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7 août 1971

Je n’ai plus de mémoire du tout. J’ai des impressions, mais plus de mémoire. Alors, des impressions qui soutiennent tout1ce doit être probablement ce qui remplacera la mémoire.

(Je trouve cela tout à fait fascinant...)

1. Le mot «soutenir» est presque inaudible et plutôt deviné.

(long silence)

J’ai une curieuse impression d’une espèce de trame – de trame avec des fils... comme très loose [lâches], c’est-à-dire pas serrée, qui unit tous les événements, et si l’on a un pouvoir sur une de ces trames, il y a tout un champ de circonstances qui en apparence n’ont rien à voir les unes avec les autres, mais qui sont liées là et dont l’une nécessairement implique l’existence de l’autre... Et ça, j’ai l’impression que c’est quelque chose qui enveloppe la terre.

Et ce n’est pas mental. Ce sont des circonstances dépendantes les unes des autres d’une façon tout à fait invisible extérieurement, qui n’a pas de logique mentale, mais qui sont comme liées les unes aux autres.

Si l’on est conscient, vraiment conscient de ça, c’est comme cela qu’on peut changer les circonstances.

Et tu sens le pouvoir sur l’une de ces trames ?

Non, c’est d’une autre façon : c’est parce que j’agissais sur l’une de ces trames que je m’en suis aperçue.

🔥

11 août 1971

(Mère donne au disciple une note qu’elle vient d’écrire.)

 

«Quand les hommes seront dégoûtés du mensonge 
dans lequel ils vivent, 
le monde sera prêt pour le règne de la Vérité.»

 

*
*   *

(Puis une autre note qu’elle a fait lire à K.K. Birla, 
l’un des plus grands industriels de l’Inde.)

«La Vérité est à la portée des hommes, 
mais ils se fichent de la Vérité.»

(…)

C’est comme si tu me disais : qu’est-ce qu’il faudra à l’humanité pour qu’elle soit dégoûtée de son mensonge ? C’est terrible !

(long silence)

Il n’y a qu’UN remède – il n’y a qu’UN remède, c’est de ne compter que sur la Grâce Divine.

(Mère prend les mains du disciple)

Le seul remède : s’en remettre entièrement à la Grâce Divine.

Est-ce que nous-mêmes, disciples de Sri Aurobindo-Mère le faisons ? Ou bien, est-ce que cela rentre par une oreille et que cela ressort par l'autre : cause toujours tu m'intéresses !  🙂 Pour le dire d'une façon moins familière, mais peut-être moins efficace : est-ce que nous sommes sincères ? 

🔥

14 août 1971

Ça va bien. Le corps commence à... je pourrais dire à avoir la vraie attitude. C’est-à-dire qu’il sent de plus en plus d’une façon concrète et aiguë, pourrais-je dire, qu’il n’y a qu’un moyen d’exister, c’est dans la Conscience Divine. Tout le reste lui paraît... lui paraît dangereux, inconnu.

Être comme baigné constamment dans la Conscience Divine, ça lui paraît être la seule façon d’exister. Il n’y en a pas d’autre. Ça, c’est l’attitude du corps. N’est-ce pas, il a... c’est plus qu’une impression, c’est... je ne sais pas, presque une sensation aiguë, qu’on ne peut exister que dans le Divin et être constamment concentré sur le Divin. Et que c’est ça, la transition pour aller vers quelque chose qui est encore... je ne dirais pas un rêve, mais un émerveillement. Ça...

Il aime de moins en moins parler.

Oui !

Tout ce qu’on dit, ça lui paraît être des enfantillages.

(silence)

Il n’a pas le besoin de savoir : il a le besoin d’être entièrement moulé et mis en mouvement, utilisé de toutes façons [par le Divin], et il n’a qu’un rêve, c’est d’oublier qu’il existe – de devenir spontanément l’expression... (Mère a un sourire béatifique) de quelque chose... de quelque chose qu’il appelle le Divin, qui est la seule chose vraie.

(silence)

(…)

Mercredi prochain, on sera plus tranquilles.

Le corps n’a qu’une «ambition», pourrais-je dire, c’est qu’il n’existe plus que le Divin, et que, lui, soit comme... comme quelque chose que le Divin utilise, et qu’il soit absolument plastique et expressif. C’est ça. Jusqu’au moment où il n’existera que dans le Divin.

Il y a une espèce de prescience d’un état où seule la Conscience Divine est. Ça... (Mère ferme profondément les yeux avec un sourire extatique).

Seule la Conscience Divine.

Mère – Darshan du 15 août 1971 

🔥

18 août 1971

Le corps a l’impression qu’il y a une nouvelle manière de vivre qu’il doit apprendre, et il apprend tout le temps quelque chose. Mais ce sont de toutes petites choses, c’est-à-dire qu’il y a une espèce de secret à trouver, d’attitude qui doit être constante, mais qui fait que les choses sont aussi bien qu’elles peuvent être.

C’est quelque chose qui est l’équivalent du mantra. Pour le moment, le corps répète le mantra, mais il sait que c’est... Il y a quelque chose à apprendre qui remplace physiquement le mantra.

(…)

J’ai eu ces jours-ci (mais très fortement ce matin), l’impression : le Divin est toutes choses, mais nous sommes nés pour que chacun fasse un choix et manifeste une de ces choses – une ou plusieurs... Et alors, vient la question de la décision du choix, mais alors c’est là qu’il faut se soumettre entièrement et laisser le choix entièrement au Divin. Nous avons été créés comme ça et c’est pourquoi il y a eu tout ce flottement, ces complications – et ce qu’il faut apprendre, c’est à laisser... c’est-à-dire justement n’avoir aucun désir, aucune préférence, et laisser le choix entièrement au Divin.

🔥

21 août 1971

Mais j’ai des activités la nuit maintenant, tout à fait nouvelles, comme je n’en avais pas, qui sont extrêmement concrètes et où sont mélangés les gens vivants et ceux dont on dit qu’ils sont morts – et ils sont les MÊMES, ils sont les mêmes là. (…)

Je suis en train de découvrir un monde que je ne connaissais pas, qui est le monde... je ne sais pas si c’est le vital physique ? Il y avait des danses, des mouvements... C’est-à-dire, pour le dire d’une façon ordinaire: j’ai des rêves comme je n’en avais jamais; mais ce ne sont pas des «rêves» : c’est une activité. C’est un monde que j’ignorais tout à fait et qui est comme cela (Mère entrelace ses doigts pour montrer une sorte d’interfusion du physique et de ce monde-là).

Il y a beaucoup-beaucoup de choses à apprendre.

🔥

25 août 1971

Tout le temps, tout le temps, il y a la «pensée» du Divin, mais comme une... une espèce de – une soif d’être et de comprendre. Toutes les notions mentales me paraissent artificielles... Il y a des fois, c’est une angoisse terrible ; il y a des fois, c’est une paix parfaite.

(long silence)

C’est curieux, il y a des fois où j’ai l’impression que la mort fait beaucoup moins de changement qu’on ne croit, et d’autres fois où c’est une chose tout à fait incompréhensible... C’est curieux, comme les deux extrêmes : une fois, ça fait très peu de différence ; l’autre fois, c’est une... quelque chose... qu’est-ce que ça veut dire, la mort ?

J’aime mieux ne pas parler parce que... Ce n’est pas mentalisé du tout, alors ça n’a pas de...

(silence)

(…)

C’est la transition entre la vieille manière d’être, qui devient de plus en plus lointaine, et puis... c’est le Divin qui fait tout. (…) C’est comme si l’on était sur une crête (geste), et le moindre faux pas vous jetterait dans un trou.

(silence)

Tout paraît différent, tous les... tout paraît différent. Les relations avec les autres changent de nature, tout change de nature, mais quoi ? quoi ?

(long silence)

C’est comme si l’on était à la veille ou sur le point, ou... en équilibre – un Pouvoir formidable (un pouvoir formidable, j’ai des exemples), et en même temps, une impuissance formidable.

J’aime mieux ne pas parler parce que... parce que ce n’est pas ça. Ce qu’on dit... (Mère hoche la tête)

(silence)

Tu sais : comme si l’on était suspendu entre le plus merveilleux et le plus ignoble. Comme ça.

(Mère plonge longtemps)

🔥

Deux remarques

1. Je trouve ces extraits très-très forts. J'ai mis en gras ce qu'il me semble important de méditer. 

2. Ce qui est particulièrement étonnant, troublant, c'est la façon dont elle parle du corps. 

Lorsque nous parlons du travail corporel, nous pensons avant tout au sport et à toutes les pratiques corporelles possibles, artistiques, énergétiques, martiales, ou méditatives. En effet, dans la méditation Vipassana qui repose sur une observation minutieuse de toutes les sensations corporelles, bien que nous soyons assis dans l'immobilité, nous pouvons dire que c'est une pratique corporelle. De même avec le yoga nidra.

Mais là, Mère parle évidemment de tout à fait autre chose, et c'est cela qui est si fascinant, et qui devrait stimuler notre curiosité, notre aspiration, notre soif d’être et de comprendre pour reprendre ses mots. De quoi parle t-elle, quelle est cette vraie attitude ?

Le plus "rageant" peut-être 😄 pour tous les enseignants de toutes les pratiques, c'est que cela a l'air de s'expérimenter et de se découvrir dans les choses les plus ordinaires de la vie. On en vient à se dire que nous n'avons pas besoin de toutes ces techniques et de toutes ces pratiques... mais quelque chose en m'invite à un peu de prudence et me dit que ce serait peut-être aller un peu vite en besogne. Dans ce yoga, les choses n'ont pas tendance à s'opposer entre elles, mais à s'harmoniser. Le tout est que chaque chose, et chaque pratique, soit à sa juste place, utilisée de la bonne façon.

Ce qui est un "rageant" aussi... 😄 c'est que toute l'expérience accumulée telle ou telle pratique semble impuissante à faire comprendre et découvrir cette nouvelle façon d'être du corps. Mais c'est évidemment l'ego qui n'est pas très content. 

Mère nous dit que le corps sent de plus en plus...  qu’il n’y a qu’un moyen d’exister, c’est dans la Conscience Divine. Soit ! Notons que le verbe sentir évoque à la fois un sentiment et une sensation. Mère ajoute que le corps le sent d’une façon concrète et aiguë.

Comment arriver à sentir cela ? C'est cela qu'il nous faudrait résoudre. C'est comme l'amour, on ne peut pas se forcer à aimer... et puis il ne se faut pas se raconter des histoires, s'imaginer, se suggestionner que l'on le ressent alors que ce que l'on ressent, c'est tout à fait autre chose. Dans l'Agenda du 25 août 1954, Douce Mère nous invite à ne pas prétendre avoir des expériences supra-mentales quand on vit dans une conscience tout à fait ordinaire. De toute façon, la Nouvelle Conscience y veillera 

Cette Conscience qui est venue il y a plus d'un an (un an et demi maintenant), semble travailler très-très dur, d'une façon très positive, pour la sincérité. Elle n'admet pas les pretences, que l’on prétende être cela et qu'on ne le soit pas. Il3 veut que ce soit la VRAIE CHOSE.

3. Notons que Mère a employé (cette fois du moins) «il»
pour désigner cette Conscience.

Agenda du 5 août 1970

Pour le moment, si nous arrivons encore très bien à vivre, sans même penser au Divin... c'est sans doute que nous n'y sommes pas encore. Ou pas encore suffisamment, ou pas encore constamment. 

Ces Agendas évoquent une autre façon d'être et cette nouvelle façon d'être encore à découvrir implique nécessairement une autre façon de vivre... 

Quand on ne sait pas quoi faire, ni comment faire... je crois qu'il faut en revenir à la base : L'ASPIRATION. Je crois que tout commence par là, s'il n'y a pas d'aspiration, on ne peut rien faire...

La vie divine de Sri Aurobindo décrit l'immense parcours de la destinée humaine. Or, notons que le premier chapitre est consacré à l'aspiration, comme si elle était la première marche, le premier pas...

Alors, aspirons à comprendre, découvrir, expérimenter cette Autre chose, cette Attitude vraie, cette Autre façon d'être, ce Nouvel état d'être, à fondre notre existence dans l'Existence divine, dans la Conscience divine...

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