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Quelques extraits du chapitre 6 du Yoga de la Perfection de soi consacré qui attirent notre attention sur l'influence du prana psychique et du désir sur la buddhi, la volonté intelligente. 

Début du chapitre :

Nous devons saisir l’action complexe de tous ces instruments et les purifier. Or le moyen le plus simple est de nous saisir des deux défauts majeurs qui les caractérisent, distinguer clairement en quoi ils consistent et les rectifier.

Mais par quoi commencer, peut-on se demander, car c’est un grand mélange — la purification complète d’un instrument dépend de la purification complète de tous les autres — et donc une grande source de difficulté, de déceptions et de perplexité ; ainsi, par exemple, quand nous croyons avoir purifié notre intelligence, nous nous apercevons qu’elle est encore en butte à des attaques et des obscurcissements, parce que les émotions du cœur, ou la volonté ou le mental-des-sensations sont encore affectés par les nombreuses impuretés de la nature inférieure qui se réinfiltrent dans la buddhi illuminée et l’empêchent de refléter la vérité pure que nous cherchons.

En revanche, nous avons cet avantage que si un seul instrument important est suffisamment purifié, on peut s’en servir pour purifier les autres ; un pas fermement assuré rend les pas suivants plus faciles et nous débarrasse d’un grand nombre de difficultés.

Quel est donc l’instrument qui, purifié et rendu parfait, aura le plus de facilité et d’efficacité, ou se montrera le plus rapide et le plus puissant pour amener la perfection de tout le reste ?

Puisque nous sommes un esprit involué dans un mental, une âme qui a évolué ici-bas en tant qu’être mental dans un corps vivant, ce doit être naturellement dans le mental, l’antahkarana, que nous devons rechercher ce desideratum. Et dans le mental, c’est évidemment par la buddhi — l’intelligence et la volonté de l’intelligence — que l’être humain est destiné à faire tout le travail que la nature physique nerveuse ne fait pas pour lui, comme elle le fait dans la plante et l’animal.

En attendant l’émergence d’un pouvoir supramental supérieur, la volonté intelligente doit être notre force d’exécution principale ; la purifier devient donc une nécessité absolument primordiale. Une fois notre intelligence et notre volonté bien purifiées de tout ce qui les limite et leur communique un mouvement faux ou une direction fausse, elles peuvent facilement être perfectionnées.

(...)

Mais cette purification ne peut s’effectuer sans un déblaiement préalable des obstacles naturels dans les parties inférieures de l’antahkarana ; et le principal obstacle naturel qui envahit toute l’action de l’antahkarana par les sens, les sensations mentales, les émotions, les impulsions dynamiques, l’intelligence, la volonté, est l’intrusion du prâna psychique et de ses revendications tyranniques. C’est donc cela qu’il faut traiter ; son intrusion et sa domination doivent être éliminées, ses revendications refusées et lui-même tranquillisé et préparé à la purification.

(...)

Alors Sri Aurobindo nous explique quelque chose de TRÈS important pour nous montrer la vraie joie de l'existence. 

Comme nous l’avons dit, chaque instrument a une action propre et légitime, et en même temps une déformation ou un principe qui fausse cette action. L’action propre du prâna psychique est la possession et la jouissance pures, bhôga. Jouir de la pensée, de la volonté, de l’action, de l’élan dynamique, du résultat de l’action, des émotions, des sentiments, des sensations, et jouir aussi, par eux, des objets, des personnes, de la vie et du monde, telle est l’activité à laquelle ce prâna fournit une base psycho-physique.

Une jouissance vraiment parfaite de l’existence ne peut venir que quand l’objet de notre jouissance n’est pas le monde en lui-même et pour lui-même mais Dieu dans le monde, quand ce ne sont pas les choses elles-mêmes mais l’Ânanda de l’esprit dans les choses qui constitue l’objet véritable, essentiel, de notre jouissance, les choses n’étant que des formes et des symboles de l’esprit, des vagues de l’océan d’Ânanda.

Mais cet Ânanda ne peut vraiment se manifester que lorsque nous arrivons à dégager et refléter dans nos divers éléments l’être spirituel caché, et sa plénitude ne peut s’obtenir qu’en s’élevant jusqu’au supramental.

En attendant, il existe une jouissance humaine des choses, juste, permise, tout à fait légitime, qui est d’une nature principalement sâttvique, pour employer le langage psychologique de l’Inde.

(...)

Et Sri Aurobindo en vient à décrire les effets délétères du désir.

Ce qui s’oppose à la pureté, cet élément qui s’introduit dans notre nature et la pervertit est une forme de convoitise vitale. Au fond, la grande déformation que le prâna psychique impose à notre nature, c’est le désir.

Or le désir s’enracine dans la convoitise vitale qui cherche à se saisir de ce que nous croyons ne pas posséder ; c’est l’instinct limité de la vie qui veut posséder et se satisfaire.

Il crée un sentiment de manque   : d’abord la simple convoitise vitale   : la faim, la soif, la luxure, puis les appétits de toutes sortes ; puis les convoitises psychiques du mental qui sont une affliction beaucoup plus grande et plus accaparante et qui s’infiltrent dans tout notre être — la faim qui est infinie parce que c’est la faim d’un être infini, et la soif à jamais inassouvie car elle est par nature insatiable.

Le prâna psychique envahit le mental-des-sensations et y introduit la soif sans trêve de sensations ;

➡ il envahit le mental dynamique, convoite l’autorité, veut posséder, dominer, réussir à tout prix, satisfaire toutes ses impulsions ;

➡ prenant possession du mental émotif, il cherche à satisfaire ses sympathies, à donner libre cours à ses antipathies, à son amour, à sa haine ;

➡ il est cause des reculs et des paniques, de la frayeur et des tensions et des espoirs déçus, il impose les tortures de la douleur, les fièvres soudaines et les flambées de joie, vite éteintes ;

➡ il pousse l’intelligence et la volonté intelligente à devenir leurs complices pour en faire des instruments déformés et boiteux dans leur propre domaine   : la volonté devient convoitise et l’intelligence avide, partiale et tâtonnante court après des opinions limitées et hâtives et des préjugés militants.

Le désir est à la racine de tous les chagrins, toutes les déceptions, toutes les afflictions, car, bien qu’il goûte la joie fiévreuse de la quête et de la satisfaction, il crée sans cesse une tension dans l’être ; cette quête et ce gain s’accompagnent d’un dur labeur, d’une faim, d’un conflit, d’une prompte sujétion à la fatigue, d’un sentiment de limitation et d’insatisfaction, d’un désappointement rapide face à toutes ses acquisitions, d’une stimulation malsaine et sans trêve, du trouble, de l’inquiétude   : ashânti.

Se débarrasser du désir est l’unique, l’indispensable et puissante purification du prâna psychique ; dès lors, nous pouvons remplacer l’âme de désir et son ingérence générale dans tous nos instruments par l’âme mentale de calme et limpide félicité qui prend possession de nous-mêmes, du monde et de la Nature, car c’est sur cette clarté cristalline que se fondent la vie mentale et sa perfection.

(...)

Au lieu d’être une puissance en soi, un instrument limpide de l’esprit conscient et libre, capable de gouverner, d’utiliser et de perfectionner la vie et le corps, le mental nous apparaît comme un mécanisme composite ; c’est principalement une mentalité physique limitée par ses organes et asservie aux exigences et aux obstructions de la vie corporelle.

On ne peut se débarrasser de cette infirmité que par une sorte d’opération psychologique pratique d’analyse intérieure qui nous fait percevoir la mentalité comme un pouvoir séparé ; on l’isole pour lui permettre de fonctionner indépendamment, ce qui nous permet en même temps de distinguer le prâna psychique du prâna physique et d’en faire, non plus un lien de dépendance mais un canal de transmission de l’Idée et de la Volonté de la buddhi, docile à ses suggestions et à ses ordres ; dès lors, le prâna devient un organe d’exécution passif de l’autorité directe du mental sur la vie physique.

(...)

On a souvent considéré que le désir était la vraie puissance motrice de l’existence humaine et qu’en le rejetant, on supprimait son ressort ; les êtres humains ne trouveraient de jouissance que dans la satisfaction du désir, et l’éliminer reviendrait à étouffer l’élan vital par un quiétisme ascétique.

Mais en fait la véritable puissance motrice de la vie de l’âme est la Volonté ; le désir est seulement une déformation de la volonté dans le règne de la vie corporelle et dans le mental physique.

Ce que cherche l’âme quand elle se tourne vers le monde pour le posséder et en jouir, c’est essentiellement la joie ; c’est cela qu’elle recherche, et la jouissance que procure un désir satisfait n’est qu’une dégradation vitale et physique de cette volonté, de cette quête de la félicité.

Nous devons absolument faire la distinction entre la volonté pure et le désir, entre la volonté intérieure de goûter cette joie et la convoitise ou la luxure superficielles du mental et du corps.

Voilà encore deux idées très importantes. Nous avons probablement tous quelques difficultés à percevoir notre être psychique, notre âme, mais si la Volonté est sa principale puissance motrice de l'âme, alors nous pourrions sans doute avec quelques utilité nous tourner vers cette Volonté. À défaut de percevoir directement notre âme, nous pourrions peut-être plus facilement percevoir son action et sa force.

Et si la recherche principale de l'âme est la joie, la félicité, si nous-mêmes nous partions à le recherche de cela, nous serions en quelque sorte synchrone avec l'aspiration de notre âme. Je ne suis pas certain d'avoir déjà vu la chose sous cet angle, je trouve que c'est intéressant. Étant entendu qu'il s'agit de la vraie joie – telle que Sri Aurobindo l'a évoqué plus haut, et non de toutes les recherches liées au plaisir. 

Un peu plus loin Sri Aurobindo nous met en garde contre une erreur ascétique et nous donne la solution vraie. 

Écraser complètement le prâna, l’être vital, c’est tuer la force de vie qui doit servir de support à une vaste action de l’âme incarnée dans l’être humain ; donner licence à la grossière volonté de vivre, c’est se contenter de l’imperfection ; faire un compromis entre les deux, c’est s’arrêter à mi-chemin et ne posséder ni la terre ni les cieux.

Mais si nous pouvons saisir la volonté pure, non déformée par le désir — qui, nous le découvrirons, est une force beaucoup plus libre, plus tranquille, plus régulière et efficace que la flamme tressaillante et enfumée du désir, vite fatigué et déçu —, si nous pouvons trouver la calme volonté intérieure de félicité qui n’est pas affligée ni limitée par le tourment de la convoitise, alors nous pourrons transformer le prâna, et, d’un tyran ennemi, de l’agresseur du mental qu’il est à présent, en faire un instrument docile.

 Fait plus de travail que de bruit.

Ensuite, dans les derniers paragraphes de ce chapitre, Sri Aurobindo en vient à expliquer que leur prâna psychique étant purifié, alors le mental émotif, le mental des sensations et le mental récepteur et le mental des sensations actif (ou mental des impulsions dynamiques) seront plus faciles à purifier. 

À propos du mental émotif :

Si nous nous débarrassons du désir dans le prâna psychique et de son intrusion dans le mental émotif, cela devient plus facile. Dès lors, l’attachement, qui est l’entrave du cœur, se dénoue ; l’habitude involontaire du râga-dvesha [dualité sympathie-antipathie] persiste, mais n’étant plus obstinément renforcée par l’attachement, elle peut plus aisément être utilisée par la volonté et l’intelligence. Le cœur agité s’apaise, débarrassé de ses attractions et répulsions habituelles.

(...)

Alors, les vraies émotions du cœur peuvent faire surface, et nous voyons que derrière l’âme de désir tyrannisée par les émotions attendait depuis toujours une âme d’amour et de joie et de félicité lucides, une psyché pure qui était voilée par la déformation de la colère, de la peur, de la haine, de la répulsion, et ne pouvait pas embrasser le monde dans une joie et un amour impartiaux.

Le cœur purifié est alors délivré de la colère, affranchi de la peur et de la haine, de toute répugnance et de toute répulsion ; il ressent un amour universel, il peut recevoir avec une douceur et une clarté sans trouble toute joie que Dieu lui offre en ce monde.

Pourtant il ne sera pas le mol esclave de l’amour et de la félicité, car il ne désire pas, ne cherche pas à s’imposer comme le maître de l’action.

Le processus de sélection nécessaire à l’action est laissé principalement à la buddhi et, quand la buddhi a été dépassée, à l’esprit dans la volonté, la connaissance et l’Ânanda supramentaux.

Dernier paragraphe :

Le mental-des-sensations récepteur est la base neuro-mentale des affections ; il reçoit mentalement l’impact des choses et leur donne des réponses mentales de plaisir et de douleur — c’est le point de départ de la dualité émotive sympathie-antipathie.

Toutes les émotions du cœur ont un accompagnement neuro-mental correspondant, et nous prenons souvent conscience que même quand le cœur est libéré de toute volonté de dualité, une perturbation reste enracinée dans le mental nerveux, ou un souvenir dans le mental physique qui s’estompe de plus en plus et finit par prendre un caractère tout à fait physique à mesure qu’il est repoussé par la volonté de la buddhi.

Finalement, ce souvenir devient une simple suggestion du dehors à laquelle les fibres nerveuses du mental répondent encore à l’occasion, jusqu’à ce qu’elles soient libérées par une pureté complète et plongées dans la même joie lumineuse, universelle que le cœur pur possède déjà.

Le mental actif ou dynamique des impulsions est l’organe ou le canal inférieur du mouvement de réponse ; il est déformé car il est soumis aux suggestions du mental non purifié des émotions et des sensations et au désir du prâna, aux impulsions dictées par le chagrin, la peur, la haine, le désir, sexuel entre autres, la convoitise, et toute cette couvée turbulente.

Mais il a maintenant trouvé sa forme d’action juste, sa vraie force   : pure énergie, dynamisme, courage, force de caractère. Il n’agit plus pour lui-même ni en obéissance aux éléments inférieurs mais comme un canal impartial des ordres de l’intelligence et de la volonté purifiées ou du Purusha supramental.

Une fois que nous nous sommes débarrassés de ces déformations et que nous avons éclairé le mental pour laisser le champ libre à ces formes d’action plus vraies, la mentalité inférieure est elle aussi purifiée et prête à atteindre sa perfection.

Mais cela n’est possible que si la buddhi a été purifiée et éclairée, car elle est le pouvoir principal de l’être mental et le principal instrument mental du Purusha.

En conclusion ?

Si cette éradication du désir était facile, cela se saurait. Néanmoins, Sri Aurobindo nous explique sa nécessité et nous donne une méthode pour la réaliser. Ne plus écouter nos désirs, prendre la décision, la résolution de ne plus écouter nos désirs, et de diriger notre vie désormais à partir de notre Volonté intelligente, notre raison éclairée... enfin, aussi éclairée que possible. 

Et puis, il n'est dit nulle part que nous devrions la réaliser en deux semaines. Notre patience, notre endurance, notre persévérance sont mises à l'épreuve, et sans doute aussi notre foi.

Et enfin, l'adage est bien connu : aide-toi et le Ciel t'aidera. À chaque instant, le Divin soutient nos efforts, et plus nous apprenons à nous abandonner entre ses mains, entre les mains de la Mère divine, de la  Volonté divine, de la Grâce divine, plus nous sommes portés, et plus c'est la Force spirituelle qui se charge du travail.

Laissons le texte nous imprégner et laissons le travailler en nous. 

💓 🙏 🌹

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