sur-humaine.
C’est de cette nouvelle naissance que nous faisons notre but. Cette croissance en nous d’une conscience divine, cette conversion intégrale, non seulement de notre âme mais de toutes les parties de notre nature en la divinité, est le sens même de notre yoga.
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Notre but dans le yoga est de bannir cet ego limité dont le regard est tourné vers le dehors et de faire du Divin le souverain Habitant de notre nature. Et ceci implique, en premier lieu, de déshériter le désir et de ne plus accepter sa satisfaction comme la principale motivation humaine. Ce n’est pas dans le désir que la vie spirituelle puisera sa subsistance, mais dans la pure félicité spirituelle sans ego de l’existence essentielle.
Et ce n’est pas seulement la nature vitale toute faite de désirs, mais l’être mental qui, lui aussi, devra connaître une nouvelle naissance et un changement transfigurateur. Notre pensée et notre intelligence divisées, égocentriques, limitées, ignorantes, devront disparaître ; à leur place s’écouleront en nous les courants universels d’une illumination divine infaillible et sans ombre qui se transmuera finalement en une Conscience de Vérité naturelle, existant en soi, libre des demi-vérités tâtonnantes, des erreurs, des trébuchements.
Notre volonté et notre action confuses, maladroites, égocentriques, ne visant jamais très haut, devront également disparaître ; à leur place viendra l’action totale d’une Force rapide et puissante, lucide, automatique, divinement mue et divinement guidée. Une volonté suprême et impersonnelle qui n’hésite point ni ne trébuche, spontanément et limpidement à l’unisson de la Volonté divine, doit s’implanter et dynamiser toute action.
Le jeu superficiel et si peu satisfaisant de nos faibles émotions égoïstes doit être éliminé, et à leur place doit se révéler le cœur psychique secret, profond et vaste en nous, qui attend son heure derrière les émotions de l’ego ; tous nos sentiments animés par ce cœur intérieur où demeure le Divin seront transmués en l’intense et calme mouvement des passions confondues de l’Amour divin et de l’Ânanda infiniment varié.
Ainsi peut se définir une humanité divine ou une race supramentale. C’est cela, et non quelque exaltation, ou même sublimation, du pouvoir de l’intelligence et des activités humaines, qui, à nos yeux, constitue le surhomme que nous nous sentons appelés à faire évoluer par notre yoga.
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Jusque là Sri Aurobindo semble parler depuis les hauts plateaux de la Conscience spirituelle : il évoque la possibilité d'une réalisation divine pour l'individu avec l'émergence dans l'humanité d'une évolution vers la surhumanité.
Une telle perspective peut nous plonger dans l'enthousiasme et apporter un puissant démenti à toutes les idées qui considèrent plus ou moins que l'humanité... c'est de la daube. Non ! Nous sommes appelés à un avenir sublime et radieux.
Ou tout au contraire, cette idée peut s'avérer si vaste pour notre petit mental, si lumineuse pour nos sombres limitations, si conquérante pour notre nature paresseuse... qu'elle nous plonge dans le désarroi et le sentiment que nous n'arriverons jamais à une telle réalisation. Et effectivement, si nous ne prenons en compte que nos petites forces humaines, nous n'y arriverons jamais. Mais si nous nous ouvrons à la force de l'Infini, alors l'Infini des possibilités s'ouvre à nous.
Ou bien, autre option, nous pouvons admettre que si Sri Aurobindo a affirmé que l'évolution spirituelle était INÉVITABLE, il ne l'a certainement pas dit à la légère. Partant de là, nous pouvons oublier le résultat final – d'ailleurs la Guîtâ insiste fermement sur le fait que le résultat ne nous appartient pas, mais appartient au Suprême – mais nous souvenir simplement de la direction dans laquelle l'humanité est portée. Alors le bon sens est de nous mettre dans le sens du courant évolutif et de faire modestement les efforts que nous pouvons pour, au moins, diriger notre vie dans la bonne direction. Avant même de parler de réalisation spirituelle ou de transformation, il me semble que ça, cela doit être à peu près à la portée de tout le monde. Souvenons de cette promesse qu'aucun de nos efforts pour évoluer n'était perdu.
Dans les paragraphes suivants, Sri Aurobindo descend de ces hauteurs sublimes pour entrer dans le détail de la méthode pratique.
Dans l’existence humaine ordinaire, les activités tournées vers le dehors occupent au moins les trois quarts de notre temps. Cela est évident. Seuls quelques êtres d’exception — saints et voyants, de rares penseurs, poètes ou artistes — peuvent vivre davantage en eux-mêmes ; ceux-là, du moins en les parties les plus profondes de leur nature, se modèlent sur la pensée et les sentiments intérieurs plus que sur les actes de surface. Mais ni les uns ni les autres ne créeront séparément la forme d’une existence parfaite ; au contraire, cela pourra se faire par une harmonisation de la vie intérieure et de la vie extérieure, unies dans leur plénitude réciproque et transfigurées en le jeu de « quelque chose » qu’elles masquent.
Un yoga des œuvres, une union avec le Divin dans notre volonté et dans nos actes, et pas seulement dans la connaissance et dans les sentiments, est donc un élément indispensable et absolument fondamental d’un yoga intégral. La conversion de notre pensée et de nos sentiments sans une conversion correspondante de l’esprit et du corps de nos œuvres serait un accomplissement tronqué.
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Mais pour que cette conversion totale puisse se faire, il faut que nos actions et nos mouvements extérieurs, autant que notre mental et notre cœur, soient consacrés au Divin. Il faut accepter et remettre progressivement nos capacités de travail entre les mains d’un Pouvoir plus grand à l’arrière-plan — notre sentiment d’être les auteurs et les acteurs de notre vie doit disparaître. Tout doit être offert afin que tout puisse être utilisé plus directement par la Volonté divine cachée derrière les apparences, car seul le consentement de cette Volonté rend notre action possible. Un Pouvoir secret est le Seigneur et Témoin véritables qui gouverne nos actes ; lui seul connaît leur complète signification et leur ultime dessein derrière l’ignorance, les déformations ou les perversions de l’ego.
Notre vie et nos œuvres limitées, déformées, égoïstes, doivent être complètement transformées en la vaste et directe coulée d’une Vie, d’une Volonté et d’une Énergie divines immenses qui nous soutiennent, secrètement pour le moment. Cette Volonté, cette Énergie doit être rendue consciente en nous et tout dominer, au lieu d’être ce qu’elle est à présent, une Force supraconsciente qui donne simplement son appui et son accord. Il faut qu’à travers nous se transmettent, sans aucune déformation, le dessein et les opérations parfaitement sages d’un Pouvoir omniscient et d’une Connaissance omnipotente, maintenant cachés, qui feront de toute notre nature transmuée leur pur et libre canal, heureux et consentant.
Cette consécration et cette soumission totales, avec l’entière transformation et la libre transmission qui en résultent, sont les moyens fondamentaux et le but ultime d’un Karmayoga intégral.
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Même pour ceux dont le premier mouvement naturel est la consécration et la soumission du mental pensant et de sa connaissance, et finalement son entière transformation, ou pour ceux dont le mouvement spontané est la consécration, la soumission et la transformation totales du cœur et de ses émotions, la consécration des œuvres est un élément nécessaire au changement. Sinon, ils trouveront peut-être Dieu dans l’Autre vie, mais ils seront incapables de réaliser le Divin dans cette vie ; la vie sera pour eux une absurdité, un non-sens et une négation du divin. Ils ne remporteront pas la vraie victoire, celle qui résoudra l’énigme de notre existence terrestre ; leur amour ne sera pas l’amour absolu qui triomphe de soi ; leur connaissance ne sera pas la conscience totale ni la connaissance qui embrasse tout.
Certes, on peut commencer par tourner la connaissance ou les émotions vers Dieu, ou les deux ensemble, et laisser les œuvres pour le mouvement final du yoga. Mais ce procédé a un désavantage : nous aurons peut-être tendance à vivre trop exclusivement au-dedans, sur un plan subtil, immatériel, plongés en des expériences subjectives, renfermés et isolés dans nos états d’être intérieurs ; nous risquons de nous encroûter dans notre réclusion spirituelle et de trouver difficile ensuite de nous projeter victorieusement au-dehors pour appliquer à la vie ce que nous aurons gagné dans la Nature supérieure. Quand nous voudrons ajouter ce royaume extérieur à nos conquêtes intérieures, nous nous trouverons trop accoutumés à une activité purement subjective et nous serons inefficaces sur le plan matériel. Nous aurons une immense difficulté à transformer la vie extérieure et le corps.
Ou encore, nous nous apercevrons que notre action ne correspond pas à la lumière intérieure, qu’elle continue de suivre les vieux chemins habituels pleins d’erreurs, qu’elle obéit encore aux vieilles influences ordinaires imparfaites — un gouffre douloureux séparera encore la Vérité intérieure du mécanisme ignorant de notre nature extérieure. C’est là une expérience fréquente, car si l’on suit ce procédé, la Lumière et le Pouvoir finissent par se replier sur eux-mêmes et ne consentent plus à s’exprimer dans la vie ou à se servir des moyens physiques prescrits pour la terre et ses opérations. C’est comme si l’on vivait dans un autre monde, plus vaste et plus subtil, mais sans prise divine, peut-être même sans prise d’aucune sorte sur l’existence matérielle et terrestre.
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Cependant, chacun doit suivre sa nature et il y a toujours des difficultés qu’il faut accepter provisoirement si l’on veut suivre le chemin qui nous est naturel. Après tout, le yoga est essentiellement un changement de la conscience et de la nature intérieures, et si l’équilibre des différentes parties de notre être est tel que ce changement ne puisse se faire qu’en partant d’un certain exclusivisme et en laissant le reste pour plus tard, nous devons accepter l’imperfection apparente du procédé.
Pourtant, le mouvement idéal d’un yoga intégral serait de suivre dès le commencement un processus intégral et d’avancer de tous les côtés à la fois. En tout cas, nous nous occupons ici d’un yoga qui dans son but et son mouvement complet est intégral, mais qui part des œuvres et se développe par les œuvres, bien qu’à chaque pas il doive être de plus en plus animé et vivifié par un amour divin et de plus en plus illuminé par une connaissance divine dont l’aide est précieuse.
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Ces quelques paragraphes contiennent des informations très importantes que nous pouvons mettre en pratique et intégrer à notre sadhana. En résumé, le passage central est peut-être celui-ci :
Mais pour que cette conversion totale puisse se faire, il faut que :
— nos actions et nos mouvements extérieurs, autant que notre mental et notre cœur, soient consacrés au Divin.
— Il faut accepter et remettre progressivement nos capacités de travail entre les mains d’un Pouvoir plus grand à l’arrière-plan,
— notre sentiment d’être les auteurs et les acteurs de notre vie doit disparaître.
— Tout doit être offert afin que tout puisse être utilisé plus directement par la Volonté divine cachée derrière les apparences...
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À suivre avec les paragraphes suivants qui présentent un résumé magistral de la Guîtâ.
Page 108 à 114