Perméation du physique subtil
Agenda du 18 avril 1970
(La voix de Mère semble de plus en plus frêle.
Cette conversation contient peut-être la clef de tout.)
(En raison de cette remarque de Satprem, j'ai trouvé nécessaire de partager de larges extraits de cet Agenda. Le texte est un peu long mais vu l'importance du sujet, cela mérite qu'on s'y attarde.)
Enregistrement audio (58 mn 47)
Alors, aujourd'hui tu as apporté des questions ?
Oui, douce Mère, il y en a aussi d'elle [désignant Sujata].
Tu commences, et puis elle dira.
Je ne sais pas si c'est une «question», mais... Je ne comprends pas très bien le fonctionnement du physique subtil, ou le rapport entre le physique subtil et le physique matériel. Par exemple, tu dis que Sri Aurobindo est dans le physique subtil et qu'il travaille à préparer le nouveau monde...
Oui.
Et que souvent, nous-mêmes, la nuit, par une partie de notre être, nous travaillons là aussi à préparer... ce qui viendra. Comment...?
Écoute, ta question vient juste à point. Cette nuit, pour la première fois – c'est vraiment la première fois. Ce n'était pas un rêve, je n'étais pas endormie, et j'ai eu toute une histoire (que je vais te raconter), absolument persuadée au moment même que c'était quelque chose qui se passait ici (pas sous cette forme peut-être, mais enfin sous une forme analogue), et puis je me suis aperçue qu'il ne s'était rien passé ici (en tout cas extérieurement il n'y a aucun signe)... Ça m'ennuie seulement de donner les noms. Mais je ne dirai pas les noms, ça n'a pas d'importance. Mais c'étaient les noms, les personnes, tout-tout exact, comme ici.
Je ne me souviens plus comment cela a commencé, mais j'étais très malade, gravement malade, et mon corps ne dormait pas, mais n'était pas réveillé (c'est un état assez normal maintenant : je suis absorbée dans une conscience, que je crois être la conscience du physique subtil, du moins cette nuit j'étais là). Alors j'étais très malade et je savais que ce n'était pas ce corps-ci (mais c'était la conscience de ce corps), et c'était une famille de l'Ashram, et le père cherchait secours et était à la recherche du docteur (et tous les détails avec une précision !...).
Alors, pendant que ça se passait, le corps lui-même se disait : «Donc, je suis identifié avec cette personne puisque c'est elle (c'est-à-dire moi) qu'il soigne ; et puisque je suis identifié à cette personne, il faut que je fasse en elle ce qui est nécessaire.» Alors, je me suis concentrée et j'ai appelé les forces du Seigneur et je l'ai soignée. Tout cela, dans les moindres détails. Ça a duré pendant deux heures. Et en même temps, je voyais des gens qui étaient extraordinairement intéressés par l'événement et qui regardaient ; et parmi ces gens, par exemple, pour ne pas le nommer, il y avait Nolini qui était penché comme cela et qui regardait (Mère ouvre de grands yeux) pour tâcher de comprendre ce qui se passait. C'est-à-dire que ça se passait dans un monde qui avait toute l'apparence – toute l'apparence – du monde matériel, mais où l'on était conscient.
Je ne raconte pas tous les détails, mais mon corps sentait la bataille de la maladie. Et il savait en même temps que ce n'était pas le sien, tu comprends ? C'était comme cela, c'était une conscience très complexe et très précise, avec une grande force. Et tout cela était en même temps: je ne dormais pas.
Je m'attendais ce matin à ce que l'on me dise que quelque chose de très grave s'était passé dans cette famille (il y a dans la famille trois personnes malades: trois femmes), qu'à l'une des trois, il était arrivé quelque chose. Et il n'est rien arrivé !... Et ça, c'était un fait, enfin c'était vécu dans tous les détails, avec une conscience absolument claire, et c'était dans le physique subtil. Mais... mais, je te dis, je sentais, le corps se sentait très-très malade. Et il savait en même temps que c'était la maladie d'une autre personne. Et il a pris l'attitude, il a dit : «Ça arrive comme cela pour que je prenne l'attitude qu'il faut pour cette personne.» Et tout cela, tout ça, pleinement conscient. Il a pris l'attitude et il l'a gardée pendant deux heures comme cela.
Il n'y a qu'une possibilité : ça s'est passé la nuit et ces personnes étaient endormies et elles ne s'en sont pas aperçues... Tu comprends, ce corps a l'impression d'avoir sauvé la vie à quelqu'un.
Oui, on ne t'a pas dit qu'il y avait eu quelque chose parce que tu as empêché l'accident d'arriver.
La fin, je ne sais pas. Je me suis «réveillée», je suis revenue à la conscience ordinaire. À un moment, j'ai dû me lever, et... ça a été plutôt un soulagement pour le corps parce qu'il souffrait. Après, il n'a plus souffert. Mais c'était parce que le travail était fini.
Oui, il n'y a rien eu dans le physique parce que tu as arrêté la chose dans le physique subtil.
Peut-être bien. Mais c'est... jamais-jamais je n'ai vécu si totalement dans le physique subtil, en pleine conscience, sans dormir (et j'étais couchée sur mon lit), et ça a duré deux heures. Et les choses aussi réelles, aussi précises qu'ici... Et la même volonté : ce n'est pas une autre volonté, c'est la même volonté ; c'est la Volonté divine à travers le psychique qui agit dans ce corps.
Alors elle a dit : là et ici, sans différence. C'est-à-dire que quand je suis dans ce physique subtil ou quand je suis dans le physique matériel, c'est la même volonté, la même volonté psychique qui agit – la même, exactement et de la même manière. Ce qui fait que... je ne sais pas quelle est la différence. C'est une différence... c'est mince, on n'a pas l'impression de quelque chose d'épais ni de lourd : c'est mince. Cette union-là entre les deux, entre le physique subtil et le physique matériel, se fait tout le temps – jour-nuit-jour-nuit. Le travail est... On pourrait presque dire: on essaye de remplacer l'un par l'autre.
Et tu sais, les figures, les expressions, les gestes, les mouvements, les paroles : aussi précis, aussi précis qu'ils le sont ici. Et ça semble être une réponse... parce que j'ai demandé (c'est hier, je crois, dans la journée d'hier ; justement quand je suis comme cela assise, comme j'étais l'autre jour avec toi, les deux mondes sont fondus – Mère tient les doigts de sa main droite entre les doigts de sa main gauche –, on ne peut pas sentir la différence), j'ai demandé à Sri Aurobindo si les choses étaient aussi précises et exactes; alors il m'a dit oui, il m'a répondu oui, mais que je devais en avoir l'expérience. Et cette expérience, je l'ai eue cette nuit d'une façon tout à fait inattendue. C'était vers trois heures du matin (entre deux heures et trois heures du matin).
Et alors, j'ai vu une personne de la famille en question, ce matin, qui aurait pu être l'une des gravement malades – elle ne mentionnait rien, ne parlait de rien... Par conséquent, peut-être que ça a commencé pour elle dans le sommeil et que l'action (de Mère) a suffi pour la guérir sans qu'elle devienne consciente. C'est possible.
Tu comprends, c'est ce genre de conscience qui dit : «Mon corps souffre», et ce n'était pas mon corps : c'était le corps de quelqu'un d'autre. Il a dit : «Je souffre, mais je sais que ce n'est pas moi ; c'est la souffrance d'une des personnes de cette famille (et je n'ai pas cherché à savoir laquelle), et c'est pour cela, c'est parce qu'il faut que je fasse ce que je ferais dans mon propre cas», et je l'ai fait, et cela a duré pendant deux heures.
C'est la première fois. Toutes les nuits, c'est comme cela, mais c'est fugitif, ça vient pour un détail, un moment; le reste du temps, je suis dans une Paix parfaite. C'est la première fois que j'ai une action comme cela. Et j'étais tellement malade (!) que je me suis demandé (pendant que ça durait), je me suis demandé s'il n'allait pas m'en rester quelque chose physiquement. Et c'est pour cela, quand j'ai senti qu'il fallait me lever, j'ai pensé que c'était voulu aussi ; je me suis levée et je me suis aperçue : rien !
Mais ça donne des indications (c'est de plus en plus, c'est jour après jour, expérience après expérience), des indications à quel point l'intervention de cette Volonté (que nous appelons la Volonté divine) à travers le psychique (ou même directe, ça dépend des cas), à quel point c'est... c'est tout-puissant.
Et ça dépend exclusivement... Cette Volonté est toujours active pour l'Harmonie parfaite – oui, l'Harmonie parfaite telle que nous pouvons la concevoir ; il y a aussi là, dans la conception, la connaissance que ça aussi, ça progressera, qu'une fois que cette harmonie-là sera manifestée, alors commencera le travail pour une autre perfection, qui pour le moment nous échappe. Ça aussi, ça sait.
Et de plus en plus, c'est comme une sorte de... ce n'est pas positivement une fusion (entre le physique subtil et le physique matériel), mais... (comment dire ?...) Pour que tout se tienne ensemble, il y a cette manière d'être de la conscience matérielle qui continue (la conscience physique matérielle), mais là-dedans, se produit une perméation (c'est vraiment une perméation) qui ne chasse pas l'autre, mais... il est probable qu'à l'usage, ça transformera l'autre. Ça ne la chasse pas (la conscience matérielle), mais c'est là et ça domine – des fois, ça ne domine pas, c'est l'autre qui domine ; et alors, suivant le cas... ça change les circonstances extérieures (c'est difficile à expliquer).
Ça change les circonstances extérieures ?
Extérieures.
Aah!...
Extérieures. Cette pénétration a certainement l'intention (mais c'est probablement très loin) d'un remplacement, tu comprends ? Ce physique subtil est en train de... (Mère fait un geste comme pour user une paroi), de travailler pour prendre la place de l'autre, mais pas par élimination: par transformation. Mais on voit (comme on perçoit les deux en même temps, on voit très bien) : c'est un travail formidable.
Et ça enlève de la fixité (ce n'est pas seulement fixe: c'est friable); notre physique est friable, et ça enlève cette friabilit é: là où ça casse, ça plie, tu comprends ? Là où ça s'émiette, c'est fluide, ça devient (Mère fait un geste arrondi)... C'est très curieux. C'est difficile à expliquer.
Je m'étais demandé cela, je m'étais dit : «Mais comment? comment est-ce que… ? »1
1. Mère veut sans doute dire: comment se fera le passage ?
Alors, avec ces expériences-là, je vois. Seulement, n'est-ce pas, c'est un travail colossal...
Certainement, le corps (de Mère) a été choisi comme champ d'expérience pour une raison quelconque, qui doit être une raison de plasticité de la substance (je ne sais pas). Il y a peut-être une raison, mais en tout cas c'est un fait qu'il a été choisi pour faire l'expérience.
Parce que l'expérience est en train de se faire : ça commence par le plus subtil et on voit que ça va... (Mère fait un geste de descente progressive dans la Matière).
Depuis des mois et des mois, ça a commencé par le plus subtil, et puis, petit à petit, très lentement et très progressivement, ça descend dans un domaine plus matériel.
Cette nuit, c'était vraiment remarquable... On n'aurait pas pu dire : enfin ça, c'est le physique subtil, et ça, c'est le physique matériel ; c'était... (Mère tient les doigts de sa main droite étroitement serrés entre les doigts de sa main gauche)... c'était étonnamment l'un dans l'autre. On n'a pas l'impression de deux choses, et c'est pourtant très différent – ce serait plutôt une modalité qu'une différence (je ne sais pas comment dire) et qui vient exclusivement de la conscience. C'est un phénomène de conscience.
Dans l'expérience de cette nuit, c'était tout à la fois : le corps sentait, il agissait, il était conscient, il observait, il décidait, et tout-tout-tout à la fois. Il y a même eu... Je ne sais pas, je n'ai pas eu la vision de Sri Aurobindo mais j'avais la sensation de sa présence (ça arrive souvent : parfois, je le vois et il ne me parle pas ; parfois, je ne le vois pas et j'entends, il me parle – les lois ne sont pas les mêmes), mais il m'a fait remarquer, ou plutôt j'ai noté que, quoique le corps souffrait beaucoup (n'est-ce pas, la situation était critique), il n'y a pas eu l'ombre d'une peur dans le corps. Alors il m'a dit : «Oui, c'est parce qu'il est capable de ne pas avoir peur que tu peux faire la chose.»
Ça, l'absence de peur, c'est vraiment le résultat du yoga depuis tant d'années – depuis un demi-siècle.
Il était comme ça (geste mains ouvertes), il offrait sa souffrance, tout le temps comme ça.
(silence)
Après cette nuit, j'ai tout lieu de penser que le travail est très-très actif, très actif.
Mais d'une façon terrestre, comment les choses se passent-elles ? Par exemple, tu dis que Sri Aurobindo, toi, et beaucoup d'entre nous, travaillent dans ce physique subtil à préparer le monde nouveau, comment se fait la perméation de ce physique subtil ?
Mais comme ça.
De la même façon ?
Comme ça – c'est ça, c'est ça le travail : perméation.
Mais ça se fait terrestrement ?
Oui.
En chacun.
Oui, oh ! je reçois des lettres de gens avec des expériences ahurissantes, pas du tout proportionnées à leur degré d'intelligence ou à leur degré de développement – des expériences ahurissantes. Ils sont eux-mêmes ahuris. Des expériences très différentes les unes des autres mais toutes que je connais. Je connais que ce sont les expériences du physique subtil. Des gens que je connais ou que je ne connais pas, m'écrivent (ils viennent, ils ont lu ton livre ou ils ont entendu parler de Sri Aurobindo ou...), et ils décrivent ça comme je le décrivais moi-même, c'est-à-dire avec la pleine connaissance. Et ils ne savent rien! C'est tout à fait ahurissant, oh !...
Oui. Et alors, quand on est dans cette conscience physique subtile, les lois changent – on peut changer la loi matérielle si l'on est dans cette conscience-là.
Oui, ça ne fonctionne pas du tout de la même manière.
Je veux dire que...
Mon petit, on a pris grand soin de ne pas mentaliser cette chose. Et probablement, c'est très utile.
La conscience est très active – une conscience tout à fait éveillée à la moindre chose – mais la description mentale... (Mère secoue la tête). De temps en temps, par la vieille habitude, je pose une question comme cela, mentale, et toujours je reçois la même réponse : il ne faut pas mentaliser.
Ça ramène la vieille manière immédiatement.
Je veux dire : j'ai eu une ou deux fois une perception si intense que c'est presque une expérience, même si c'est seulement mental, que dans un certain état de conscience, toutes les lois physiques s'écroulaient...
Oui, oui.
Vraiment, elles n'avaient pas de pouvoir.
Oui, c'est tout à fait vrai. Elles n'ont pas de sens.
C'est ça, pas de sens.
Elles n'ont pas de sens, au point... Je me souviens, cette nuit, d'une chose : tout d'un coup, j'ai vu un fonctionnement et je me suis dit : «Ah! ça, si on savait ça, combien de choses – combien de peurs, combien de combinaisons, combien de... s'effriteraient, n'auraient plus de sens !» C'était... ce qui nous paraît les «lois de la Nature», les choses «inéluctables», c'était absurde, une absurdité !
Oui, et je sentais cela comme quelque chose de mince, comme une pellicule, quelque chose qui n'a... Ces lois si formidables, c'était quelque chose de très mince.
Oui-oui !
Il n'y avait presque qu'à souffler dessus.
Oui, c'est ça. Oui. Avec la vraie conscience, ça s'effrite.
(silence)
Plusieurs fois comme cela, quand les gens me disent qu'ils sentent comme s'ils étaient devant une loi inéluctable : «Il y a ça et ça, par conséquent ça, c'est inévitable», et la réponse est toujours la même : Si vous voulez !
C'est vous qui décidez que c'est inéluctable !
(silence)
Ce matin, quand je me suis aperçue qu'il n'y avait pas de trace (le corps était plutôt mieux qu'il n'est d'habitude, après ça), il était un peu étonné tout de même et il se disait...
(Mère est brusquement coupée)
Ah! on ne veut pas que ce soit dit...
Ça, c'était une expérience extraordinaire.
Ça revenait à ceci... «Oui, le monde est encore comme cela pour toi parce que Tu le veux comme cela ; quand Tu ne le voudras plus comme cela, il sera de la vraie manière.» Alors... Mais «Tu le veux», ce n'est pas l'idée du petit ego qui veut, n'est-ce pas, ça n'a rien à voir avec ça.
C'est probablement une... il y a une position à changer, une position de la conscience qui est à changer.
(long silence)
Mais j'ai eu clairement la connaissance que ce dont j'ai été consciente cette nuit, ce sont des choses qui se passent constamment, mais je n'en suis pas consciente parce que... pour ne pas aggraver la somme de conscience. En ce moment, la quantité de choses qui sont conscientes en même temps (en Mère), au point de vue ordinaire, pour un être humain ordinaire, c'est formidable !... C'est sans fatigue, sans effort, sans difficulté, naturel, mais il y en a beaucoup plus qui se font consciemment et qui ne sont pas transmises au centre de conscience pour... pour que ce ne soit pas trop !
Il y a aussi cette chose que l'on connaît bien : suivant la concentration de la conscience, la valeur du temps change. Ça, c'est perpétuel et constant. Les mêmes circonstances, les mêmes petits événements de chaque jour, on me les fait sentir avec la conscience ordinaire, et puis trois ou quatre consciences différentes, et la valeur change. Ça va depuis un temps long, interminable, jusqu'à... une seconde. C'est-à-dire que l'irréalité du temps tel que nous le percevons ici est démontrée – ça, tous les jours, tout le temps.
Il y a une Force qui agit... Ça, je pense, j'ai l'impression que c'est la Force, parce que c'est à travers la volonté (mais c'est plus profond ou plus vrai ou plus haut, je ne sais pas, que la volonté). Par exemple, si «on» ne veut pas que je dise quelque chose, au lieu de passer par une pensée: «Ne pas dire, il ne faut pas dire» – Je ne peux plus parler!... Et toutes sortes de choses comme cela. Le fonctionnement est direct.
Et le corps, on lui apprend à apprendre... comment être. Sa façon de manger a tout à fait changé. Pour parler, c'est comme cela aussi, c'est tout à fait changé.
Il y a des moments où le corps sent une force si grande qu'il a l'impression qu'il pourrait faire (il sent, il voit bien, les mains sont fortes), une force... une force d'une autre qualité, mais beaucoup plus grande qu'avant. Et il y a des moments où il ne peut même pas se tenir debout, et pour une raison qui n'est... Il n'est plus, il n'obéit plus aux mêmes lois que les lois qui vous font tenir debout. Alors... Et cela, tout ça se passe dans la même journée!...
(silence)
🔥
Confidence
Quand nous nous intériorisons dans le corps toutes sortes de sensations peuvent apparaître et il est assez difficile de savoir si celles-ci se manifestent dans la substance corporelle, dans l'énergie du corps, dans la conscience corporelle ou dans ce physique subtil.
Par contre, nous pouvons décider de nous concentrer délibérément sur tel ou tel plan et observer ce qui se passe, et il est assez facile de se rendre compte que si nous nous concentrons sur le physique subtil – même si nous ne savons pas trop ce que c'est – des sensations assez fortes peuvent apparaître, et même plus fortes que si l'on se concentre directement sur le corps physique... comme si nous concentrer sur le physique subtil avait des incidences tout à fait perceptibles sur sur notre plan physique.
Sans doute que nous pouvons plonger les fils de nos sens et de notre conscience dans l'inconnu de ce physique subtil et y vivre certaines expériences perceptibles par notre conscience extérieure – même si elles restent incompréhensibles.
Le circumconscient est le nom choisi par Sri Aurobindo pour désigner notre conscience environnante et si cela ne représente pas exactement le physique subtil, cela en fait pourtant partie ; et à l'époque cela m'avait beaucoup surpris de réaliser que se concentrer sur ce circumconscient, à l'extérieur du corps, induisait des sensations à l'intérieur du corps souvent plus fortes qu'en se concentrant directement à l'intérieur du corps. Et encore maintenant dans mes méditations, quand je pose l'intention que le circumconscient soit nettoyé, purifié... très souvent, je pousse des soupirs de soulagements : cela confirme donc qu'une action "à l'extérieur" a un effet ressenti... "à l'intérieur".
Tout un champ d'expérimentation s'ouvre à nous...
Quelques jours plus tard, Satprem pose une nouvelle question sur ce physique subtil.
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Agenda du 22 avril 1970
Comment établir le contact consciemment avec ce physique subtil ?
Ça, mon petit, je n'en sais rien parce que je ne l'ai jamais fait exprès ! (Mère rit) C'est venu tout seul.
Maintenant, c'est tout à fait curieux, il y a des moments où les deux sont là, alors... Heureusement que je me tais (c'est seulement avec toi que je parle), autrement, sûrement, on dirait : «Mère déménage !» (rires)
Par exemple, il y a une région (j'y ai été exclusivement pendant un temps, il y a quelques mois – je ne me souviens plus, peut-être un peu plus, peut-être une année), une région où il y a beaucoup de scènes de la Nature comme des champs, des jardins, des... mais tout, derrière des filets ! Il y a un filet d'une couleur, d'une autre couleur... Et ça a un sens. Tout-tout-tout est derrière un filet, on est comme... comme si l'on se mouvait avec des filets. Mais ce n'est pas un seul filet, ça dépend : le filet dépend, dans sa forme et sa couleur, de ce qui est derrière. Et c'est... le moyen de communication. Tu comprends, heureusement que je ne parle pas parce qu'on dirait que je déménage !
Je n'ai jamais eu la sensation de ces filets, et si cela arrivait, j'imagine que cela ferait tout drôle... par contre, allongé en intériorisation, il m'est arrivé de percevoir le corps comme baignant dans des couleurs... peut-être les couleurs de l'aura je ne sais pas...
Et ça, les yeux ouverts, dans la journée, tu imagines! Alors je vois, par exemple, ma chambre (je suis ici, je vois les gens), et en même temps, je vois un paysage ou un autre, et ça change et ça bouge... et avec un filet comme ça entre moi et les paysages...
Le filet semble être... (comment ?) ce qui sépare ce physique subtil du physique ordinaire. Et qu'est-ce que ce filet représente ? Je n'en sais rien... N'est-ce pas, il n'y a aucune mentalisation, il n'y a pas d'explications, il n'y a pas de pensée, il n'y a pas de raisonnement, tout cela est clairement supprimé. Et alors justement, je vois...
La sensation n'est pas la même non plus. La façon de sentir que nous avons au point de vue physique, n'est pas là, ce n'est pas comme cela... C'est plutôt un sens de proximité ou de non-communication, d'indifférence ; mais les choses qui appartiennent au monde indifférent ne se présentent pas quand il y a la double vision.
(silence)
Les nuits sont très particulières. Et justement parce que tout cela n'est pas mentalisé, il n'y a pas beaucoup moyen de décrire, d'expliquer...
Mais ce physique subtil a d'une façon tout à fait concrète le sens ou le sentiment ou la perception (je ne sais pas) de la Présence divine – la Présence divine dans toutes les choses, partout.
Et alors, ce corps est... on pourrait dire partiellement comme ça, partiellement comme ça (geste de bascule entre deux mondes)...
Ça, c'était une chose que je demandais ce matin : comment (le corps se demandait), pourquoi, comment, comment se fait-il qu'ayant cette perception divine d'une façon quasi constante (parce que je te dis, cette conscience-là est en train de s'établir), comment se fait-il qu'il ait cette angoisse ? – Il vit dans une espèce d'angoisse constante. Alors qu'est-ce que c'est que cette angoisse ?... Et il n'y a pas d'explications ni de..., mais au moment où il se demandait, il y avait quelque chose comme cette façon si pleine d'humour de Sri Aurobindo qui était là, comme si c'était lui (mais pas visible), qui me disait : «Regarde bien: dans cette angoisse, il y a la Félicité.»
Et ce matin, j'étais comme cela assise sur mon lit pour me lever, et cette espèce de... je ne peux pas dire une souffrance mais... ça tient plutôt du malaise, je ne sais pas, comme à l'idée de toute la journée qui venait (pas l'«idée», ce n'est pas une idée : c'est comme la journée qui pèse), et alors, au moment même où j'avais ce malaise (il fallait faire un effort pour me lever et reprendre l'activité), en même temps que cela, il y avait comme quelque chose qui riait au fond, tout au fond, et qui disait : mais !... qui était dans une béatitude.
Je suppose que nous sommes nombreux à avoir vécu des choses qui ressemblent à cela. Par exemple un grand chagrin à la surface, une grand trouble émotionnel, ou même parfois une douleur physique, et à l'intérieur, tout au fond de la poitrine, la perception de quelque chose qui rit, qui sourit, qui regarde tout cette agitation émotionnelle et sensorielle comme une broutille... et pourtant, vu de la conscience extérieure, le ressenti douloureux est très intense.
Et alors, le corps a gardé (cela faisait partie de sa formation) un très grand souci de bon sens : ne pas déménager... On a l'impression d'être... tu sais, juste à la frontière, là : un tout petit mouvement comme ça et... (geste de dissolution).
Et il avait l'habitude du bon sens, du sens pratique – et tout cela, prrt !... ça a l'air de s'effriter. Alors il y a comme... Ce qui sauve de la situation, c'est que je me dis (je vois – je ne sais pas comment expliquer –, je vois que c'est la réaction des gens : que les gens naturellement, devant cela, ont tout à fait l'impression qu'on déménage), et alors je me dis : «Qu'est-ce que ça peut me faire ! Qu'est-ce que ça peut me faire ce qu'ils pensent de moi – n'importe qui, ça m'est tout à fait égal.» Le corps, ça lui est tout à fait égal (le reste, il y a beau jeu que ça lui est égal, mais le corps). Et alors je vois dans mon souvenir certaines expressions de Sri Aurobindo, avec certains sourires devant les attitudes tout à fait raisonnables... et le ridicule de ces attitudes raisonnables devient évident. Et je vis tout le temps là-dedans.
Et c'est (je ne sais pas comment dire), c'est comme ça (geste étroitement serré, main contre main) : dans une attitude (mais pas une attitude voulue, combinée, pas cela : c'est spontané), dans une attitude, on est par-fai-te-ment à l'aise – tout est paisible, normal; et alors, le fait est le même, mais à côté de ça (pas même à côté, ni dedans ni... on ne sait pas comment dire, c'est simultané), il y a... une légère angoisse. Et cette angoisse est constante – c'est peut-être l'angoisse d'une manière d'être qui meurt, je ne sais pas, mais ça fait une drôle de situation.
Et alors, tout devient simple quand quelqu'un est là réceptif, c'est-à-dire vient sans pensée, sans... non : simplement comme une éponge et absorbe. Alors la Présence devient concrètement sensible, tout à fait. Les choses sont exactement les mêmes, mais la Présence est concrète et tout à fait... pas seulement perceptible : elle s'impose. Et alors, il y a un arrêt, une stabilisation – et tout devient parfait.
Mais ça dépend beaucoup – je veux dire : ça dépend ENCORE de la réceptivité des gens... Et j'ai eu ces jours-ci l'impression (comment ?), quelque chose comme une perception, une impression, d'un Pouvoir for-mi-da-ble ! Ce Pouvoir qui semblerait capable de ressusciter un mort, n'est-ce pas. Un Pouvoir formidable qui se sert de ça (le corps) sans une identification consciente, mais tout-tout naturellement, sans... comme s'il n'y avait pas de résistance. C'est un état naturel, et ce n'est ni ça ni ça ni ça, c'est... c'est TOUT (geste désignant un mouvement immense) qui... qui agit suivant les circonstances.
D'habitude, je ne dis rien, c'est la première fois que je dis cela, parce qu'il y a encore comme un souvenir de ce qui était (avant) et qui reste conscient que si ces choses-là sont dites tout simplement comme elles sont, alors... l'impression que ça donnerait aux gens, je ne sais pas... Le corps s'en moque, mais il y a quelque chose qui veille – je vois ce «quelque chose» comme une personne (que je ne connais pas d'ailleurs), qui veille sur mon corps et sur les circonstances et qui m'empêche de faire certaines choses... pour qu'il n'y ait pas de catastrophes.
C'est une personne impersonnelle, je ne sais pas ; il n'y a pas de relation personnelle avec elle, mais c'est quelqu'un qui est chargé de veiller au bien-être de ce corps et surtout à ses relations avec les autres parce que, lui, est arrivé au point où... ça lui est vraiment totalement indifférent.
Des choses curieuses. Il y a des gens qui sont tout à fait bien disposés, qui même, pourrait-on dire, sont plein d'affection, de soins, de... et, je ne sais pas, je ne peux pas expliquer... il faut que certaines choses restent ce qu'elles sont et que rien ne les dérange (ces gens), et le corps ne s'en soucie pas du tout. L'être conscient, actif, est seulement tourné vers la Conscience suprême et uniquement occupé à faire ce que cette Conscience veut que ça fasse, et alors il y a comme des gens qui sont (des gens ou un) qui sont chargés de faire que les choses soient compréhensibles dans l'état transitoire où nous nous trouvons, voilà.1
1. Dix-sept ans plus tôt, le 20 mai 1953, au cours d'un Entretien devant tous les disciples réunis au Terrain de Jeu de l'Ashram, Mère avait posé cette question : «Est-il possible qu'un corps change sans que quelque chose change dans l'entourage ? Quelle sera votre relation avec les autres objets si vous avez tellement changé ? Avec d'autres êtres aussi ?... Il semble nécessaire qu'il y ait tout un ensemble de choses qui change, au moins dans certaines proportions relatives, pour que l'on puisse exister, continuer à exister...» C'est peut-être bien tout le problème.
(silence)
Mais pour les gens, quand on me dit une circonstance, quand quelqu'un (ou directement ou par une personne) me dit une difficulté, une circonstance... la vision claire de ce qu'il faut faire et précise vient, et ça ne correspond à aucune pensée, rien du tout (une fois que je l'ai dit, généralement je ne me souviens même plus de ce que j'ai dit). Et tout à fait pratique : il faut faire ceci, il ne faut pas faire cela.
La vie ordinaire, la façon ordinaire, est comme jetée sur un écran (ce n'est pas dedans du tout, c'est...), et tout le temps, le désordre de la vie ordinaire est comme montré : inconsistant, mais perceptible. Et s'il y avait quelque chose (en Mère) qui était encore ouvert à ça, ou même (disons-le d'une façon tout à fait simple), s'il y a quelque chose qui est encore ouvert, ça se traduit par un fait : un malaise, des choses tout à fait désagréables – ça commence de plus en plus à être irréel et à ne pas avoir de possibilité de toucher (Mère)... mais ça, on ne sait pas.
C'est une vie qui, décrite en détail, serait absolument la vie... [d'un fou]. Heureusement que j'ai l'air encore d'avoir du bon sens ! (rires)
Mais je ne parle pas de tout cela.
Et en pratique ?
En conclusion, chacun retiendra ce qui lui est le plus utile mais il me semble que ces trois points sont les plus essentiels :
1. L'intervention de cette Volonté (que nous appelons la Volonté divine) à travers le psychique (ou même directe, ça dépend des cas), à quel point c'est... c'est tout-puissant.
2. Ce physique subtil a d'une façon tout à fait concrète le sens ou le sentiment ou la perception (je ne sais pas) de la Présence divine – la Présence divine dans toutes les choses, partout.
3. Cette union-là entre les deux, entre le physique subtil et le physique matériel, se fait tout le temps – jour-nuit-jour-nuit. Le travail est... On pourrait presque dire: on essaye de remplacer l'un par l'autre.
Nous pouvons donc concentrer notre attention, notre volonté et notre aspiration sur :
➡ l'action de la volonté divine à travers le psychique,
➡ sur la Présence divine partout...
➡ sur le physique subtil et ce phénomène de perméation.