Politesse et expérience spirituelle – Lettres à Dilip
Décembre 1935
Comme j’ai quelques minutes, je pourrais commenter votre lettre de ce jour afin d’en être débarrassé. Je dois dire que vos arguments à propos de R. et de S. m’ont fait sourire. Mais depuis quand la politesse et les bonnes manières en société sont-elles considérées comme des signes ou comme faisant partie de l’expérience spirituelle ou de la véritable siddhi yoguique ? Elles ne sont pas plus significatives que la capacité de bien danser ou de bien se vêtir.
De même que nombre d’hommes très bons et gentils ont des manières rudes et grossière, de même des hommes très spirituels (j’entends par là ceux qui ont des expériences spirituelles profondes) peuvent n’avoir aucune prise sur la vie ou l’action physiques (c’est aussi le cas de nombreux intellectuels) et ne surveillent pas du tout leurs manières.
Je suppose qu’on m’accuse d’être impoli et arrogant parce que je refuse de voir les gens, ne réponds pas aux lettres et suis coupable d’une kyrielle d’autres délits. J’ai entendu parler d’un célèbre ermite qui jeter des pierres à tous ceux qui s’approchaient de sa retraite parce qu’il ne voulait pas de disciples et n’avais pas trouvé d’autre moyen de repousser la foule des aspirants.
J'hésiterais, pour ma part, à déclarer que de telles personnes n'avaient pas de vie ou d'expériences spirituelles. Certes, je préférerais que les sadhaks soient un minimum courtois les uns envers les autres, mais ceci dans l'intérêt de l'harmonie et de la vie collective, et non en tant que siddhi du yoga ou signe indispensable d'expérience intérieure.
Quant à l'autre sujet, comment les écarts des sadhaks vivants ici, dont aucun n'est parvenu à la perfection ni à quoi que ce soit qui en approche, peuvent-ils prouver que l'expérience spirituelle est nulle et sans valeur ? D'après vous, dès l'instant où on a une expérience ou une réalisation spirituelle, quelle qu'elle soit, on devrait aussitôt devenir une personne parfaite sans défauts ni faiblesse. C'est là une demande impossible à satisfaire et c'est ignorer le fait que la vie spirituelle est une croissance et non un miracle soudain et inexplicable.
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On ne peut pas juger un sadhak comme s'il était déjà un yogi siddha [accompli], et moins encore tous ceux qui n'ont parcouru que le quart, ou moins encore, d'un très long chemin, [comme c'est le cas pour la plupart de ceux qui sont ici].
Même les grands yogis ne revendiquent pas la perfection, et vous ne pouvez pas dire que puisqu'ils ne sont pas absolument parfaits, leur spiritualité est fausse ou sans utilité pour le monde. En outre, il existe toutes sortes d'hommes spirituels : certains se contentent de l'expérience spirituelle et ne recherchent pas une perfection ou un progrès extérieurs, certains sont des saints, d'autres ne recherchent pas la sainteté, d'autres encore se satisfont de vivre dans la conscience cosmique en contact ou en union avec le Tout, mais permettent à toutes sortes de forces de les traverser ; c'est par exemple la description typique du Paramahamsa.
L'idéal que je mets en avant pour notre yoga est une chose, mais il n'englobe pas toute vie et tout effort spirituels. La vie spirituelle ne peut pas être formulée en une définition rigide ou liée par une règle mentale fixe ; c'est un vaste champ d'évolution, un royaume immense, potentiellement plus étendu que les autres domaines qui se trouvent en-dessous, constitué de centaines de provinces, de milliers de modèles, d'étapes, de formes, de chemins, de variations de l'idéal spirituel, de degrés d'avancement spirituel. C'est sur la base de cette vérité (que j'essaierai d'expliquer ultérieurement) qu'on doit juger ce qui concerne la spiritualité et ses chercheurs, si on veut le faire en pleine connaissance de cause.
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Correspondance (1934-1935) - Editions Banyan - Littératures de l'Inde
Sri Aurobindo et Dilip Kumar Roy, correspondance, spiritualité, yoga, conscience, doute, ashram, fils, ami, persévérance, compassion, joie, aide, volonté
https://www.editions-banyan.com/produit/sri-aurobindo-et-dilip-kumar-roy-correspondance-1934-1935/
Décembre 1935
J’aurais dû parler de lois et de forces non reconnues par la raison ou la science physique. Dans mes écrits publics et dans ceux que j’adresse aux sadhaks, je n’ai pas traité ces sujets, parce qu’ils sortent du domaine de la connaissance ordinaire et de la compréhension fondée sur elle. Certains connaissent ces choses, mais habituellement n’en parlent pas, tandis que l’opinion du public sur ce qu’il en connaît est soit crédule, soit incrédule, mais dans les deux cas sans expérience ni connaissance. Si le point de vue est fondé sur ces lois et ces forces est susceptible de perturber, choquer ou dérouter, la meilleure option et le silence.
(...)
[En lisant Essai sur la Guîtâ, je me souviens avoir été troublé par l'invitation de Krishna à ne pas troubler l'entendement des gens. Comment et jusqu'où, en effet, appliquer un tel principe ? Car s'il s'agit de laisser les gens de notre monde croire à toutes les propagandes mensongères, sous prétexte de ne pas les troubler, cela n'a évidemment aucun sens. Dans l'extrait que j'ai retrouvé, il est question du danger de prêcher l'ascétisme, mais dans ma mémoire, c'était plus large que cela. Je confonds peut-être avec une autre citation.]
"Par elle-même, la répugnance tamasique à accepter la douleur et l’effort de la vie est en fait une chose qui affaiblit et dégrade ; et là réside le danger de prêcher à tous sans distinction l’évangile de l’ascétisme et du dégoût du monde, c’est apposer le sceau d’une faiblesse et d’un recul tamasiques sur des âmes faites pour autre chose, troubler leur compréhension, buddhibhedam janayet, diminuer l’aspiration soutenue, la confiance en la vie, le pouvoir de l’effort dont a besoin l’âme de l’homme dans son salutaire, son nécessaire combat rajasique pour maîtriser son milieu, sans lui proposer vraiment – car il n’en est pas encore capable — un but plus élevé, une plus grande tentative, une victoire plus puissante." Essai sur la Guîtâ – Livre 1. Chapitre 19
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[Suite de la lettre à Dilip :]
Ce que j’ai dit sur la politesse n’avait rien à voir avec Sahana ou la dispute avec Anilkumar ; j’ai appelé cela écart et j’ai dit que de telles erreurs de conduite de la part de sadhaks qui sont loin d’être des yogis siddhas ne pouvaient pas être avancées comme des réfutations de l’expérience spirituelle ou de sa valeur. Ma remarque n’était pas du tout une justification de la perte de sang-froid lors d’une querelle ou du fait de se mettre en colère et de bouillonner si notre point de vue est contrarié. C’était simplement un refus d’accepter cela comme un argument contre la spiritualité en général : l’expérience spirituelle, comme je l’ai dit, ne conduit pas inévitablement à la perfection, et vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’elle le fasse.
L’égalité et le contrôle de soi sont très nécessaires au yoga, mais aussi très difficiles ; il faut toujours s’efforcer de les obtenir ; il n’est pas aisé de les atteindre, du moins dans leur intégralité. L’être tout entier doit être imprégné de calme et de paix. En attendant, ce qu’on doit chercher à acquérir, c’est un calme dans l’être intérieur, qui demeure même si l’extérieur est perturbé par des irruptions de chagrin, [d’inquiétude ?] ou de colère.
Le yogi arrive tout d’abord à une sorte de division dans son être, le Purusha intérieur, fixe et calme, regardant les perturbations de l’être extérieur comme on regarde les passions d’un enfant déraisonnable ; une fois ceci établi, il peut ensuite procéder au contrôle de l’être extérieur. La facilité avec laquelle il peut en contrôler les actions dépend du tempérament de l’être extérieur, s’il est véhément, émotionnel et passionné ou relativement posé et tranquille. Cette maîtrise totale de l’être extérieur exige une tapasyā longue et ardue. On ne peut pas attendre de ceux qui en sont encore aux tout premiers stades du voyage, qui sont encore des sadhaks et non des yogis, qu’ils la possèdent, ni même qu’ils possèdent le calme intérieur [durable ?].
J’ai dit qu’en ce qui concerne les deux cas, celui de Radhananda et celui de Sahana, vous devez prendre mes remarques comme étant limitées à cette assertion : vous ne pouvez pas attendre de quelqu’un d’immature ce qu’on attend de celui qui est prêt, c’est-à-dire du yogi siddha. Même des yogis siddhas, vous ne pouvez pas toujours attendre une absolue perfection ; nombre d’entre eux ne se soucient même pas de la perfection de la nature extérieure et pourtant ont des expériences spirituelles ou même une réalisation spirituelle, et une nature extérieure imparfaite ne peut pas être considérée comme une réfutation de leur réalisation ou de leur expérience. Si vous le voyez ainsi, vous devez éliminer la plupart des yogis du passé, ainsi que les Rishis des anciens temps.
J’ai dit que l’idéal de mon yoga était différent, mais je ne peux pas soumettre d’autres hommes spirituels et leurs accomplissements ou leur discipline. Mon idéal est la transformation de la nature extérieure, la perfection la plus parfaite possible. Mais il est impossible d’affirmer que ceux qui ne l’ont pas atteinte ou qui ne s’en sont pas préoccupés étaient dénués de spiritualité ou que leur spiritualité n’avait aucune valeur. Un comportement noble – pas la politesse, qui est une chose extérieure, aussi précieuse soit-elle, mais une noblesse fondée sur une réalisation spirituelle d’unité et d’harmonie projetée dans la vie – fait certainement partie de la parfaite perfection.
Néanmoins, je considère tout cela comme l’idéal, la chose qu’on doit atteindre dans la plénitude de la siddhi. Je n’attends pas une perfection parfaite de ceux qui sont en chemin et encore loin du but. S’ils la possèdent, c’est merveilleux ; mais dans le cas contraire, je ne peux pas en déduire qu’ils n’ont pas d’expérience spirituelle ou que ces expériences sont sans valeur.