Examens
Agenda du 3 juin 1967
Ah! j'ai quelque chose de beaucoup plus intéressant... Il y a K qui fait un cours (de sociologie, je crois), mais basé sur ce qu'écrit Sri Aurobindo. Et alors, tu sais qu'à l'École j'ai ENFIN obtenu qu'il ne soit pas indispensable de passer des examens; que si l'on fait preuve d'intérêt et d'attention pendant les classes, on peut passer à une classe supérieure sans avoir besoin d'un certificat ou de passer des examens1.
1. Le 14 avril 1967, Mère a envoyé la note suivante à l'École :
«Les règles du Cours supérieur sont désormais modifiées comme suit :
1. Les élèves qui désirent obtenir un certificat constatant qu'ils ont suivi avec succès le Cours supérieur en tant qu'élèves complets devront naturellement passer tous les tests prescrits et suivre les règles qui gouvernent le statut d'Élève complet.
2. Les autres élèves auront l'option de se présenter aux tests ou de s'en abstenir. Il n'existera aucune contrainte en ce qui concerne les tests pour les promotions d'une année à l'autre.
3. Malgré cette différence, tous les élèves seront traités également pour ce qui est de la poursuite de la connaissance.»
Enfin, après tant d'années j'ai obtenu cela ! Alors on a dit aux élèves : «C'est comme vous voulez; si vous voulez l'examen, il y en a, vous pouvez en passer, mais si vous ne sentez pas le besoin d'examen, vous pouvez passer très bien, vous n'en avez pas besoin, vous passez dans les classes suivantes.» Mais K, qui a un cœur simple, croyait que tous ces gens avaient compris l'enseignement de Sri Aurobindo et qu'ils avaient un complet mépris pour les examens et les vieilles manières. Et il s'attendait à ce que ses élèves lui disent : «Oh ! nous ne passons pas d'examen...» Et tous-tous-tous, sauf un seul, ont dit qu'il préféraient passer un examen afin d'avoir un certificat...
Il était très déçu. Il m'a dit : «Comment se fait-il qu'après tout cela... Enfin je croyais qu'ils avaient compris. Et après avoir étudié Sri Aurobindo, voilà qu'ils suivent les vieilles idées !» Puis il m'a dit :
«J'ai trouvé dans une lettre de Sri Aurobindo un passage qui me donne peut-être l'explication, et je vous demande s'il faut que je fasse attention ?» Je lui ai dit oui.
Voici la lettre, je trouve cela très bien :
«On peut dire d'une manière générale qu'un excès de zèle pour attirer les gens à la sâdhanâ, spécialement les très jeunes gens, n'est pas sage.
Le sâdhak qui vient à ce Yoga doit être réellement appelé, et même si l'appel est réel, le chemin est souvent assez difficile.
Mais quand on attire les gens dans un esprit de propagande enthousiaste, on risque d'allumer un feu imitatif et irréel, non le vrai Agni, ou un feu de paille qui ne peut pas durer et qui est submergé par l'assaut des vagues vitales.
Il en est spécialement ainsi chez les jeunes gens, car ils sont malléables et se laissent aisément prendre à la contagion d'idées et de sentiments qui leur sont étrangers; un peu plus tard, le vital se lève avec ses exigences insatisfaites et ils sont ballottés entre deux forces contraires, ou bien ils cèdent rapidement à la puissante attraction de la vie et de l'action ordinaires et à la satisfaction des désirs, qui est la tendance naturelle de l'adolescence.
Ou bien le réceptacle humain (adhar) qui n'est pas apte tend à souffrir sous là tension d'un appel pour lequel il n'était pas prêt, ou du moins pas encore prêt.
Quand on a la vraie chose en soi-même, on passe au travers, et finalement on prend le plein chemin de la sâdhanâ, mais c'est seulement une minorité qui peut le faire.
Il vaut mieux recevoir seulement ceux qui viennent d'eux-mêmes, et parmi ceux-là, seulement ceux en qui l'appel est authentiquement le leur et persistant»
Sri Aurobindo (6 mai 1935)
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Finalement, cette lettre de Sri Aurobindo est un appel à la vigilance, à vérifier notre sincérité dans ce chemin. Est-ce que c'est vraiment ça que nous voulons ? Pour nous, les disciples, il y a un moment où la question ne se pose plus : la réponse va de soi. Mais où nous devons faire attention, c'est dans notre relation aux autres. Cela renvoie à l'absence de prosélytisme et au respect absolu du dharma de la personne, de son chemin de vie et à ce passage saisissant de Sri Aurobindo :
La Gîtâ a insisté sur ce point et lui a même accordé une grande importance préliminaire. Tout au début, elle a parlé de la nature, de la règle et du rôle du kshatriya comme de la loi d’action d’Arjuna, svadharma1 ; elle a poursuivi en stipulant avec une surprenante insistance que l’on doit observer et suivre sa nature, sa règle et son rôle — fussent-ils défectueux, ils valent mieux que la règle bien appliquée de la nature d’un autre. Mourir sous la loi de sa nature vaut mieux pour un homme que de remporter la victoire en suivant un mouvement étranger. Suivre la loi de la nature d’un autre est dangereux pour l’âme2 , cela contredit, pouvons-nous affirmer, la voie naturelle de son évolution ; c’est une chose mécaniquement imposée et, par conséquent, importée, artificielle et stérilisante pour la croissance vers la vraie stature de l’esprit.
1. Gîtâ, II. 31. svadharmam api châvekshya.
2. Ibid., III. 35.
Sri Aurobindo – Essai sur la Guîtâ
Livre 2, chapitre 20 – Swabhâva et swadharma
Et comme je suis friand des paradoxes – je les trouve stimulant pour la réflexion – je n'ai pu m’empêcher de noter que nous sommes là avec une difficulté. Dans ce passage, il est fermement rappelé la nécessité de suivre notre nature, fut-elle défectueuse, alors que dans de nombreux autres passages, nous sommes presque exhortés à ne pas suivre notre nature inférieure et à nous soumettre à notre nature supérieure, spirituelle et divine. Le paradoxe nous oblige à entrer dans une certaine nuance et à nous situer car les deux sont vrais.
Et sur un mode plus léger, autre paradoxe, si pour le monde extérieur, Mère préconisait une absence d'examen, pour le yoga intégral, il en est apparaît tout à fait autrement ! 😊
Agenda du 12 novembre 1957
Le yoga intégral est constitué d’une série ininterrompue d’examens que l’on doit passer sans en être au préalable prévenu, ce qui vous met dans l’obligation d’être toujours vigilant et attentif.
Trois groupes d’examinateurs font passer ces épreuves. En apparence, ils n’ont rien à voir les uns avec les autres et leurs procédés sont si différents, parfois même ils semblent si contradictoires, qu’ils ne paraissent pas pouvoir tendre au même but, et pourtant ils se complètent l’un l’autre, ils collaborent au même but et sont indispensables à l’intégralité du résultat.
Ces trois catégories d’examens sont : ceux que font passer les forces de la Nature; ceux que font passer les forces spirituelles et divines; et ceux que font passer les forces hostiles. Ces derniers sont les plus trompeurs dans leur apparence et, pour ne pas être pris par surprise et non préparé, cela exige un constant état de vigilance, de sincérité et d’humilité.
Les circonstances les plus banales, les événements de la vie de chaque jour, les personnes, les choses en apparence les plus insignifiantes, appartiennent tous à l’une ou l’autre de ces trois catégories d’examinateurs. Dans cette grande et complexe organisation d’épreuves, ce sont les événements généralement considérés comme les plus importants de la vie qui constituent les examens les plus faciles à passer car ils vous trouvent sur vos gardes et préparés. On trébuche plus facilement sur les petits cailloux du chemin parce qu’ils n’attirent pas l’attention.
Endurance et plasticité, bonne humeur (cheerfulness) et intrépidité sont les qualités plus spécialement requises pour les examens de la Nature physique.
Aspiration, confiance, idéalisme, enthousiasme et générosité dans le don de soi, pour les examens spirituels.
Vigilance, sincérité et humilité pour les examens provenant des forces adverses.
Et ne croyez pas qu’il y ait d’un côté ceux qui passent les examens et de l’autre ceux qui les font passer. On est, tout en même temps, suivant les circonstances et les moments, examinateur et examiné, et il peut même arriver que l’on soit simultanément, tout à la fois, examiné et examinateur.
Et le profit qu’on en tire dépend, dans sa qualité et sa quantité, de l’intensité de son aspiration et de l’éveil de sa conscience.
Et pour finir, une dernière recommandation: ne posez jamais à l’examinateur. Car, tandis qu’il est bon de se souvenir constamment qu’on est peut-être bien en train de passer un examen très important, il est au contraire extrêmement dangereux de se croire chargé de faire passer des examens aux autres, car c’est la porte ouverte aux plus ridicules et néfastes vanités. C’est la Sagesse Suprême qui décide de ces choses et non la volonté humaine ignorante.
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Chaque fois qu’il y a un progrès à faire, il y a un examen à passer.
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Deux jours après la publication
Cette nuit il m'est venu une question : pourquoi dans notre monde, pour les choses extérieures, passer des examens serait une vieille idée, une fausseté, alors que dans le yoga intégral, ce serait une bonne chose, voir une nécessité ?
Asselineau raconte souvent que lorsqu'il était enfant, il se disait que lorsqu'il y avait quelque chose qu'il ne comprenait pas, c'est qu'il y avait quelque chose à comprendre. La formule est tout à fait parlante.
L'une des réponses possibles – mais ce n'est sans doute pas la seule – se trouve peut-être dans l'expérience du bateau supramental dont Mère à parlé à plusieurs reprises.
L'absurdité ici, ce sont tous les moyens artificiels dont il faut user. N'importe quel imbécile a plus de pouvoir s'il a plus de moyens pour acquérir les artifices nécessaires. Tandis que dans le monde supramental, plus on est conscient et en rapport avec la vérité des choses, plus la volonté a de l'autorité sur la substance. L'autorité est une autorité vraie. Si vous voulez un vêtement, il faut avoir le pouvoir de le faire, un pouvoir réel. Si vous n'avez pas ce pouvoir, eh bien, vous restez nu. Aucun artifice n'est là pour suppléer au manque de pouvoir. Ici, pas une fois sur un million l'autorité n'est une expression de quelque chose de vrai. Tout est formidablement stupide.
Agenda sans date de février 1958
Ainsi, dans le monde de vérité, il est tout à fait impossible de tricher...
Le Surmental est obligé de respecter la liberté de l'individu, y compris sa liberté d'être pervers, stupide, récalcitrant et épais. Le Supramental n'est pas simplement un degré plus haut que le Surmental : il est de l'autre côté de la ligne, c'est une conscience et un pouvoir différents, au-delà de la limite mentale.
Voulez-vous dire que le Supramental n'aura aucun respect pour les personnes ?
Mais bien sûr ! c'est ce que je veux dire. Il respectera seulement la Vérité du Divin et la Vérité des choses.
Sri Aurobindo – 18.9.1935.
(Citation publiée dans l’Agenda du 27 juillet 1968)