Notre être multiple – Mère
Suite du premier chapitre de la compilation d'A.S. Dalal Le moi multiple avec cette fois-ci des extraits de la Mère.
L’être humain ordinaire n’est conscient que dans son physique, et c’est à des moments relativement peu fréquents qu’il est conscient de son mental, un petit peu plus fréquemment de son vital, mais tout ça est mélangé dans sa conscience, au point qu’il serait tout à fait incapable de dire : « Ce mouvement-là vient du mental, ce mouvement-là vient du vital, ce mouvement-là vient du physique. » Cela demande déjà un développement considérable pour pouvoir distinguer au-dedans de soi l’origine des différents mouvements que l’on a. Et c’est tellement mélangé que même quand on essaye, au début, il est très difficile de faire une classification et de séparer l’un de l’autre.
C’est comme quand on a pris de la couleur, trois ou quatre ou cinq couleurs différentes, et qu’on les a mises dans la même eau, et puis qu’on bat ça ensemble, ça fait un résultat gris et indistinct et incompréhensible, n’est-ce pas, on ne peut pas savoir ce qui est rouge, ce qui est bleu, ce qui est vert, ce qui est jaune ; c’est quelque chose de malpropre, beaucoup de couleurs mélangées. Alors il faut d’abord faire ce petit travail de séparer le rouge, le bleu, le jaune, le vert — les mettre comme ça, chacun dans son coin. Ce n’est pas facile du tout.
J’ai rencontré des gens, qui se croyaient d’ailleurs extrêmement intelligents, et qui pensaient qu’ils savaient beaucoup, et quand je leur ai parlé, justement, des différentes parties de l’être, ils m’ont regardée comme ça (geste), et ils m’ont demandé : « Mais de quoi parlez-vous ? » Ils ne comprenaient pas du tout. Je parle de gens qui ont la réputation d’être intelligents. Ils ne comprennent pas du tout. Pour eux, c’est la conscience, voilà ; c’est la conscience — « C’est ma conscience » —, et puis il y a la conscience du voisin ; et puis il y a des choses qui n’ont pas de conscience. Et puis alors, j’ai demandé si les animaux avaient une conscience ; alors on a commencé à se gratter la tête et dit : « Peut-être que c’est nous qui mettons notre conscience dans l’animal quand nous le regardons. » Comme ça !
Entretien de Mère du 9 février 1955
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L'extrait suivant commence par une parole de Sri Aurobindo extraite du chapitre 2 des Lumières sur le Yoga et une question à laquelle Mère répond. Voici le texte intégral d'où est issu cette citation :
Les hommes ne se connaissent pas eux-mêmes et n'ont pas appris à distinguer les différentes parties de leur être ; d'ordinaire, ils les réunissent en bloc sous le nom de mental, parce que c'est par la voie d'une perception et d'une compréhension mentales ou mentalisées qu'ils les connaissent ou les sentent. C'est pourquoi ils ne comprennent pas leurs propres états de conscience, leurs propres actions, ou en tout cas ils ne les comprennent que superficiellement. Devenir conscient de la grande complexité de notre nature, voir les différentes forces qui la font mouvoir, établir sur elle le contrôle de la connaissance directrice, sont autant d'éléments fondamentaux du yoga. (phrase citée dans le moi multiple)
Nous sommes composés de nombreuses parties, et chacune apporte sa part au mouvement total de notre conscience, de notre pensée, notre volonté, nos sensations, sentiments et actions. Mais nous ne voyons ni l'origine ni la trajectoire de ces impulsions ; nous percevons seulement leurs résultats de surface, confus et pêle-mêle, et nous ne savons rien leur imposer de mieux qu'un ordre précaire et changeant tout au plus.
Le remède ne peut venir que des parties de l'être déjà tournées vers la lumière.
➡ Appeler et faire descendre en soi la lumière de la Conscience divine,
➡ faire passer l'être psychique au premier plan,
➡ allumer une flamme d'aspiration qui éveillera spirituellement le mental extérieur et embrasera l'être vital,
telle est la solution.
Sri Aurobindo – Lumières sur le Yoga
Chacun des trois aspects du remède mériterait un développement en soi. Et un seul n'est sans doute pas suffisant, ce sont les trois aspects que nous devons mettre en pratique et réaliser.
Et voici la question posée à propos de ces "différentes forces"... et la réponse de Mère :
Est-ce que pour chacun ce sont des forces différentes ?
Oui, la composition est tout à fait différente ; autrement, tout le monde serait pareil. Il n’y a pas deux êtres dont la combinaison soit identique ; la proportion entre les différentes parties de l’être et la composition de ces parties est différente pour chaque individu. Il y a des gens, les primaires — comme les races qui ne sont pas encore développées ou qui ont dégénéré —, leurs combinaisons sont assez simples. Et il y a des gens qui sont tout à fait en haut de l’échelle humaine, l’élite humaine, cela devient des combinaisons tellement compliquées qu’il faut un discernement tout à fait spécial pour trouver quelles sont les relations entre toutes ces choses.
Il y a des êtres qui portent en eux des milliers de personnalités différentes, et alors chacune a son rythme et son alternance, et il y a une sorte de combinaison ; quelquefois il y a des conflits intérieurs, et il y a un jeu d’activités qui sont rythmiques, et avec des alternances de certaines parties qui viennent en avant, et puis qui s’en vont en arrière, et puis qui reviennent en avant.
Mais quand on prend tout ça, ça fait des combinaisons tellement compliquées qu’il y a des gens qui ont vraiment de la difficulté à comprendre ce qui se passe en eux ; et pourtant, ce sont ceux-là qui sont les plus capables d’une action complète, coordonnée, consciente, organisée ; mais leur organisation est infiniment plus compliquée que celle des gens primitifs ou primaires qui ont deux ou trois impulsions, quatre ou cinq idées, et qui peuvent arranger tout cela très facilement en eux, et ont l’air d’être très coordonnés et logiques, parce qu’il n’y a pas grand chose à organiser.
Mais il y a des gens qui sont vraiment comme une multitude ; et alors ça leur donne une plasticité, une fluidité d’action et une complexité de perception extraordinaire ; et puis ce sont des gens qui sont capables de comprendre un nombre considérable de choses, comme s’ils avaient à leur disposition une véritable armée qu’ils font mouvoir suivant les circonstances et les besoins ; et tout cela est au-dedans d’eux. Et alors quand ces gens-là, à l’aide du yoga, de la discipline du yoga, arrivent à centraliser tous ces êtres autour de la lumière centrale de la Présence divine, ils deviennent des entités formidables, justement à cause de leur complexité.
Tant que ce n’est pas organisé, ils donnent souvent l’impression d’une incohérence, ils sont presque incompréhensibles, on ne peut pas arriver à comprendre pourquoi ils sont comme ça, tellement ils sont complexes. Mais quand ils ont organisé tous ces êtres, c’est-à-dire mis chacun à sa place autour du centre divin, alors vraiment ils sont formidables, parce qu’ils ont la capacité de presque tout comprendre et de presque tout faire à cause de la multitude des entités qu’ils contiennent, qui les constituent.
Et plus on est au sommet de l’échelle, plus c’est comme ça, par conséquent plus c’est difficile d’organiser son être ; parce que quand vous avez une dizaine d’éléments, vous avez vite fait d’en faire le tour et de les organiser, mais quand vous en avez des milliers, c’est difficile.
Entretien de Mère du 22 juin 1955
Voilà un entretien qui n'avais laissé aucune trace dans ma mémoire, c'est pourtant très intéressant. Avoir en soi quelques tendances, quelques personnalités sous-jacentes est assez évident, mais ce qui m'a surpris c'est que Mère disent que certains en ont... des milliers. Ça, cela m'a beaucoup surpris... même s'il m'est arrivé de penser que chaque partie de notre corps que l'on peut nommer, avait sa conscience propre. C'est sans doute le qi gong et les intériorisations que je pratique qui ont induit une telle sensation... même si je n'ai pas encore de "preuves" très convaincantes.
Sans même parler de notre être psychique, du jivatman, de notre vrai Moi, le Soi, de notre âme, de notre Esprit, certains textes de Sri Aurobindo évoquent l'être mental vrai, l'être vital vrai, l'être physique vrai... mais est-ce que nous les connaissons, en avons l'expérience ? Nous ne pourrions sans doute même pas dire à quoi ils ressemblent.
Quant à savoir ce que nous pouvons faire pour mieux nous connaître... je n'ai que quelques idées très générales.
La première chose est qu'il faut le vouloir, y aspirer. Ensuite, que nous devons être aussi calme et tranquille que possible car il est maintenant entendu que dès que la conscience est troublée, agitée, on ne voit rien, on ne perçoit rien, on ne comprends rien. Et puis, il convient d'être aussi neutre que possible car si nous sommes empêtrés dans nos idées préconçues sur ce qui doit être, ce qui ne doit pas être etc... tout notre discernement et toutes nos perceptions seront faussées par les jugements et les préférences de notre ego. Et enfin, s'armer d'une infinie patience car la connaissance de soi est évidemment un long chemin.
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...votre être est plein de tendances innombrables en guerre les unes avec les autres ; nous pouvons dire que ce sont presque des personnalités différentes. Quand l’une d’entre elles se donne au Divin, les autres se lèvent et refusent leur adhésion : « Nous ne nous sommes pas données », protestent-elles, et elles commencent à crier, à réclamer leur indépendance et leur expression propre.
Oh ! Voilà un phénomène bien connu...
Alors vous leur ordonnez de se tenir tranquilles et vous leur montrez la vérité. Vous devez patiemment faire le tour de tout votre être, explorant tous les replis, tous les recoins, affrontant tous ces éléments anarchiques qui attendent au-dedans de vous le moment psychologique favorable pour venir à la surface.
Et c’est seulement quand vous aurez fait le tour complet de votre nature mentale, vitale et physique, quand vous aurez persuadé le tout de se donner au Divin, et que vous aurez ainsi accompli une consécration unifiée absolue, que vous aurez mis fin à toutes vos difficultés.
Mère nous donne le mode d'emploi... reste à savoir ce que nous en ferons. Et je parle en premier lieu pour moi. En tout cas, si cela met fin in à toutes nos difficultés... alors cela vaut vraiment le coup d'essayer.
Alors, en vérité, votre marche vers la transformation devient glorieuse ; car vous n’avancez plus de l’obscurité vers la connaissance, mais de connaissance en connaissance, de lumière en lumière, de bonheur en bonheur.
Entretiens de Mère 1929-1931
Soumission, don de soi et consécration – page 145-146
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Si l'on ne vit que pour le Divin et par le Divin, il s'ensuit une pureté parfaite.
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Une « entité » est une personnalité ou une individualité. Il y a ainsi beaucoup de « personnalités » en chacun de nous. Si ces personnalités s’accordent et se complètent, cela constitue un être humain, une « personnalité » riche et complexe. Mais ce n’est pas cela qui arrive généralement. Les personnalités en nous ne sont pas d’accord entre elles.
Par exemple, l’une peut désirer le progrès, désirer devenir de plus en plus parfaite, avoir une connaissance des choses de plus en plus profonde, réaliser de mieux en mieux, marcher vers la perfection de l’être, tandis qu’une autre veut simplement s’amuser, avoir autant de plaisir que possible ;
un jour elle fait ceci, le lendemain quelque chose d’autre, etc. Si les personnalités ne s’accordent pas, la personne aura une vie incohérente et cela n’est pas rare — à vrai dire ces cas sont très fréquents.
(…)
Qu’est-ce qui arrive ? Des conflits, de la friction, du désordre intérieur créé par ces individualités qui n’arrivent pas à s’entendre. C’est la plus forte qui prend le dessus ; non seulement elle domine les autres mais elle les bride pour les empêcher de se révolter. Donc, celles qui n’ont pas de chance, qui sont refoulées, finissent par s’endormir, elles attendent leur moment et quand ce moment arrive, tout d’un coup elles sautent en l’air et bouleversent tout. Si cela arrive très souvent, la personne aura une vie tout à fait désordonnée. Elle commencera une chose aujourd’hui et continuera une autre demain et ainsi de suite.
Paroles de la Mère – Volume 3
30 décembre 1950
J'ignore pour les autres... mais, toute proportion gardée, voilà quelque chose que je connais bien...
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Tu dis qu’il faut établir une « homogénéité dans l’être » ?
Tu ne sais pas ce que c’est qu’une chose homogène, faite de parties toutes semblables ? Cela veut dire que tout l’être doit être sous la même influence, même conscience, même tendance, même volonté. Nous sommes formés de toutes sortes de morceaux différents. Ils sont actifs l’un après l’autre. Suivant le morceau qui est actif, on est une toute autre personne, on devient presque une autre personnalité.
Par exemple, on avait d’abord une aspiration, on avait l’impression que tout n’existait que pour le Divin, puis quelque chose arrive, quelqu’un vient, on a quelque chose à faire, et tout s’en va. On essaye de se rappeler son expérience, il ne reste même pas le souvenir de l’expérience. On est complètement sous une autre influence, on se demande comment cela a pu arriver.
Il y a des exemples de double, triple, quadruple personnalités, absolument inconscientes d’elles-mêmes...
Mais ce n’est pas de cela que je parle ; je parle de quelque chose qui vous est arrivé à tous : on a eu une expérience, et pendant quelque temps on a senti, compris, que cette expérience était la seule chose importante, qui ait une valeur absolue — une demi-heure après, vous essayez de vous en rappeler, c’est comme une fumée qui s’échappe. L’expérience a disparu. Et pourtant, une demi-heure avant elle était là et si forte... C’est que l’on est fait de toutes sortes de choses différentes.
Le corps est comme un sac avec des cailloux et des perles tout mélangés, et c’est seulement le sac qui réunit tout cela. Ce n’est pas une conscience homogène, uniforme, mais hétérogène.
Entretien de Mère du 1er avril 1953
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