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Un article avec une toute autre vibration que les précédents et qui aura peut-être son utilité. Comment présenter Mère, une personnalité d'une telle ampleur ? N'ayant pas beaucoup d'affinités avec les indications biographiques, j'ai choisi de partager un premier texte qui m'a toujours beaucoup touché. 

La robe

Lorsque j’étais enfant – vers l’âge de treize ans et pendant un an environ – tous les soirs dès que j’étais couchée, il me semblait que je sortais de mon corps et que je m’élevais tout droit au-dessus de la maison, puis de la ville, très haut.

Je me voyais alors vêtue d’une magnifique robe dorée, plus longue que moi ; et à mesure que je montais, cette robe s’allongeait en s’étendant circulairement autour de moi pour former comme un toit immense au-dessus de la ville.

Alors je voyais de tous côtés sortir des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, des malheureux ; ils s’assemblaient sous la robe étendue, implorant secours, racontant leurs misères, leurs souffrances, leurs peines.

En réponse, la robe, souple et vivante, s’allongeait vers eux individuellement, et dès qu’ils l’avaient touchée, ils étaient consolés ou guéris, et rentraient dans leurs corps plus heureux et plus forts qu’avant d’en être sortis.

Rien ne me paraissait plus beau, rien ne me rendait plus heureuse ; et toutes mes activités de la journée me semblaient ternes et grises, sans vie réelle, à côté de cette activité de la nuit qui était pour moi la vie véritable.

Souvent pendant que je m’élevais ainsi, je voyais à ma gauche un vieillard silencieux et immobile, qui me regardait avec une bienveillante affection et m’encourageait de sa présence. Ce vieillard, vêtu d’une longue robe d’un violet sombre, était la personnification – je l’ai su plus tard –, de celui que l’on appelle l’Homme de Douleur.

Le 22 février 1914
La Mère – Prières et Méditations

Mère à 13 ans – 1891

Merci à Grok

La primauté de la conscience

Agenda du 10 mai 1958

J’ai commencé ma sâdhanâ quand je suis née, sans savoir que je la faisais. Je l’ai continuée à travers toute ma vie, il y a quatre-vingts années de cela, presque (on peut dire que peut-être pendant les trois ou quatre premières années de ma vie, c’était encore quelque chose qui bougeait dans l’inconscience).

Et sâdhanâ volontaire, consciente, j’ai commencé à peu près à vingt-deux ou vingt-trois ans, sur un terrain préparé. J’en ai quatre-vingts passés : je n’ai pensé qu’à ça, je n’ai voulu que ça, je n’avais pas d’autre intérêt dans la vie, et je n’ai pas oublié une minute que c’était ça que je voulais. Ce n’étaient pas des périodes où l’on se souvient et des périodes où l’on oublie : ça a été continu, perpétuel, nuit et jour, depuis l’âge de vingt-quatre ans – et j’ai eu l’expérience pour la première fois il y a à peu près une semaine !

Alors je dis que les gens qui sont pressés, les gens qui sont impatients, sont des idiots prétentieux.

🌹

Une anecdote sur Mère m'a toujours frappé : alors que nous en sommes encore à l'âge de jouer avec nos petites voitures ou nos poupées, Mère s'était donnée comme sadhana de vouloir être consciente de tout, toujours, tout le temps.  

J’ai été malade il y a deux jours, ce rhume, la fièvre. Je sais pourquoi : un point a transformer. Peut-être le corps y a-t-il mis trop d’ardeur, alors ça a basculé. Mais grâce à cela, j’ai eu une expérience intéressante: X.1 avait mis sur moi sa force pour hâter la guérison.

1. Le gourou tantrique.

Et naturellement, suivant la nature de chacun, la force se colore, si je puis dire : elle revêt une couleur différente. Cela s’était traduit en moi par une expérience physique nouvelle qui a duré de quatre heures du matin jusqu’à six heures et demie, jusqu’au moment où j’ai été obligée de parler aux gens et de m’occuper de choses extérieures. C’était une sorte d’éternité, une sorte d’immobilité physique absolue dans laquelle il n’y avait plus aucune possibilité de maladie – en fait, il n’y avait plus rien dans cette immobilité, c’était comme un nirvana. Mais cela ne m’empêchait pas de faire tous les gestes habituels pour ma toilette.

J’ai passé toute ma journée d’hier à comprendre cette expérience.

Et je me suis aperçue que dans cette sorte d’éternité physique (qui a duré deux heures et demie : c’est long pour une expérience), il y avait quelque chose qui manquait, quelque chose qui n’était pas là : la joie de la conscience. Parce que toute ma vie, je me suis habituée à être consciente de tout, toujours, à chaque seconde. Et la joie de la conscience n’était pas là. Alors j’ai remercié la Grâce qui m’a fait voir : cette sorte de nirvana, c’était tout simplement du tamas2 physique.

2. Tamas : inertie. Plus tard, Mère allait s’apercevoir que ce n’était pas du tamas mais autre chose.

La Mère – Agenda du 16 mai 1960

🌹

Dans cet autre Agenda du 25 juillet 1962, à l'occasion d'une question de Satprem, Mère nous en dit davantage sur la primauté qu'elle a accordé à la conscience, dès son plus jeune âge. 

(Le disciple lit à Mère un passage de son manuscrit sur 
Sri Aurobindo, concernant le silence mental.)

(…)

Je voulais d'abord parler de la conscience (dire ce que c'est que la conscience), puis je m'aperçois qu'il vaut mieux d'abord parler du vital, parce que le vital... avant d'arriver à quoi que ce soit, il faut le tranquilliser.

Pas forcément.
Moi, je crois que je commencerais par la conscience et je ferais le vital après.

Mais si je parle de la conscience, je suis amené à parler de l'ascension de la conscience et donc du supraconscient. Alors est-ce que je peux parler de tout cela avant de parler du vital ?

Oui.

(silence)

En fait, si je vois quel a été l'ordre de mon yoga... Quand j'avais cinq ans (je devais avoir commencé avant mais le souvenir est un peu vague, il n'y a rien de précis), mais à partir de cinq ans, j'ai dans la conscience (pas le souvenir mental mais dans la conscience... comment dire ? c'est noté, la notation), eh bien, j'ai commencé par la conscience. Sans savoir du tout ce que c'était, bien entendu. Et la première expérience que j'ai eue, c'était celle de la conscience ici (geste au-dessus de la tête), que je sentais comme une Lumière et une Force, et que je sentais là (même geste) à cinq ans.

C'était une sensation très agréable : je m'asseyais dans un petit fauteuil qui avait été fait exprès pour moi et j'étais toute seule dans la chambre et je... (je ne savais pas ce que c'était, rien du tout, n'est-ce pas, rien-rien, mentalement zéro), et une sorte de sensation très agréable de quelque chose qui était très fort et très lumineux, et qui était là (au-dessus de la tête) : la Conscience. Et l'impression était : c'est ça que je dois vivre, que je dois être – naturellement pas tous ces mots, mais... (Mère fait un geste d'aspiration vers le Haut), et puis je tirais ça en bas, parce que c'était ça qui était... vraiment la raison d'être de moi.

C'est le premier souvenir que j'ai : cinq ans.

Et ça a agi plutôt dans un sens éthique que dans un sens intellectuel. Et pourtant sous une forme intellectuelle aussi puisque, par exemple... N'est-ce pas, j'étais un enfant comme tous les autres apparemment, excepté que, paraît-il, j'étais difficile – difficile, c'est-à-dire pas intéressée par la nourriture, pas intéressée par les jeux ordinaires, n'aimant pas aller chez les camarades pour goûter parce que ce n'était pas du tout intéressant de manger des gâteaux ! Et impossible de me punir parce que je m'en fichais tout à fait : si on me privait de dessert, c'était plutôt un soulagement ! Mais refusant absolument de lire, d'apprendre à lire, refusant d'apprendre ; et même très difficile au point de vue de la toilette parce que, étant entre les mains d'une Anglaise, on voulait me donner des bains froids, que mon frère acceptait très bien, mais moi je hurlais ! Plus tard, il a été prouvé – parce que le docteur l'a dit – que ce n'était pas bon pour moi, mais c'était beaucoup plus tard. Bon, voilà le tableau.

Mais quand, avec les relations, les camarades, les amis, il y avait des difficultés et que je sentais toute la méchanceté ou la mauvaise volonté – toutes sortes de choses qui n'étaient pas jolies, qui venaient –, j'étais assez sensible, surtout parce que je portais instinctivement un idéal de beauté, d'harmonie, que toutes les choses de la vie choquaient ; alors quand j'avais du chagrin, je me gardais bien d'aller dire quoi que ce soit à ma mère ou à mon père, parce que mon père s'en fichait complètement et ma mère me grondait – toujours, c'était la première chose qu'elle faisait.

J'allais donc dans ma chambre et je m'asseyais sur mon petit fauteuil, et là je me concentrais et je tâchais de comprendre – à ma manière. Je me souviens qu'avec pas mal d'essais, probablement infructueux, le résultat était comme cela (je me parlais toujours à moi-même ; je ne sais pas pourquoi ni comment mais toujours je me parlais à moi-même comme je parlais aux autres), et je me disais : «Voilà, tu as du chagrin parce que un tel t'a dit cette chose qui était vraiment dégoûtante, pourquoi ça te fait pleurer ? pourquoi tu as du chagrin ? c'est lui qui a fait quelque chose de pas bien, c'est lui qui doit pleurer. Toi, tu ne lui as rien fait de mal... Est-ce que tu lui as dit des choses vilaines ? Est-ce que tu t'es battue avec elle ? ou avec lui ? – Non, tu n'as rien fait, n'est-ce pas ; eh bien, comme tu n'as rien fait, tu n'as pas à avoir de chagrin. C'est seulement si tu avais fait quelque chose de mauvais qu'il faudrait avoir du chagrin, mais...» Donc, cela s'est établi très bien : je ne pleurais jamais. Avec un tout petit mouvement au-dedans, ou avec ce quelque chose qui disait : «T'as rien fait de mal», pas de chagrin.

La contre-partie était là : il y avait, s'accroissant de plus en plus, ce même «quelqu'un» qui observait et qui me disait, dès que j'avais dit un mot de trop, fait un geste de trop, eu une petite mauvaise pensée ou taquiné mon frère, ou n'importe quoi, la plus petite chose : «Tu vois, fais attention» (Mère prend un ton sévère). Alors là, d'abord je me lamentais, puis ça m'a appris : «Faut pas se lamenter : faut arranger, faut réparer.» Quand c'était réparable, je le faisais, et presque toujours c'était réparable – tout ça, à la dimension de l'intelligence d'un enfant entre cinq et sept ans.

Par conséquent, c'était la conscience.

Après, il y a eu tout le stade où l'on apprend et on se développe, mais tout cela sur le plan du mental ordinaire, c'est-à-dire les études.1

1. Mère a précisé : «En fait, le stade de l'instruction était toujours un développement de la conscience : je n'apprenais pas par cœur, il fallait que je comprenne, et dès que j'avais compris quelque chose, je le savais. C'est-à-dire que toute l'étape de l'instruction peut passer dans celle du développement de la conscience parce que ce n'était pas encore intellectuel.»

J'ai voulu apprendre à lire par curiosité. C'est arrivé comme cela, je te l'ai déjà raconté peut-être ?... Mon frère revenait de l'école (c'était vers sept ans, un peu avant sept ans ; mon frère avait dix-huit mois de plus que moi), il revenait avec de ces grandes images qu'on fait encore (tu sais, ces dessins pour les enfants, avec une petite chose écrite en dessous), il est revenu et il m'en a donné une. Je lui ai dit : «Qu'est-ce qui est écrit là ?» Il m'a dit : «Lis !» Je lui ai répondu : «Sais pas.» – «Apprends !» Alors je lui ai dit : «Bon, donne-moi les lettres.» Il m'a apporté un livre où il y avait les lettres pour apprendre l'alphabet. En deux jours, je le savais, et le troisième jour je commençais à lire. C'est comme cela que j'ai appris. « Oh ! ils me disaient, cet enfant est en retard ! Sept ans, elle ne sait pas encore lire, c'est dégoûtant.» N'est-ce pas, toute la famille se lamentait. Mais il se trouve qu'en une huitaine de jours, j'ai su tout ce que j'aurais mis des années à apprendre – ça leur a donné à réfléchir !

Après, les études. J'étais toujours très brillante élève ; toujours pour les mêmes raisons : je voulais comprendre. Là où les autres apprenaient par cœur, ça ne m'intéressait pas – je voulais comprendre. Et j'avais une mémoire ! une mémoire de sons et d'images, fantastique ! Il me suffisait de lire un poème à haute voix le soir ; le matin, je le savais. Et quand j'avais étudié ou lu un livre et qu'on m'en parlait, je disais : «Ah oui ! c'est à telle page» – je retrouvais la page. Ça n'avait pas été fatigué, c'était en bon état. Mais enfin ça, c'est la période ordinaire.

Puis j'ai commencé très jeune (vers huit, dix ans), j'ai commencé à faire de la peinture – continuer mes études et faire de la peinture. À douze ans, je faisais déjà des tableaux : des portraits. Et toute une curiosité, un intérêt pour toutes les choses d'art, de beauté : musique, peinture. Et c'est une période de ma vie où il y a eu un très intense développement du vital, mais un développement dans le même sens que quand j'étais toute petite, avec une sorte de Guide intérieur, et c'était tout des études : étude des sensations, étude des observations, étude des exécutions, comparer, etc., et même : étude du goût, étude de l'odorat, étude de l'ouïe, avec toute une échelle d'observations. C'est-à-dire une sorte de classification des expériences. Et ça a continué avec tous les événements de la vie, toutes les expériences que la vie peut donner, tout-tout, toutes les expériences, n'est-ce pas, les misères, les joies, les difficultés, les souffrances, tout-tout – oh ! un champ ! Mais toujours avec «ça» dedans qui jugeait, décidait, classait, organisait et faisait une sorte de système.

Et puis, tout d'un coup, intrusion du yoga conscient avec la rencontre de Théon, à peu près à vingt-et-un ans, je crois. Changement d'orientation de la vie, tout un ensemble d'expériences, avec le résultat occulte du développement vital qui était intéressant.

Puis, période intensive de développement mental. Le développement mental dans tout ce qu'il a de plus complet : étude de toutes les philosophies, toutes les jongleries d'idées, et dans les moindres détails – entrer dans les systèmes, les comprendre. Il y a eu comme cela dix ans d'études mentales intensives, qui m'ont menée à... Sri Aurobindo.

Donc, j'avais toute cette préparation. Et je te raconte tous ces détails pour te dire que ça a commencé par la conscience – je savais très bien ce qu'était la conscience, même quand je n'avais aucun mot ou aucune idée pour l'expliquer –, la conscience et sa puissance : sa puissance d'action, sa puissance d'effet.

Après, développement du vital dans tout ce qu'il a de plus complet, avec une étude très détaillée. Puis, développement du mental jusqu'à son extrême limite là-haut, où on jongle avec toutes les idées, c'est-à-dire un développement mental où on a déjà compris que toutes les idées sont vraies et qu'il y a une synthèse à faire, et qu'il y a quelque chose qui est lumineux et vrai par-delà la synthèse. Derrière tout cela, il y avait la conscience qui continuait. Et je suis arrivée dans cet état, avec un monde d'expériences, et déjà l'union consciente avec le Divin là-haut et au-dedans – tout ça réalisé consciemment, noté et tout –, quand je suis arrivée à Sri Aurobindo.

Au point de vue shakti, c'est le cours normal : conscience, vital, mental, spirituel.

Maintenant, pour l'homme, c'est peut-être différent ? Je ne sais pas. Parce que Sri Aurobindo a été un cas très particulier, et à part lui, je ne vois personne qui puisse donner un exemple probant...

Mais généralement, c'est la conscience physique qui est le plus développé, avec la conscience mentale ; le vital : très impulsif et très peu gouverné. Ça, c'est mon expérience de toutes les centaines et les centaines de gens que j'ai rencontrés. Quand ils sont normaux : une puissance physique développée avec les jeux, les exercices, et, en même temps, un développement plus ou moins élevé, mais mental, très mental. Vital : très impulsif et très peu organisé, sauf chez les artistes, et encore...

J'ai vécu dix ans avec les artistes et je me suis aperçue que c'était beaucoup un terrain en friche. J'étais avec tous les grands artistes de l'époque et j'étais la benjamine (c'était la fin du siècle dernier, le commencement de ce siècle, avec l'exposition universelle de 1900 et ceux qui, à ce moment-là, étaient des autorités au point de vue artistique), j'étais donc la benjamine de beaucoup, j'étais beaucoup plus petite qu'eux, ils avaient atteint les trente, trente-cinq ans, quarante ans, et moi, j'avais dix-neuf et vingt ans. Eh bien, j'étais beaucoup plus avancée qu'eux dans leur propre domaine – pas par ce que je faisais (j'étais un artiste tout à fait ordinaire), mais au point de vue conscience : observations, expériences, études.

Je ne sais pas, mais il me semble que le problème de la conscience doit venir d'abord.

🌹

Cette insistance de Mère sur la conscience invite à penser qu'elle fut une incarnation de la Conscience divine, mais allons plus loin avec "l'anecdote" des 12 étoiles.

Agenda du 11 mai 1963

Mais d'où vient le sens des chiffres ?

Le sens profond des chiffres... Il y a des tas de traditions, des tas de choses écrites... que je me suis bien gardée de suivre ; mais ce sens profond des chiffres, je l'ai eu à Tlemcen, dans le Surmental. Je ne sais plus les noms que Théon donnait à tous ces mondes, mais c'était dans quelque chose qui correspondait à la région la plus haute, la plus lumineuse de l'Overmind [Surmental] de Sri Aurobindo. C'était au-dessus, juste au-dessus de la région des dieux. Et c'était quelque chose qui était en accord avec la création de l'Overmind – de la terre sous l'influence des dieux.

C'était là que les chiffres avaient pris un sens vivant pour moi – pas une chose mentale : un sens vivant.

C'était là que Madame Théon m'avait reconnue, parce que j'avais les douze perles en formation sur la tête ; elle m'a dit : «Vous êtes ça, parce que vous avez ça. Il n'y a que ça qui ait ça !»

(Mère rit)

C'était aussi loin que possible de ma pensée, Dieu merci ! Mais ces chiffres sont vivants pour moi. Ils ont une réalité concrète.

🌹

Et Sri Aurobindo en a donné confirmation.

Agenda du 10 mai 1958

Ce matin, tout d’un coup, j’ai regardé mon corps (généralement je ne le regarde pas : je suis dedans à travailler), j’ai regardé mon corps et je me suis dit : «Voyons, qu’est-ce qu’un témoin dirait de ce corps ?» (le témoin dont parle Sri Aurobindo dans La Synthèse des Yoga). Rien de très remarquable. Alors j’ai formulé cela comme suit (Mère lit une note manuscrite):

«Ce corps n’a ni l’autorité incontestée du Dieu, 
ni la sérénité imperturbable du sage

Alors quoi ?

«Il n’est qu’un simple apprenti en surhumanité.»

C’est tout ce qu’il essaie de faire.

J’ai vu et compris très bien que j’aurais pu, en me concentrant, lui donner cette attitude d’autorité absolue de la Mère éternelle. Quand Sri Aurobindo m’a dit : «Vous êtes Elle», il a en même temps conféré à mon corps cette attitude d’absolutisme dans l’autorité.

La vision intérieure de la vérité était là et, par conséquent, je me souciais fort peu des imperfections du corps physique – je ne m’en occupais pas et, à travers lui, je dictais. Sri Aurobindo faisait la sâdhanâ pour ce corps, qui n’avait qu’à rester constamment ouvert à son action.

Après, quand il est parti et qu’il m’a fallu faire le yoga moi-même, pour être capable de tenir sa place physique j’aurais pu prendre l’attitude du Sage. Je l’ai fait puisque, à ce moment-là, au moment où il est parti, j’étais dans un état de sérénité sans égal. Quand il m’a dit en sortant de son corps et en entrant dans le mien : «Tu continueras, tu iras jusqu’au bout du travail», à ce moment-là j’ai imposé à ce corps une sérénité : la sérénité d’un détachement total. J’aurais pu rester comme cela.

Mais la sérénité absolue implique en quelque sorte le retrait de l’action, il fallait donc choisir l’un ou l’autre. Je me suis dit : «Je ne suis ni ceci exclusivement, ni cela exclusivement.» Et au fond, faire le travail de Sri Aurobindo, c’est réaliser le Supramental sur la terre. Alors j’ai commencé ce travail-là, et à vrai dire je n’ai demandé à mon corps que cela. Je lui ai dit : «Maintenant tu vas rectifier tout ce qui est démoli et, petit à petit, tu vas réaliser cette surhumanité intermédiaire entre l’homme et l’être supramental, c’est-à-dire ce que j’appelle le surhomme.»

Et c’est cela que j’ai fait depuis huit ans ; et encore beaucoup plus depuis deux ans, depuis 1956. Alors là, c’est le travail de chaque jour, de chaque minute.

Voilà où j’en suis. J’ai renoncé à l’autorité incontestée du Dieu, j’ai renoncé à la sérénité inébranlable du Sage... pour devenir le surhomme. J’ai tout concentré là-dessus.

On verra.
J’apprends à travailler. 
Je ne suis qu’un apprenti, un simple apprenti : je suis en train d’apprendre le métier !

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