Notre être multiple – Sri Aurobindo
J'ai depuis longtemps un sentiment que je ne se discute même pas tant cela me paraît une évidence, à savoir que lorsque Pascal sera mort et enterré... je serai encore en vie.
Il a été dit et répété que nous ne sommes pas le personnage social que nous affichons, que nous ne sommes pas l'ego, la personnalité mentale, vitale et physique à laquelle nous nous identifions et que nous appelons "moi".
Mais savoir ce que nous ne sommes pas n'induit pas automatiquement ni immédiatement ce que nous sommes. Et j'ai déjà évoqué dans des articles précédents le sentiment de ne pas savoir qui je suis, et expliqué que je peux dire énormément de choses sur ma vie extérieure et même intérieure, mais que, si l'être psychique, le jivatman, l'être central (pour reprendre la terminologie de Sri Aurobindo), je ne peux quasiment rien en dire, je ne sais rien de leur vie, de leur histoire, de leurs connaissances, de leurs pouvoirs... Il serait donc assez délicat de prétendre que je les connais et que je sais de quoi il s'agit. En clair, s'il est souvent question de trouver la vérité de son être, je ne sais toujours pas ce que c'est.
Et je pourrais apprendre par cœur ce que Sri Aurobindo-Mère en ont dit que ce serait de la connaissance mentale, qui ne me donnerait pas nécessairement l'expérience directe. Mais il ne faut pas penser ainsi.
Nous pouvons avoir foi en Sri Aurobindo et s'il est devenu aveugle à force de répondre à des milliers de lettres aux disciples, c'est parce qu'il a eu l'expérience mainte fois répétée que ses lettres aidaient les saddhaks dans leur chemin. Les écrits de Sri Aurobindo-Mère sont la meilleure aide que nous puissions trouver.
Bref... la compilation de textes de Sri Aurobindo-Mère d'A. S. Dalal Le moi multiple me semble particulièrement pertinente pour traiter ce sujet. Je souhaite l'intégralité du premier chapitre intitulé Notre être multiple, dans cet article, avec les textes de Sri Aurobindo et dans le suivant, avec les textes de Mère.
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Une connaissance psychique1 de soi nous apprend qu’il y a dans notre être de nombreux « moi » — formel, frontal, apparent ou représentatif —, mais un seul qui soit secret et entièrement réel. Rester dans le moi apparent et prendre cette apparence pour le moi réel, est l’erreur générale, source de toutes les autres et cause de tous les faux pas, de toutes les souffrances auxquels l’homme est exposé de par la nature de sa mentalité.
Sri Aurobindo – Le Cycle humain – Chapitre 5
1. « Psychique » signifie ici « intime » ou « plus profond » (Note dans Le moi multiple)
1. Sri Aurobindo distingue la connaissance psychique de la connaissance mentale. La connaissance psychique est une connaissance directe, immédiate et totale : on connaît quelque chose ou quelqu’un parce que l’on est cette chose ou ce quelqu’un. C’est une connaissance par identité, elle repose sur l’unité profonde de l’existence. Le mental, par contre, commence par projeter le monde et les choses en dehors de lui, puis il doit apprendre indirectement et fragmentairement ce qu’il a ainsi exilé de son être. C’est une connaissance par différence, elle repose sur la division de l’existence. La connaissance psychique ou connaissance de l’âme apporte donc la connaissance vraie, une connaissance globale, qui déborde les cadres de l’espace et du temps et le moule étroit du corps où l’homme se croit enfermé. Découvrir l’être psychique, c’est connaître la loi vraie de son être et de son action, et la vérité profonde de notre existence et du monde. (Note de l’éditeur dans Le Cycle humain)
Ce qui me semble particulièrement frappant dans ce premier extrait c'est que, selon Sri Aurobindo, cette méconnaissance de soi, est la source principale de tous nos malheurs.
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...l'homme n'est pas fait d'une seule pièce, mais de nombreux morceaux, et que chacune de ses parties a sa personnalité propre. Les gens ne s'en sont pas encore suffisamment rendus compte ; les psychologues ont commencé à l'entrevoir, mais ne le reconnaissent que lorsque se présente un cas prononcé de double ou de multiple personnalité. En réalité, tous les hommes sont ainsi.
Sri Aurobindo – Lettres sur le Yoga
Suite de la lettre :
Dans le yoga, le but doit être de faire croître (si on ne l'a pas déjà) un être central vigoureux, et d'harmoniser tout le reste sous son influence, en changeant ce qui doit être changé. Si cet être central est le psychique, il n'y a pas de grande difficulté. Si c'est l'être mental, manomayah pouroushah prâna-sharîra-nétâ, alors c'est plus difficile – à moins que l'être mental n'apprenne à rester toujours en contact avec la Volonté et le Pouvoir plus grands du Divin et à recevoir leur aide.
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Le mental ordinaire ne se connaît que comme un ego, tous les mouvements de la nature étant pêle-mêle ; il s'identifie à ces mouvements et pense : "Je fais ceci, je ressens cela, je pense, je suis joyeux, je suis malheureux, etc." La vraie connaissance de soi commence à apparaître
➡ quand vous vous sentez séparé de la nature en vous et de ses mouvements
➡ et quand vous voyez que votre être contient de nombreuses parties, de nombreuses personnalités, chacune agissant pour son propre compte et à sa propre manière.
Sri Aurobindo – Lettres sur le Yoga
Suite de la lettre :
Les deux êtres différents que vous sentez sont l'un, l'être psychique qui vous attire vers la Mère, l'autre l'être extérieur, principalement vital, qui vous attire au-dehors et vers le bas, vers le jeu de la nature inférieure.
Il y a aussi en vous, derrière le mental, l'être qui observe, le Pourousha témoin, qui peut rester détaché du jeu de la nature, l'observer et choisir. Il doit se mettre toujours du côté de l'être psychique, consentir à son mouvement et le soutenir, et rejeter le mouvement, dirigé vers l'extérieur et vers le bas, de la nature inférieure qui doit être soumise au psychique et transformée par son influence.
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Simple et modeste, n'essaye pas de se faire valoir.
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La pratique du yoga nous confronte à l’extraordinaire complexité de notre être, à la multiplicité, stimulante mais embarrassante, de notre personnalité, à la confusion profuse et sans fin de la Nature.
Pour l’homme ordinaire qui vit à la surface éveillée de son être, ignorant des profondeurs du moi et des vastes étendues derrière le voile, l’existence psychologique est relativement simple.
Quels sont en effet les matériaux de la vie humaine ordinaire ? Une petite mais bruyante troupe de désirs, quelques exigences intellectuelles et esthétiques impérieuses, quelques goûts, quelques idées directrices ou frappantes dans un grand flot de pensées décousues ou mal reliées et banales pour la plupart, un certain nombre de besoins vitaux soi-disant impératifs, des alternances de santé et de maladies physiques, un éparpillement incohérent de joies et de peines, des perturbations, toutes les fréquentes ou légères vicissitudes de l’existence humaine, et, plus rarement, ces quêtes ardentes et angoissées ou ces grands bouleversements du mental ou du corps.
La Nature se sert de ces matériaux, en partie avec l’aide de la pensée et de la volonté humaines, en partie sans elles ou malgré elles, et elle arrange cet agglomérat de façon rudimentaire et pratique, dans un ordre tolérablement désordonné.
Car aujourd’hui encore l’être humain est en général aussi fruste et peu développé dans sa vie intérieure que l’était l’homme primitif dans sa vie extérieure.
Mais dès que nous descendons profondément en nous-mêmes — et le yoga est une plongée dans les multiples profondeurs de l’âme —, nous nous trouvons subjectivement entourés, comme dut l’être objectivement l’humanité au cours de son évolution, par tout un monde complexe qu’il nous faut connaître et conquérir.
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La découverte la plus déconcertante que l’on puisse faire est de voir que chaque partie de nous-mêmes — l’intellect, la volonté, le mental sensoriel, l’être de désir ou être nerveux, le cœur, le corps — a, pour ainsi dire, sa propre individualité complexe et une formation naturelle indépendante du reste ; aucune des parties de notre être n’est d’accord avec elle-même, ni avec les autres ni avec l’ego représentatif qui est l’ombre projetée sur notre ignorance superficielle par le moi central et centralisateur.
Nous découvrons que nous sommes composés, non d’une mais de multiples personnalités, et que chacune a ses propres exigences, sa propre nature distincte.
Notre être est un chaos grossièrement constitué dans lequel il nous faut introduire le principe d’un ordre divin.
Sri Aurobindo – La Synthèse des Yogas
Le Yoga des Œuvres divines – chapitre 2
Suite du paragraphe :
Nous découvrons, en outre, qu’au-dedans comme au-dehors, nous ne sommes pas seuls dans le monde ; le séparatisme aigu de notre ego n’est qu’une puissante supercherie et une illusion. Nous n’existons pas par nous-mêmes, isolés dans une retraite intérieure ou solitaires.
Notre mental est une machine à recevoir, développer, modifier, à travers laquelle un flot d’éléments étrangers passe constamment, sans interruption. C’est toute une masse de matériaux disparates qui se déversent d’en haut, d’en bas, du dehors.
Beaucoup plus de la moitié de nos pensées et de nos sentiments ne sont pas nôtres, car ils prennent forme en dehors de nous ; en fait, il y a fort peu de choses qui aient vraiment leur origine dans notre nature.
Une grande partie de nos mouvements intérieurs proviennent d’autrui ou de notre entourage comme matières premières ou produits manufacturés, mais davantage encore de la Nature universelle terrestre, ou d’autres mondes, d’autres plans et de leurs êtres, de leurs pouvoirs et leurs influences, car nous sommes entourés par d’autres plans de conscience — les plans du mental, de la vie, de la matière subtile — qui nourrissent notre vie et notre action ici-bas ou au contraire s’en nourrissent, exercent une pression sur elles et les utilisent pour manifester leurs formes et leurs forces.
Cette complexité, ces innombrables ouvertures, cette sujétion au flot envahissant des énergies universelles augmentent énormément la difficulté pour ceux qui cherchent un salut individuel.
Nous devons tenir compte de tous ces éléments et les gérer correctement, connaître la substance secrète de notre nature et les mouvements qui la constituent et en résultent afin d’y créer un centre divin, une harmonie véritable, un ordre lumineux.
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Mais pourquoi donc ne sommes-nous pas normalement conscients de tant de choses à l’arrière plan qui exercent constamment une pression sur nous ?
Pour la même raison que nous ne percevons pas la vie intérieure de notre voisin, bien qu’elle existe autant que la nôtre et qu’elle exerce constamment une influence occulte sur nous — nos pensées et nos sentiments, pour une grande part, viennent en nous du dehors, de nos semblables, des individus et du mental collectif de l’humanité — et pour la même raison que nous ne sommes pas conscients de la plus grande partie de notre être, qui reste subconsciente ou subliminale pour notre mental de veille, bien qu’elle influence sans cesse notre existence de surface et la détermine d’une manière occulte.
Et aussi parce que normalement nous ne nous servons que de nos sens corporels ; nous vivons presque entièrement dans le corps, dans le vital physique et le mental physique, et ce n’est pas directement par eux que le monde vital entre en relation avec nous, mais indirectement.
Le contact s’établit par d’autres couches ou « enveloppes » de notre être, comme il est dit dans les Upanishads, ou d’autres « corps » selon une terminologie ultérieure : l’enveloppe mentale, ou corps subtil, où vit notre être mental véritable, et l’enveloppe vitale, ou corps vital, la plus étroitement liée à l’enveloppe physique ou « enveloppe de nourriture » et qui forme avec elle le « corps grossier » de notre existence complexe.
Tous ces corps possèdent des pouvoirs, des sens, des capacités qui constamment et secrètement agissent sur nous, qui sont reliés à nos organes physiques et s’infiltrent par les plexus de notre vie et de notre mental physiques.
Par le développement de soi, on peut prendre conscience de leur existence, vivre en eux, entrer par eux en relation consciente avec le monde vital et avec les autres mondes, et même se servir d’eux pour obtenir une expérience plus subtile et une connaissance plus intime des vérités, des faits et des événements du monde matériel lui-même.
Par le développement de soi, on peut, plus ou moins pleinement, vivre sur d’autres plans d’existence que le plan matériel qui, maintenant, est tout1 pour nous.
Sri Aurobindo – La Synthèse des Yogas
Le Yoga de la Connaissance intégrale – chapitre 19
1. Dans la compilation de A.S. Dalal, le mot "tout" est traduit par "unique ressource". (note personnelle).
À suivre avec les extraits de la Mère...
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