Être ou ne pas être
Agenda du 31 janvier 1970
(...)
Tu as des nouvelles de ton livre ?2
2. Le Sannyasin, depuis un an à Paris. II est curieux de noter que la veille, le disciple avait écrit un mot à Mère en lui demandant : «Est-ce que le destin du Sannyasin est conduit par Sri Aurobindo ?...» Mais il n'avait pas envoyé cette lettre à Mère ; simplement, il l'avait emmenée avec lui dans son dossier, sans en dire un mot.
Non, douce Mère.
Cette personne qui devait s'en occuper, elle n'a pas de nouvelles ?
Non, pas de nouvelles... Je ne sais pas très bien quelle attitude avoir vis-à-vis de ce livre... Non pas que je me tourmente mais... j'y pense. Je me demande si c'est conduit ?
Tu sais, mon petit, de PLUS EN PLUS et d'une façon ABSOLUE, je VOIS – n'est-ce pas, je vois, je sens : tout est décidé.
Tout est décidé.
Et chaque chose a une raison d'être – qui nous échappe parce que notre vision n'est pas assez large.
Et tu comprends, la vie, l'existence, enfin le monde n'aurait aucun sens s'il en était autrement.
Oui.
C'est... c'est une sorte de conviction absolue. Et je le VOIS, n'est-ce pas, c'est une chose que je vois. Comment dire ?... Je suis en train de la payer, cette conviction ! Le corps, dans son transfert d'autorité (ce que j'appelle le transfert), a des moments difficiles, vraiment des moments difficiles, et alors, vu avec la vision ordinaire, ça n'aurait aucun sens parce que les difficultés semblent augmenter avec ce que l'on pourrait appeler la «conversion», mais... pour la vraie vision (quand on est DANS la vraie vision), c'est le restant du Mensonge qui est la cause de tous les désagréments (ce qui est encore mélangé).
Et même tout à fait matériellement (moralement, c'est conquis depuis longtemps : avec la disparition des désirs, tous les tourments disparaissent, sont remplacés par un sourire perpétuel et tout à fait sincère – pas voulu, pas avec un effort –, naturel et spontané), mais ce que je veux dire, c'est physiquement, matériellement : malaises et difficultés et tout cela. C'est la même chose. C'est la même chose, seulement... on est moins prêt, n'est-ce pas ; la matière est plus lente à se transformer, alors il y a plus de résistance.
Et la seule solution, à chaque minute et dans tous les cas, c'est... (geste d'abandon) : «Ce que Tu veux.» C'est-à-dire l'abolition de la préférence et du désir. Même la préférence pour ne pas souffrir.
Mais ce que l'on a du mal à comprendre, c'est que cette Conscience... on comprend bien qu'elle dirige tout dans l'immensité et dans l'éternité, mais est-ce qu'elle dirige tout dans le tout petit détail, c'est cela qui est...?
Dans le microscopique.
Dans le microscopique.
Et c'est justement ce que je voyais, je comprends pourquoi. Le problème était là, ce matin : la conscience individuelle, même très vaste, n'arrive pas à réaliser, c'est-à-dire à comprendre concrètement la possibilité d'être conscient de tout en même temps. Parce qu'elle n'est pas comme cela. Et alors, elle a de la difficulté justement à comprendre que la Conscience est consciente de tout en même temps : dans l'ensemble, dans la totalité et dans le moindre détail. Ça...
Oui, c'est difficile... Mais c'est réconfortant !
Ah ! ça vous rend très tranquille, très tranquille... Et je t'ai dit l'autre jour que le corps avait eu cette expérience de mourir sans mourir, et alors l'expérience a servi au corps à dire : «Bien... c'est bien.» Accepter sans... (comment dire ?) sans effort : adhérer. Et alors c'est fini. Toute la vieille illusion de disparaître avec la dissolution du corps, il y a longtemps qu'elle n'est plus là, n'est-ce pas, et maintenant, le corps lui-même est tout à fait convaincu que même s'il était répandu comme cela, ça élargirait son champ de conscience... Je ne sais même pas comment expliquer parce que ce sens du personnel et de la nécessité du personnel pour la conscience a disparu.
Et je vois bien, le corps se rend bien compte que ce n'est que par sa résistance – sa résistance à la Vérité – qu'il peut souffrir. Partout où il y a une adhésion complète, la souffrance disparaît immédiatement.
(silence)
Mais c'est la même chose pour les pays et les États : c'est le même changement d'autorité. Au lieu des autorités personnelles, cela va être une autorité divine, et le même changement d'autorité fait l'innommable chaos dans lequel on vit – à cause de la résistance.
(long silence)
Plus une partie de l'être (quelle qu'elle soit) s'approche du moment de la transition, c'est-à-dire plus elle est prête à cette transition, plus sa sensibilité croît. Et alors, au moment où l'on peut dépasser le stade des problèmes et voir de la vision universelle, les problèmes prennent, pour la sensibilité personnelle, une acuité tout à fait aiguë. Ça, je l'avais remarqué avant; maintenant, ça se reproduit pour le corps. Il prend une sensibilité... terrifiante, n'est-ce pas. Les gens qui ne savent pas pourquoi c'est comme cela sont vraiment terrifiés... La possibilité du malaise, de... Et c'est la même chose pour les problèmes. Seulement, pour ceux qui SAVENT et qui ont compris, c'est l'occasion de faire le dernier progrès, de faire comme cela : (Mère ouvre les mains vers le haut).
Au fond, ce qui a encore l'illusion d'être quelque chose de séparé doit se dissoudre. Ça doit se dire : «Ça ne me regarde pas, je n'existe pas.» C'est la meilleure attitude que ça puisse prendre. Alors... ça rentre dans le Grand Rythme universel.
/image%2F7051723%2F20260713%2Fob_5bfeea_intimite-avec-la-nature-universelle.png)
Cette intimité n'est possible qu'à ceux qui sont vastes, sans préférence et sans répulsion.
🔥
Agenda du 28 mars 1970
(...)
(Le disciple s'apprête à sortir, pose son front
sur les genoux de Mère, qui lui prend les mains)
Ce matin, j'ai eu pendant deux ou trois heures une curieuse expérience (le corps). Il avait eu l'expérience que chaque... (comment peut-on dire ? ce n'était pas une personne, mais c'était comme un agglomérat individualisé), chaque agglomérat avait sa manière essentiellement (pas tel que c'est maintenant : tel que C'EST ou ça devrait être), avait sa manière de comprendre et de manifester le Suprême, le Divin, et que c'était cela qui faisait son individualité, sa manière particulière.
Et que toutes les manières ensemble reproduisaient tant bien que mal le Divin total – mais il faut que chaque manière comprenne qu'elle n'est qu'UNE manière et que toutes les autres manières sont, au même titre qu'elle, vraies. Mais c'était le corps qui comprenait! il sentait ça très bien, pendant plusieurs heures. UNE manière...
Et alors, c'était si amusant! parce que (riant) il disait : «Oui-oui-oui, moi, je suis la manière qui veut que TOUT soit harmonieux !» Il disait comme cela et il répétait-répétait : «Je suis la manière qui veut que TOUT soit harmonieux...» Et il comprenait, il comprenait ça ; ça ne le gênait pas du tout qu'il y ait des millions et des milliards d'autres manières : c'était SA manière.
Tout-tout-tout doit être tout harmonieux – harmonie-harmonie-harmonie. Quelque chose... (les mots sont très-très secs, très creux), quelque chose – une vibration qu'il connaît bien –, une vibration qui, pour lui, est... la combinaison exprimée de l'Amour et de l'Harmonie. Mais «amour» est petit et «harmonie» est petit. Les deux ensemble (avec quelque chose d'autre), font sa manière d'être dans l'univers.
C'était très amusant. Vraiment, c'était très amusant.
Il comprend ça très-très-très bien – très bien – que tous ont le même droit d'existence et qu'il faut que... Tout est à peine capable d'exprimer Ce qui est à exprimer.
C'était le corps, pas mental – c'est curieux, ça a un sens de réalité qui n'est ni mental ni vital ni émotif, rien de tout cela. C'est quelque chose d'autre. C'est très-très concret.
C'est curieux.
Et il était content, il était très content ! Il dit : «Oui, c'est ça, c'est ça, c'est ça !» C'était comme si le Seigneur lui avait dit son secret. Il a dit : «Maintenant, je sais ; maintenant, je sais que c'est ça.» Et chacun – chacun, tout –, chacun, tous ces milliards... tout ça. Mais ils ne savent pas! (Mère rit)
II est amusant, tu sais ! C'était amusant comme expérience.
Harmonie, amour. Mais... ce que les hommes mettent dans ces mots, ce n'est pas ça – ce n'est pas ça.
(silence)
C'est après la lecture de tous ces «Aphorismes» : ça le fait beaucoup travailler.
Quelle devrait être ma manière d'être ?
Ah! il faut que tu la trouves. Ah ! ce n'est amusant que comme cela.
Moi, je crois que je sais, mais ce n'est plus le corps qui sait (Mère fait un geste au-dessus).
Non... il faut trouver. (Mère rit)
🔥
Chacun a en soi quelque chose de divin, quelque chose qui est à lui, une chance de perfection et de pouvoir dans un domaine, si petit soit-il, que Dieu lui donne à prendre ou à refuser.
Sri Aurobindo
🔥
En conclusion ?
Ainsi, d'un coté nous avons "je n'existe pas" – et quand les choses sont un peu difficiles, cette attitude de se retirer dans l'Impersonnel est très aidante – Mère parle souvent d'abdiquer le sens de la personne et Satprem a rappelé quelque part que "dès qu'il y a un "je", ça souffre !"
Ainsi, Et de l'autre, chacun des milliards d'individus a le même droit d'existence et sa manière unique "de comprendre et de manifester le Suprême, le Divin, et que c'était cela qui faisait son individualité, sa manière particulière."
Il a été dit que c'était en abdiquant la petite personne que l'on pouvait trouver la vraie Personne.
Mère a souvent parlé de ce Grand Rythme universel...
Elle a même dit que le changement de conscience était essentiellement un changement de rythme...
Puissions-nous trouver comment en faire l'expérience...
🙏 😊 🌺