Le monde merveilleux de demain
Deux passages de l'Agenda1971, d'une grande importance et d'une grande beauté.
Agenda du 17 novembre 1971
Mais dans ce changement de vision radical dont tu parles, qu’est-ce qui fait la différence ?
(après un long silence souriant)
C’est comme si la conscience n’était pas dans la même position vis-à-vis des choses – je ne sais pas comment dire. Alors elles apparaissent tout à fait différentes.
(silence)
Je ne sais pas comment expliquer... La conscience humaine ordinaire, même si on a les idées les plus larges et tout cela, est toujours au centre, et les choses sont comme cela (geste convergent de tous les côtés vers ce centre), tu comprends. Les choses existent (tout ce qu’on dit, rapetisse), elles existent par rapport à un centre. Tandis que... (Mère égrène une multitude de points à travers l’espace).
Oui, c’est ce qui exprime le mieux, je crois : dans la conscience humaine ordinaire, on est dans un point et toutes les choses existent dans leur relation avec ce point de conscience (même geste en étoile). Et maintenant, le point n’existe plus, alors les choses existent en elles-mêmes. Ce [le point] n’est pas la source.
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C’est ce qui est le plus exact (ce n’est pas cela, mais...).
N’est-ce pas, ma conscience est dans les choses – elle n’est pas «quelque chose qui reçoit» (c’est beaucoup mieux que cela mais je ne sais pas comment dire).
C’est mieux que cela parce que ce n’est pas seulement «dans les choses» : c’est dans «quelque chose» qui est dans les choses et qui... les fait mouvoir.
Je pourrais faire une phrase ; je pourrais dire (mais ce n’est pas cela) : ce n’est plus un être parmi les autres, c’est... c’est le Divin en toutes choses. Mais ce n’est pas comme cela que je le sens. Ce qui fait mouvoir les choses, ou ce qui est conscient dans les choses. «Ce qui est conscient»... Ce n’est pas positivement «gouverne» parce que le mot gouverne ne donne pas le vrai sens – «anime» (ce n’est pas cela non plus, tout cela rapetisse et ça matérialise).
(silence)
C’est évidemment une question de conscience, mais pas une conscience comme les êtres humains l’ont ordinairement : c’est la qualité de la conscience qui a changé.
Il y a un phénomène, par exemple (parmi beaucoup d’autres), un phénomène curieux : quand je suis comme cela, la conscience dans les choses, dans les mouvements, dans la vie, et que je prends mon déjeuner, alors la nourriture est... il n’y a pas d’effort... (Mère reste silencieuse) C’est trop difficile à dire... Je n’ai pas l’impression que «je» mange, n’est-ce pas, et alors il n’y a pas la conscience de mettre les choses dans la bouche et d’avoir à les avaler et...
Oui, je comprends.
Je ne peux pas dire, mais le fait est comme cela : quand c’est dans la nouvelle conscience, je mange très facilement et sans m’en apercevoir et tout se passe très bien ; dès que je deviens consciente de la vieille conscience, qui est de manger, de goûter de la nourriture, de la mettre dans la bouche – c’est difficile ! J’ai toutes les peines du monde à ne pas avaler de travers.
C’est vraiment quelque chose de nouveau parce que je ne sais pas comment en parler.
Mais là, c’est extrêmement concret : quand je suis dans cette conscience-là, tout mon déjeuner est pris sans effort, sans difficulté ; on me sert, j’avale et je ne m’en aperçois... – ce n’est pas que je ne m’en aperçoive pas (j’ai le goût, j’ai tout), mais la position est différente.
Oui, à ce moment-là, ça fait partie du mouvement universel.
Non, c’est quelque chose qui est à la fois en moi et dans la nourriture, qui goûte et qui prend, mais ce n’est plus... – ce n’est plus comme c’était avant, c’est tout ce que je peux dire.
C’est vraiment nouveau.
Et c’est très marqué pour la nourriture, parce que quand je suis dans cette conscience-là – qui vient dès que je ne fais plus rien, dès que je suis assise tranquille –, ce n’est pas comme quelque chose qui «entre» (geste vers un centre), c’est comme quelque chose (geste en expansion)... qui se développe, qui est libre de se développer. Et alors – alors c’est très bien. Mais si je suis dans la conscience ordinaire et que je mange (c’est «l’heure» d’un repas), oh! c’est tellement difficile que j’ai l’impression qu’il va être impossible de manger. Et dans l’autre cas, ça passe sans même que je m’en aperçoive. Et pourtant, je suis consciente de ce que je mange.
Mais ce que je dis maintenant, ce n’est pas cela, c’est autre chose... Tu comprends, la conscience est encore comme cela (geste oscillant d’un côté à l’autre). Il y a les deux. Alors... Et puis je ne trouve plus le moyen de me faire comprendre, parce qu’il faudrait inventer d’autres mots.
Ça, ça augmente de jour en jour.
C’est comme la nuit : je ne dors pas et je ne suis pas réveillée ; j’entre dans un état où je ne dors pas du tout – et je ne suis pas réveillée. Et je ne sais pas comment décrire ce que c’est. Et quand c’est normal, ça pourrait... ça peut durer indéfiniment, il n’y a pas de sens du temps ni de la fatigue ni de la durée ; quand la vieille conscience revient, c’est presque une souffrance intolérable : j’étouffe ou je ne peux pas respirer, ou il fait froid ou il fait chaud, toutes sortes de choses... qui sont comme exaspérées par une conscience qui ne devrait plus être là. Mais alors, tout naturellement et sans effort, je suis dans le nouvel état, mais si, par les circonstances, je suis tirée dans la vieille conscience, c’est devenu presque intolérable. Voilà. Et ça se traduit par des douleurs dans le corps, des... un mauvais fonctionnement. Et quand j’entre dans la nouvelle conscience, tout se passe tout à fait... sans même que je m’en aperçoive et sans un effort.
C’est tout ce que je peux dire pour le moment.
N’est-ce pas, mon corps est plein de douleurs, de mauvais fonctionnements, et puis dès que j’entre dans cet état-là (geste vaste, paisible), tout est fait – le temps n’existe plus. Le temps est interminable dans la vieille conscience, et il n’existe plus dans celle-ci. Je ne sais pas comment décrire.
(silence)
Si je faisais des phrases, je dirais : cette vieille conscience, c’est comme si... c’est la mort, c’est comme si on allait mourir à chaque minute : on souffre, on... c’est la conscience qui mène à la mort. Et l’autre (geste vaste, immuable, souriant), c’est la vie... la vie paisible, la vie éternelle. Ça, oui.
Mais tu comprends, ce n’est pas cela, ce sont des phrases.
(Mère entre en contemplation)
Je ne peux pas exprimer.
Ce n’est pas nécessaire.2
2. Longue méditation qui était comme un bain de puissance concentrée, dense, comme si l’on était dans une «coulée solide». On dirait que cela devient chaque fois plus formidablement dense – mais peut-être est-ce une impression subjective ? Nous ne pouvons pas nous empêcher de noter aussi un phénomène que nous avons remarqué bien souvent : chaque fois que Mère sort de sa contemplation, elle a comme un moment d’asphyxie et n’arrive plus à retrouver sa respiration, comme si vraiment elle sortait d’un autre air.
Sans doute que nous aurons de grandes difficultés à sortir de notre conscience égocentrique, qui regarde toute chose par rapport à soi – et d'ailleurs, ce serait peut-être même IMPOSSIBLE pour nous. En effet, il doit y avoir des étapes dans le cheminement qui nous mènerait à cette expérience, et je me dit qu'avant la disparition de notre centre, encore faudrait-il l'avoir trouvé : je parle de notre vrai centre, psychique et spirituel.
Mais en tout cas, nous avons TOUJOURS la possibilité d'ASPIRER À...
Et puis, ce qui semble plus abordable, c'est d'apprendre à nous ouvrir à cette conscience apparemment vaste comme l'Infini, comme si on écartait tout grand les bras et que l'on cherchait à flotter dans l'immensité éternelle...
🌹
Agenda du 27 novembre 1971
Et puis ça (Mère tend un autre papier). Ça, c’est une expérience que j’ai eue hier... (Mère sourit les yeux clos).
Tout d’un coup, j’ai vu – j’ai vu le monde d’une autre manière. Pendant un moment, tout d’un coup, j’ai vu comme... comme le Divin voit le monde, tu comprends ? Il n’y avait plus la vision humaine. Et alors, j’ai vu une chose si merveilleuse... On ne peut pas décrire tellement c’est merveilleux. Et puis, lentement, la conscience humaine est revenue et... oh ! (Mère prend son front entre ses mains).
«Le Divin a un amour égal pour tous les êtres humains,
mais c’est l’obscurité de la conscience de la plupart des hommes
qui les empêche de percevoir cet amour divin...
J’avais dit cela, et puis alors l’expérience est venue, cette expérience dont je viens de te parler :
«...La Vérité est merveilleuse.
C’est dans notre perception qu’elle se déforme.»
Oui, comme si tout d’un coup... Pendant quelques instants, j’ai vu le monde comme le Divin le voit. C’est... Il n’y a pas de mots, on ne peut pas dire. Alors j’ai compris. Tout est devenu clair-clair-clair...
Je t’avais dit que le Divin voulait que la conscience individuelle ait l’expérience du Divin, et alors c’était ça. C’était ça, c’était la conscience individuelle (puisque j’en devenais consciente) qui voyait le monde... Tout d’un coup le monde est devenu ce qu’il est pour le Divin... C’est indescriptible.
Naturellement, ça doit commencer par la conscience, et après petit à petit, les choses deviendront telles, c’est-à-dire prendront conscience d’elles-mêmes telles que le Divin en prend conscience.
Ainsi...
LE DIVIN VEUT QUE LA CONSCIENCE INDIVIDUELLE
AIT L'EXPÉRIENCE DU DIVIN.
Il y a là, avec cette petite phrase toute simple, une allusion à ce vers quoi nous allons et cela suscite évidemment un FANTASTIQUE ESPOIR ! Mais ce n'est pas un espoir, c'est un certitude... si le Divin le VEUT, cela ne peut que se réaliser... plus ou moins rapidement, plus ou mois facilement, selon notre bon vouloir, selon nos résistances, selon notre adhésion...
L'extrait suivant est tout aussi extraordinaire :
(À propos d'un texte que Satprem est censé écrire pour la radio Indienne)
Au fond, ce qui serait bon, c’est de dire : «Sri Aurobindo est venu dire au monde la beauté de l’avenir qui doit se réaliser.» Et alors, expliquer ça.
«Il est venu donner – pas un espoir : une certitude de la splendeur vers laquelle le monde va...» C’est ça, toutes les expériences que j’ai eues ces temps derniers. Et je vois les lettres de Sri Aurobindo, c’est cela qu’il dit. «Le monde n’est pas un accident malheureux, c’est une merveille qui va vers son expression.»
Et alors, donner toutes les citations de Sri Aurobindo à ce sujet.
Je crois que c’est de cela dont le monde a le plus besoin maintenant, une parole qui lui donne le sens de ce qui est à réaliser – et ce qui se réalisera. Et alors, éveiller en chacun le désir de collaborer.
Comprendre soi-même et le transmettre aux autres.
Le monde a besoin d’une certitude de beauté – de beauté future. Et Sri Aurobindo en a donné l’assurance.
C’est dans ce sens-là.
Ils m’ont fait demander ça. Et j’ai regardé et je n’ai vu que toi qui pouvait dire – ils veulent que ce soit parlé. Tu as entendu quand tu as parlé pour moi [le dernier message à la Radio] ?
Il y a tellement de souffrances et de misères de chagrins et de désespérance dans ce monde en pleine décomposition que cela donne presque envie de pleurer de lire cela...
La laideur a tellement envahit le monde, il suffit de se rappeler quelques cérémonies officielles, que cela a réveillé l'aspiration à la Beauté...
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La beauté ne se suffit plus à elle-même, elle veut devenir divine.
Satprem. Sri Aurobindo et l'Avenir de la Terre
Audio record
https://aurobindoru.auromaa.org/workings/satprem/sri_aurobindo_et_l-avenir_de_la_terre_f.htm
Texte
Je vous conseille VIVEMENT d'écouter ce texte :
c'est royal et conquérant !
🙏
Enregistrement audio (15 mn 47)