La Flamme dans les Entretiens de 1953
Entretien du 25 mars 1953
« Le tout est d’être sincère. Si vous n’êtes pas sincère, n’entreprenez pas le yoga. »
(Entretien du 14 avril 1929)
La sincérité est peut-être de toutes choses la plus difficile, et peut-être est-ce aussi la plus efficace.
Si vous avez une sincérité parfaite, vous êtes sûr de la victoire. C’est infiniment difficile.
La sincérité consiste à faire que tous les éléments de l’être, tous les mouvements (que ce soient les mouvements extérieurs ou les mouvements intérieurs), toutes les parties de l’être aient, toutes, une volonté égale d’appartenir au Divin, de ne vivre que pour le Divin, de ne vouloir que ce que le Divin veut, de n’exprimer que la Volonté divine, de n’avoir d’autre source d’énergie que celle du Divin.
Et vous vous apercevez qu’il n’y a pas de jour, pas d’heure, pas de minute où il ne faut intensifier, rectifier votre sincérité — un refus absolu de tromperie du Divin. La première chose est de ne pas se tromper soi-même. On sait que l’on ne peut pas tromper le Divin ; même le plus habile des asuras ne peut pas tromper le Divin. Mais même quand on a compris cela, on voit que bien souvent dans sa vie, dans sa journée, on essaye de se tromper soi-même sans même le savoir, d’une façon spontanée et presque automatique. On donne toujours des explications favorables à tout ce que l’on fait, à ses paroles, à ses actes. C’est ce qui vient d’abord. Je ne parle pas de grosses bêtises comme de se quereller et de dire : « C’est la faute de l’autre », je parle des toutes petites choses de la vie quotidienne.
Je connais un enfant qui s’était cogné contre la porte et qui a donné un bon coup de pied dans la porte ! C’est la même chose. C’est toujours l’autre qui a tort, qui a commis la faute. Même quand on a dépassé le stade de l’enfant, quand on a un peu de raison, on donne encore la plus sotte de toutes les excuses : « S’il n’avait pas fait cela, je n’aurais pas fait ceci. » Mais c’est justement le contraire qui doit se produire !
C’est cela que j’appelle être sincère. Quand vous êtes avec quelqu’un, si vous êtes sincère, instantanément votre façon de réagir doit être de faire la chose vraie, même quand vous êtes en présence d’une personne qui ne la fait pas. Prenez l’exemple le plus commun de celui qui se met en colère. Au lieu de dire des choses qui font souffrir, on ne dit rien, on reste tranquille, calme, on ne subit pas la contagion de la colère. Vous n’avez qu’à regarder vous-même pour voir si c’est facile.
C’est une chose tout à fait élémentaire, un tout petit commencement pour savoir si vous êtes sincère. Et je ne parle pas de ceux qui subissent toutes les contagions, même celles des plaisanteries grossières, ni de ceux qui font la même bêtise que les autres.
Je vous dis : si vous vous regardez avec des yeux aigus, vous attraperez en vous des insincérités par centaines, même si dans votre attitude générale vous essayez d’être sincère. Vous verrez comme c’est difficile.
Je vous dis : si vous êtes sincère dans tous les éléments de votre être, jusque dans les cellules de votre corps, et que tout votre être intégralement veuille le Divin, vous êtes sûr de la victoire, mais pas à moins de cela. C’est cela que j’appelle être sincère.
Je ne parle pas de choses grossières comme d’obéir à ses impulsions, à ses caprices et de dire : « Je ne m’appartiens plus, j’appartiens au Divin ; c’est le Divin qui fait tout en moi, qui agit en moi », cela, c’est assez grossier. Je parle de gens plus raffinés, un peu plus nobles, qui mettent un joli manteau pour couvrir leurs désirs.
Combien de choses dans votre journée, combien de pensées, combien de sensations, combien de gestes sont-ils exclusivement tournés vers le Divin dans une aspiration ? Combien ? Je crois que si vous en avez un seul dans votre journée, vous pouvez mettre une croix blanche.
Quand je dis « si vous êtes sincère, vous êtes sûr de la victoire », je veux parler de la vraie sincérité : être constamment la vraie flamme qui brûle comme une offrande. Cette joie intense de n’exister que par le Divin et pour le Divin, et que sans Lui rien n’existe, que la vie n’a plus de sens, que rien n’a de raison d’être, rien n’a de valeur, rien n’a d’intérêt, si ce n’est cet appel, cette aspiration, cette ouverture à la Vérité suprême, à tout ce que nous appelons le Divin (parce qu’il faut se servir d’un mot), la seule raison d’être de l’univers. Enlevez cela et tout disparaît.
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Le début de tout progrès.
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Entretien du 13 mai 1953
« Certains, quand ils s’assoient pour méditer, entrent dans un état qu’ils pensent très remarquable et délicieux. » (Entretien du 21 avril 1929)
Quel est cet état ?
Quel qu’il soit, ils pensent que leur état est délicieux et remarquable. Ils ont une très bonne opinion d’eux-mêmes. Ils croient qu’ils sont des gens remarquables parce qu’ils peuvent s’asseoir tranquillement sans bouger ; et s’ils ne pensent à rien, c’est remarquable. Mais généralement, c’est une espèce de kaléidoscope qui marche dans leur tête, ils ne s’en aperçoivent même pas.
Enfin ceux qui peuvent rester un petit moment sans bouger, sans parler et sans penser, ont certainement une très bonne opinion d’eux-mêmes. Seulement, comme je l’ai dit, si on les tire de là, si on vient frapper à la porte et qu’on leur dise : « Il y a quelqu’un qui vous attend », ou : « Madame, l’enfant est en train de crier », alors on est furieux, et on dit : « Voilà, ma méditation est abîmée ! Tout est abîmé. » Je dis là des choses que j’ai vues de mes propres yeux. Des gens qui étaient très sérieux dans leur méditation, et on ne pouvait pas interrompre leur méditation sans qu’ils entrent dans une grande colère... Naturellement ce n’est pas un signe de grand progrès spirituel. Ils tempêtaient contre tout le monde parce qu’on les avait tirés de leur béatifique méditation.
Parmi les gens qui méditent, il y en a un certain nombre qui savent méditer et qui se concentrent non pas sur une idée, mais dans un silence, une contemplation intérieure, où ils disent arriver jusqu’à une union avec le Divin ; et cela, c’est parfaitement bien.
Il y en a d’autres, un petit nombre, qui peuvent suivre une idée attentivement et tâcher de trouver exactement ce qu’elle veut dire ; cela, c’est bien aussi.
La plupart du temps, les gens essayent de se concentrer et entrent dans une sorte d’état semi-somnolent, et en tout cas très tâmasique. Ils deviennent une espèce de chose inerte : la pensée est inerte, le sentiment est inerte, le corps est immobile. Ils peuvent rester comme cela pendant des heures, parce qu’il n’y a rien de plus durable que l’inertie !
Tout ce que je vous raconte là, ce sont des expériences de gens que j’ai rencontrés. Et ceux-là, quand ils sortent de leur méditation, ils croient sincèrement qu’ils ont fait quelque chose de très grand. Mais ils sont tout simplement descendus dans l’inertie, dans l’inconscience.
Des gens qui savent méditer, il y en a très peu.
Et en plus de cela, admettez que par une grande discipline et des années d’efforts, vous soyez arrivé dans votre méditation à entrer en relation consciente avec la Présence divine ; c’est évidemment un résultat, et ce résultat doit nécessairement avoir un effet sur votre caractère et sur votre vie.
Mais cet effet est très différent suivant les individus.
Il y a des cas où ils sont coupés en deux d’une façon si radicale que, dans leur méditation, ils peuvent entrer en contact avec le Divin et avoir cette félicité suprême de l’identification, et puis, quand ils en sortent et qu’ils mènent leur vie, qu’ils se mettent à vivre et à agir, ils peuvent être les individus les plus ordinaires, avec les réactions les plus ordinaires et quelquefois même les plus vulgaires.
Cela aussi, je connais des gens qui deviennent tout à fait l’homme ordinaire, et alors, par exemple, qui font toutes les choses qu’il ne faut pas faire, comme passer leur temps à bavarder sur les autres, ne penser qu’à soi, avoir toutes les réactions égoïstes et vouloir organiser leur vie pour leur petit bien-être personnel ; qui ne pensent pas du tout aux autres et qui ne rendent jamais un service à personne, qui n’ont aucune idée générale. Et pourtant, dans leur méditation, ils ont eu ce contact.
Et alors c’est cela qui fait dire à ceux qui ont découvert à quel point c’est difficile de changer cette petite nature extérieure que l’on a prise avec son corps, comme c’est difficile de se surmonter soi-même, de transformer ses mouvements : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas la peine d’essayer. En venant au monde, vous avez pris un corps de poussière, vous n’avez qu’à le laisser tomber et vous préparer à vous en aller, laisser le monde comme il est ; et la seule chose à faire est de s’enfuir aussi vite qu’on peut ; et si tout le monde s’enfuit, alors il n’y aura plus de monde, donc plus de misère. » C’est une logique.
Si on leur dit : « Mais c’est peut-être très égoïste ce que vous faites là, de vous en aller, de laisser les autres patauger ? » — « Eh bien, ils n’ont qu’à faire comme moi. Si tout le monde faisait comme moi, ils s’en sortiraient, il n’y aurait plus de monde, plus de misère. » Comme si cela pouvait dépendre de la volonté d’individus qui n’ont même pas participé à la fabrication du monde ! Comment peuvent-ils espérer le faire cesser ? Si encore c’étaient eux qui l’avaient fait, ils pourraient savoir comment cela se fait et essayer de le défaire (quoique ce ne soit pas toujours facile de défaire les choses que l’on a faites), mais ce ne sont pas eux qui l’ont fait ! ils ne savent même pas comment cela s’est fait ! et ils ont la prétention de vouloir le défaire, parce qu’ils s’imaginent que, eux, peuvent s’enfuir...
Je ne pense pas que ce soit possible. On ne peut pas s’enfuir, même si l’on essaye. Mais enfin cela, c’est un autre sujet. En tout cas, pour moi, mon expérience (qui est assez longue parce que voilà à peu près cinquante-trois ans que je m’occupe des gens, de leur yoga et de leurs efforts intérieurs ; j’en ai vu beaucoup ici et là, un peu partout dans le monde), eh bien, je ne crois pas que ce soit par la méditation que vous puissiez vous transformer. Je suis même absolument convaincue du contraire.
Si en faisant ce que vous avez à faire — quoi que ce soit, quelque travail que ce soit — si vous le faites, et qu’en le faisant vous ayez soin de ne pas oublier le Divin, de Lui offrir ce que vous faites, et d’essayer de vous donner à Lui de façon qu’Il puisse changer toutes vos réactions — au lieu qu’elles soient égoïstes, mesquines, stupides et ignorantes, en faire quelque chose de lumineux, de généreux —, alors là, vous aurez fait un progrès.
Et non seulement vous aurez fait un progrès, mais vous aurez aidé au progrès général.
Je n’ai jamais vu de gens qui aient tout lâché pour venir s’asseoir dans une contemplation plus ou moins vide (parce qu’elle est plus ou moins vide), je n’ai jamais vu que ceux-là fassent des progrès, ou en tout cas leurs progrès sont très minimes. J
’ai vu des êtres qui n’avaient aucune prétention de faire le yoga, qui seulement étaient enthousiasmés par l’idée de la transformation terrestre et de la descente du Divin dans le monde, et qui faisaient leur petit peu de travail avec cet enthousiasme dans le cœur, en se donnant totalement, sans réserve, sans idée égoïste de salut personnel, ceux-là, je les ai vus faire des progrès magnifiques, vraiment magnifiques.
Et quelquefois ils sont admirables.
J’ai vu des sannyâsis, j’ai vu des gens qui vivent dans des monastères, j’ai vu des gens qui faisaient profession d’être des yogis, eh bien, je ne donnerais pas un des autres pour une dizaine de ceux-là (je veux dire, en se plaçant au point de vue de la transformation terrestre et du progrès du monde, enfin de ce que nous voulons faire, tâcher que ce monde ne soit plus ce qu’il est et devienne vraiment l’instrument de la Volonté divine, avec la Conscience divine).
Ce n’est pas en vous enfuyant du monde que vous allez le changer.
C’est en y travaillant, modestement, humblement, mais avec une flamme dans le cœur, quelque chose qui brûle comme une offrande.
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Entretien du 20 mai 1953
Quelle est la façon précise de sentir que nous appartenons au Divin et que le Divin agit en nous ?
Il ne faut pas sentir avec sa tête (parce qu’on le pense, mais c’est vague, comme cela), il faut sentir avec sa sensation. Naturellement on commence par vouloir avec sa tête, parce que c’est la première chose qui comprenne. Et puis on a une aspiration ici (geste au cœur), avec une flamme qui vous pousse à réaliser. Mais si l’on veut vraiment que ce soit la chose, eh bien, il faut le sentir.
Tu fais quelque chose, admets par exemple que tu fasses de l’exercice, du « weight-lifting [Haltères] ». Et alors tout d’un coup, sans. même savoir comment cela s’est passé, tout d’un coup tu as l’impression qu’il y a une force qui est infiniment plus grande que toi, plus grande, plus puissante, une force qui lève pour toi. Ton corps devient une chose presque inexistante, et il y a cette Chose qui lève. Et alors tu verras ; quand cela t’arrivera, tu ne demanderas plus comment il faut faire : tu le sauras. Cela arrive.
Cela dépend des gens, cela dépend de ce qui domine dans leur être. Pour les gens qui pensent, tout d’un coup ils ont l’impression que ce n’est plus eux qui pensent, qu’il y a quelque chose qui sait beaucoup mieux, qui voit beaucoup plus clair, qui est infiniment plus lumineux, plus conscient en eux, qui organise les pensées et les mots ; et alors ils écrivent. Mais si l’expérience est complète, ce n’est même plus eux qui écrivent, c’est cette même Chose qui s’empare de la main et qui la fait écrire. Eh bien, on sait à ce moment-là que la petite personne physique n’est plus qu’un tout petit outil bien insignifiant et qui essaye de se tenir bien tranquille pour ne pas déranger l’expérience.
Il faut surtout ne pas déranger l’expérience. Si tout d’un coup on dit : « Oh! tiens, que c’est étonnant ! »...
Comment arriver à cet état ?
Aspirer, le vouloir. Essayer d’être de moins en moins égoïste, mais pas dans le sens d’être gentil pour les autres ou de s’oublier soi-même, pas cela : avoir de moins en moins la sensation d’être une personne, d’être une entité séparée, d’être quelque chose qui existe en soi, isolé du reste.
Et puis alors, surtout — surtout — c’est cette flamme intérieure, cette aspiration, ce besoin de lumière. C’est une sorte de... comment dire... d’enthousiasme lumineux qui vous saisit. C’est un besoin irrésistible de se fondre, de se donner, de ne plus exister que dans le Divin.
À ce moment-là, on a l’expérience de son aspiration.
Mais ce moment-là doit être absolument sincère et aussi intégral que possible ; et pas seulement se passer dans la tête, pas seulement se passer ici, mais se passer partout, dans toutes les cellules du corps.
Il faut que la conscience intégrale ait ce besoin irrésistible...
Cela dure un certain temps, puis ça s’amoindrit, ça s’éteint. On ne garde pas ces choses très longtemps. Mais alors il arrive qu’un moment après, ou un jour après, ou quelque temps après, tout d’un coup on a l’expérience opposée. Au lieu de sentir cette montée, tout cela, ça n’existe plus, et on a l’impression de la Descente, de la Réponse. Et ce n’est plus que la Réponse qui existe. Ce n’est plus que la pensée divine, la volonté divine, l’énergie divine, l’action divine qui existent. Et vous, vous n’êtes plus.
C’est-à-dire que c’est la réponse à notre aspiration. Cela peut arriver tout de suite après — c’est très rare, ça peut arriver.
Si on a les deux simultanément, alors l’état est parfait ; généralement ils alternent ; ils alternent de plus en plus proches, jusqu’au moment où la fusion est totale. Alors là, on ne fait plus de distinction.
J’ai entendu dire à un soufi mystique (qui était d’ailleurs un grand musicien, un Indien) que pour les soufis il y avait un état supérieur à l’état d’adoration et de soumission au Divin, de dévotion, que cela, ce n’était pas la dernière étape : la dernière étape du progrès, c’est quand on ne fait plus de distinction ; on n’a plus cette espèce d’adoration, de soumission, de consécration. C’est un état tout à fait simple et où l’on ne fait aucune distinction entre le Divin et soi-même. Ils connaissent cela. C’est même décrit dans leurs livres.
C’est un état connu où alors tout devient tout à fait simple. On ne fait plus de différence. Il n’y a plus cette espèce de soumission extasiée devant « Quelque Chose » qui vous dépasse de toutes façons, que vous ne comprenez plus, qui est seulement l’effet de votre aspiration, de votre dévotion.
Il n’y a plus de différence. Quand l’union est parfaite, il n’y a plus de différence.
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Entretien du 3 juin 1953
Alors les conséquences du karma ne sont pas rigoureuses ?
Non, pas du tout. Les gens qui ont dit cela dans toutes les religions, qui ont donné de ces règles si absolues, moi, je crois que c’était pour se substituer à la Nature et pour tirer les ficelles. Il y a toujours cette espèce d’instinct de vouloir se substituer à la Nature et de tirer les ficelles des gens. Alors on leur dit : « Il y a une conséquence absolue à tout ce que vous faites. » C’est un concept qui est nécessaire à un moment donné de l’évolution pour empêcher les gens d’être dans un égoïsme complètement inconscient et dans une inconscience totale des conséquences de ce que l’on fait. Il ne manque pas de gens qui sont encore comme cela, je crois que c’est la majorité : ils suivent leurs impulsions et ne se demandent même pas si ce qu’ils ont fait va avoir des conséquences pour eux et pour les autres. Alors c’est bon que quelqu’un vous dise tout d’un coup, avec un air sévère : « Prenez garde, cela a des conséquences qui dureront pendant un temps très long ! »
Et puis, il y a ceux qui sont venus vous dire : « Vous payerez cela dans une autre vie. » Cela, c’est une de ces histoires fantastiques... Mais enfin, cela ne fait rien ; cela aussi peut être pour le bien des gens. Il y a d’autres religions qui vous disent : « Oh ! si vous faites ce péché-là, vous irez en enfer pour l’éternité. » Tu vois cela d’ici !... Alors les gens ont tellement peur que cela les empêche un peu, cela leur donne juste une seconde de réflexion avant d’obéir à l’impulsion — et pas toujours ; quelquefois la réflexion vient après, un peu tard.
Ce n’est pas absolu. Ce sont encore des constructions mentales, plus ou moins sincères, qui coupent les choses en petits morceaux comme cela, bien nettement coupés, et qui vous disent : « Fais ça ou fais ça. Si ce n’est pas ça, ce sera ça. » Oh ! comme c’est embêtant la vie comme cela ! Et alors les gens s’affolent, ils sont épouvantés : « C’est ça ou bien ça ? » Et s’ils ont envie que ce ne soit ni ça ni ça, comment faire ? Ils n’ont qu’à monter à l’étage supérieur. Il faut leur donner la clef pour ouvrir la porte. Il y a une porte à l’escalier, il faut une clef. La clef, c’est ce que je vous ai dit tout à l’heure, c’est l’aspiration suffisamment sincère ou la prière suffisamment intense.
Et j’ai dit « ou » — je ne crois pas que ce soit « ou ». Il y a des gens qui aiment mieux l’un et il y a des gens qui aiment mieux l’autre. Mais il y a un pouvoir magique dans tous les deux ; il faut savoir s’en servir.
Il y a quelque chose de très beau dans les deux, je vous en parlerai un jour, je vous dirai ce qu’il y a dans l’aspiration et ce qu’il y a dans la prière, et pourquoi tous les deux sont beaux...
Certains détestent la prière (s’ils allaient tout au fond de leur cœur, ils verraient que c’est un orgueil — pire que cela, une vanité).
Et alors, il y a ceux qui n’ont pas d’aspiration, qui essayent, qui ne peuvent pas ; c’est parce qu’ils n’ont pas la flamme de la volonté, c’est parce qu’ils n’ont pas la flamme d’humilité.
Il faut les deux : il faut une très grande humilité et une très grande volonté pour changer son karma.
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Entretien du 8 juillet 1953
Quelle est la différence entre une prière et une aspiration ?
J’ai écrit cela quelque part. Il y a plusieurs genres de prières.
Il y a la prière purement mécanique, matérielle, de mots qui sont appris et que l’on répète mécaniquement. Cela ne signifie pas grand-chose. Et cela n’a généralement qu’un seul effet, celui de calmer la personne qui prie, parce que si l’on répète une prière plusieurs fois, les mots finissent par vous calmer.
Il y a une prière qui est une formule spontanée pour exprimer une chose précise que l’on veut demander : on prie pour ceci ou cela, on prie pour telle chose ou telle autre ; on peut prier pour quelqu’un, on peut prier pour une circonstance, on peut prier pour soi-même.
Il y a l’endroit où l’aspiration et la prière se rencontrent, parce qu’il y a des prières qui sont une formulation spontanée d’une expérience vécue : cela jaillit tout prêt du dedans de l’être, comme une chose qui est l’expression d’une expérience profonde, et qui peut rendre grâce pour cette expérience, ou demander sa continuation, ou demander son explication aussi ; et alors là, c’est tout près de l’aspiration.
Mais l’aspiration ne se formule pas nécessairement en mots ; ou si elle se formule en mots, c’est presque un mouvement d’invocation.
Vous aspirez à une certaine condition ; par exemple, vous avez découvert en vous quelque chose qui n’est pas conforme à votre idéal, un mouvement d’obscurité ou d’ignorance, peut-être même de mauvaise volonté, quelque chose qui n’est pas en accord avec ce que vous voulez réaliser ; alors cela ne va pas se formuler en mots : cela va être comme une flamme qui jaillit et comme une offrande faite d’une expérience vécue, qui demande à être agrandie, magnifiée et de plus en plus claire et précise. Tout cela peut se dire en mots après, si l’on tâche de se souvenir et de noter son expérience. Mais l’aspiration jaillit toujours comme une flamme qui monte et porte en elle la chose que l’on désire être, ou que l’on désire faire, ou que l’on désire avoir. J’emploie le mot « désire », mais vraiment c’est là qu’il faudrait employer ce mot « aspirer », parce que cela n’a pas la qualité ni la forme d’un désir.
C’est vraiment comme une grande flamme de volonté purificatrice, et cela porte en son centre la chose qui demande à être réalisée.
Par exemple, si vous avez fait une action que vous regrettez d’avoir faite, si cela a des conséquences qui sont fâcheuses et qui dérangent quelque chose, et que plusieurs personnes soient impliquées ; vous ne connaissez pas les réactions des autres, mais vous désirez vous-même que ce qui a été fait tourne pour le mieux, et que, s’il y a une faute, elle soit comprise, et que ce soit pour vous, quelle que soit la faute, l’occasion d’un plus grand progrès, d’une plus grande discipline, d’une ascension nouvelle vers le Divin, d’une porte ouverte sur un avenir que vous voulez plus clair, plus vrai et plus intense ; alors cela se rassemble là (geste au cœur) comme une force, et puis cela jaillit et cela monte dans un grand mouvement d’ascension, et quelquefois sans l’ombre de formulation, sans mots, sans expression, mais comme une flamme qui jaillit.
Cela, c’est la vraie aspiration. Cela peut se produire cent fois, mille fois par jour si l’on est dans cet état où l’on veut constamment progresser et être plus vrai et plus totalement conforme à ce que la Volonté divine veut de vous.
La prière est une chose beaucoup plus extérieure, généralement à propos d’un fait précis, et toujours formulée parce que c’est la formule qui fait la prière. On peut avoir une aspiration et la transcrire en prière, mais l’aspiration dépasse de tous côtés la prière. Elle est beaucoup plus proche et beaucoup plus, pour ainsi dire, oublieuse de soi, ne vivant que dans la chose que l’on veut être ou faire, et l’offrande de tout cela que l’on veut faire au Divin. Vous pouvez prier pour demander quelque chose, vous pouvez prier aussi pour remercier le Divin de ce qu’Il vous a donné, et cette prière-là est d’une qualité beaucoup plus grande : on peut l’appeler une action de grâce. Vous pouvez prier en reconnaissance de l’apparence que le Divin a prise pour vous, de ce qu’Il a fait pour vous, de ce que vous voyez en Lui, et les louanges que vous voulez Lui faire. Et tout cela peut prendre la forme d’une prière. C’est évidemment la prière la plus haute, parce qu’elle n’est pas exclusivement occupée de soi, ce n’est pas une prière égoïste.
Certainement, on peut avoir une aspiration dans tous les domaines, mais le centre même de l’aspiration est dans l’être psychique, tandis que l’on peut prier dans tous les domaines, et la prière appartient au domaine dans lequel on prie. On peut faire des prières physiques, purement matérielles, des prières vitales, des prières mentales, des prières psychiques, des prières spirituelles, et chacune a son caractère propre, sa valeur propre.
Il y a une certaine prière, à la fois spontanée et désintéressée, qui est comme un grand appel, généralement pas pour soi personnellement, mais comme ce que l’on pourrait appeler une intercession auprès du Divin. C’est extrêmement puissant. J’ai eu d’innombrables exemples de choses qui se sont réalisées presque instantanément à cause de prières comme cela. Elle implique une grande foi, une grande ardeur, une grande sincérité, et une grande simplicité de cœur aussi, quelque chose qui ne calcule pas, qui n’organise pas, qui ne marchande pas, qui ne donne pas avec l’idée de recevoir en échange. Parce que la majorité des gens donnent avec une main et ils tendent l’autre pour avoir quelque chose en échange — la plus grande majorité des prières sont comme cela. Mais il y en a d’autres qui sont comme je l’ai dit, des actions de grâce, une sorte de cantique, et celles-là sont très bien.
Voilà. Je ne sais pas si je me suis fait comprendre, mais c’est comme cela.
Pour être plus clair, nous pouvons dire que la prière est toujours formulée en mots ; mais les mots peuvent avoir des valeurs différentes suivant l’état dans lequel on les formule. La prière est une chose formulée et l’on peut aspirer. Mais il paraît difficile de prier sans prier quelqu’un. Par exemple, ceux qui ont une conception de l’univers d’où ils ont plus ou moins chassé la notion du Divin (il y a beaucoup de gens comme cela : cela les gêne, l’idée qu’il y a quelque chose qui sait tout, qui peut tout et qui leur est supérieur d’une façon tellement formidable qu’il ne peut pas y avoir de comparaison ; c’est un peu gênant pour leur amour-propre, alors ils essayent de faire un monde sans Divin), ceux-là évidemment ne peuvent pas prier, parce qu’ils prieraient qui ? À moins qu’ils ne se prient eux-mêmes, ce qui n’est pas l’habitude !
Tandis que l’on peut aspirer à quelque chose sans avoir une foi en le Divin.
Il y a des gens qui n’ont pas foi en l’existence d’un Dieu, mais qui ont foi dans le progrès. Ils ont la conception que le monde est en constant progrès et que ce progrès ira indéfiniment, sans cesser, vers un mieux qui sera toujours plus grand que le mieux précédent. Eh bien, ceux-là peuvent avoir une très grande aspiration pour le progrès, et ils n’ont pas même besoin d’avoir aucune notion d’une existence divine pour cela.
L’aspiration comporte nécessairement une foi, mais pas nécessairement la foi en un être divin ; tandis que la prière ne peut pas exister si on ne l’adresse pas à un être divin. Et quoi prier ? On ne prie pas quelque chose qui n’a pas de personnalité ! On prie quelqu’un qui peut nous entendre. S’il n’y a personne pour nous entendre, qui et comment pourrait-on prier ? Par conséquent, si l’on prie, cela veut dire que, même dans les cas où l’on ne se l’avoue pas, on a foi en quelque chose qui nous est infiniment supérieur, qui est infiniment plus puissant que nous et qui peut changer notre destin et nous changer nous-même, si l’on prie de façon à être écouté. Voilà la différence essentielle.
Alors les gens plus intellectuels admettent l’aspiration, et ils disent que la prière est une chose inférieure. Les gens mystiques vous disent que l’aspiration, c’est très bien, mais que si vous voulez être vraiment entendus et que vous vouliez que le Divin vous écoute, il faut prier, et prier avec la simplicité d’un enfant, une candeur parfaite, c’est-à-dire une confiance parfaite : « J’ai besoin de ceci ou cela (que ce soit un besoin moral, un besoin physique ou un besoin matériel), eh bien, je Te le demande, donne-le-moi. » « Tu m’as donné ce que je T’ai demandé, Tu m’as fait toucher du doigt des expériences qui étaient pour moi inconnues et qui sont maintenant des merveilles que je peux atteindre à volonté ; eh bien, je Te suis infiniment reconnaissant et je Te fais une prière d’action de grâce pour chanter Tes louanges et Te remercier de Ton intervention. » C’est comme cela.
Pour aspirer, il n’est pas nécessaire d’avoir une aspiration pour quelqu’un, vers quelqu’un. On a une aspiration à une condition, à une connaissance, à une réalisation, à un état de conscience ; on aspire à quelque chose ; mais ce n’est pas nécessairement une prière : la prière s’ajoute.
La prière est une chose personnelle, adressée à un être personnel, c’est-à-dire à quelque chose — une force ou un être — qui puisse vous entendre et vous répondre. Autrement vous ne pouvez rien demander.
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Entretien du 30 septembre 1953
Moi, j’avoue que j’aime mieux, pour mon travail, quelqu’un qui sait très peu, qui n’a pas fait trop d’efforts, mais qui a une grande aspiration, une grande bonne volonté, et qui sent en lui cette flamme, ce besoin de progresser. Il peut savoir très peu, et avoir réalisé encore moins, mais s’il a ça au-dedans de lui, c’est une bonne étoffe avec laquelle on peut aller très loin, beaucoup plus loin. Parce qu’il faut savoir le chemin (c’est encore la même chose que pour ta bibliothèque), il faut savoir le chemin pour aller.
Eh bien, généralement, dans la vie, pour gravir une montagne ou pour aller dans un pays inconnu, on cherche quelqu’un qui y est allé, qui est un guide, et on lui demande de vous conduire. C’est la même chose. Si on se laisse guider, alors on peut arriver beaucoup plus vite que quelqu’un qui a fait de grands efforts, qui a trouvé son propre chemin, qui généralement est assez fier de lui-même et, en tout cas, qui a ce sentiment d’être arrivé, d’avoir atteint le but qu’il s’était proposé, d’être arrivé — et il s’arrête, il se fixe. Et il ne bouge plus.