Un hommage de Satprem à Sri Aurobindo et à ses livres
Je continue ma lecture de l'Agenda 1969 à la recherche des passages sur la Nouvelle Conscience. Ceci dit, j'ai trouvé un si bel hommage de Satprem à Sri Aurobindo et à ses livres que j'ai souhaité le partager. Pour situer le contexte de cette magnifique lettre hommage, voici la conversation entre Mère et Satprem :
9 avril 1969
Il y a une question dont je voudrais te parler. C'est au sujet des publications de Sri Aurobindo en France. Tu sais que l'on a envoyé «La Synthèse des Yoga» et « Le Cycle Humain »1. Les réactions de la femme qui s'occupe de ces publications n'ont pas été très bonnes. Et ce n'est pas la traduction qu'elle met en cause (elle trouve la traduction bonne) : c'est Sri Aurobindo et le texte... Elle passe des jugements assez arrogants sur Sri Aurobindo, n'y comprenant rien, mais voyant tout, tout de suite. Une espèce d'arrogance...
1. Chez Arthème Fayard.
Qu'est-ce qu'elle a lu?
La Synthèse des Yoga.
!!! (Mère rit)
Elle est très disciple du Zen, alors elle dit que le Zen dit en une phrase ce que Sri Aurobindo dit en des millions de mots. Elle dit que l'on pourrait «couper Sri Aurobindo en dix sans rien enlever à la substance», tu vois cette arrogance!2
2. «Cet amas de phrases qu'on pourrait diviser par dix sans entamer leur substance.»
C'est-à-dire qu'elle ne comprend rien.
Oui, elle ne comprend rien, mais elle a tout compris, bien entendu !
C'est récemment que tu as reçu cette lettre ?
Il y a deux jours.
Tu n'as pas répondu?
Non.
Ne réponds pas.
J'ai envie de répondre pour lui dire... Tu sais la pensée qui m'est venue ? C'est que l'on n'a pas besoin d'aller en mendiant chez tous ces gens pour leur dire que Sri Aurobindo est grand : nous n'avons qu'à le publier nous-mêmes, ici.
Mais oui ! c'est ce qu'il me semble.
Ils me dégoûtent, ces intellectuels.
(Mère rit) Oh! oui.
Depuis deux jours, je suis dans un état d'indignation – pas d'indignation : je suis outragé. J'ai envie de taper sur ces gens.
(Mère rit) Ils sont idiots.
Mais je veux dire qu'il ne faut même pas écrire pour leur dire de renvoyer les manuscrits.
J'avais pensé : laisser tomber (avec une action intérieure) et ne plus rien dire. Ça agira naturellement : il y aura quelqu'un qui comprendra dans un an, deux ans... on ne sait pas. Comme cela, mettre sur le manuscrit une force qui fait qu'il sera en relation avec quelqu'un qui comprendra, qui tout d'un coup : «Ah! mais on a ça, et on ne s'en est pas servi!» Dans un an, deux ans...3
3. Le premier volume de La Synthèse des Yoga paraîtra en France en 1972,
comme par hasard au mois d'avril, exactement trois ans après.
Tu comprends : fermer la porte à la personne qui a écrit la lettre, qu'elle se trouve devant une porte fermée – c'est tout, plus rien –, et puis mettre la Force sur le manuscrit, et un jour ça tombera entre les mains de quelqu'un qui comprendra.
Ces intellectuels sont terribles.
Oh! ils sont stupides.
C'est une forteresse. Une suffisance...
(Mère rit) Ils sont stupides.
D'ailleurs, c'est très visible dans l'atmosphère : dès que les gens se croient très intelligents, c'est fini, ils se coupent complètement de la vraie lumière. C'est cela. Ils deviennent self-sufficient [satisfaits], alors... (Mère rit)
Ça ne fait rien, c'est mieux comme cela : nous publierons ici.
Je lui réclame le manuscrit ?
Laisse. Un jour... un jour, ça tombera dans les mains de celui qui comprendra.4
4. Par curiosité, nous publions en addendum la lettre que nous avions écrite à cette lectrice de chez Fayard avant de recevoir sa lettre sur le Zen et Sri Aurobindo.
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Satprem en 1964
🔥
Je me demande si cette arrogance des intellectuels qui est soulevée ici n'aurait pas quelques rapports avec l'état calamiteux que nous traversons actuellement en France. Je laisse la question en suspens... Maintenant voici cette magnifique lettre... avec quelque passages en gras qui me paraissent importants.
ADDENDUM
(Nous publions ici, tout de même, la lettre que nous avons adressée à la lectrice de chez Fayard, car il nous semble qu'elle touche, ou touchait, à une difficulté très centrale pour l'intelligence occidentale. Depuis 1969, les choses ont beaucoup changé.)
27 mars 1969
J'avais senti votre réaction. Elle ne me surprend pas. C'est justement l'une des difficultés générales qu'il faut vaincre. Peut-être est-ce la plus solide (elle semble surtout localisée en France) : la difficulté intellectuelle. C'est vraiment un voile qui bouche la vue et vous fait lire, ou comprendre, les choses sur une étendue très mince. On dirait presque que les gens regardent à travers une fente et ils saisissent une minuscule minceur brillante, et tout le reste leur échappe : les montagnes sont décapitées, les abîmes bouchés – reste une ligne «pure». Et si d'aventure, on veut leur ouvrir la vue plus large, la ligne de vision se perd dans les «vapeurs» ou les «moiteurs» dont vous parlez. C'est un curieux phénomène...
Je ne sais pas si vous avez confiance en moi, mais moi, je vous dis que chaque phrase de Sri Aurobindo est l'expression ou la traduction d'une expérience précise, et que non seulement elle est comme un monde renfermé en quelques mots, mais qu'elle contient la vibration de l'expérience, presque la qualité de lumière du monde particulier qu'il touche, et qu'à travers les mots, on touche, et peut toucher très bien, l'expérience.
Je vous le dis, Sri Aurobindo est plein de merveilles – des merveilles pures – et j'en découvre chaque fois que je relis ses textes, je me dis : ah ! comme il avait bien vu ça ! Et si, par hasard, il y a un flou, je suis sûr qu'il y a là encore une découverte à faire. Sri Aurobindo n'a jamais employé un mot de trop. Dès qu'il arrive à l'évidence mentale – ce qui justement, pour vous, serait le point de départ d'un brillant développement –, il coupe. Il sourit, il vous laisse pendu en l'air – oh ! il est d'une surprenante «discrétion», comme vous le dites vous-même, pour un homme qui a écrit des milliers de pages !
Vous n'êtes pas entrée dans Sri Aurobindo ; et je comprends très bien, par contre, que les intellectuels entrent si bien dans le Zen ! Mais je ne veux pas comparer les mérites. Avec Sri Aurobindo, je me contente de voir et de sourire...
Vous avez «mieux compris» mon livre, il vous a apporté «plus que Sri Aurobindo», dites-vous – mais oui ! cela ne me surprend pas, hélas : je suis entré simplement dans les «évidences mentales» qu'il négligeait, je suis descendu d'un certain nombre de degrés en dessous ; les «lignes de forces» que vous avez senties sont simplement des petites ficelles que j'ai tendues ça et là pour tenter de raccrocher les gens aux vraies lignes de forces qui semblent leur échapper complètement, parce qu'ils voient et sentent juste au niveau de la fente mentale. Mais je vous dis, je vous répète, si vous avez la moindre confiance en moi, que Sri Aurobindo est un formidable géant et qu'il n'est pas un mot de lui qui n'ait un sens plein...
Il y a quelque temps, j'ai voulu faire entendre de la musique de génie à quelqu'un qui est très mélomane (un Occidental, pétri comme moi de vraie musique, formé dans la musique, amoureux de la musique), et c'est en effet de la musique de génie, composée par un Indien ; eh bien, ce pauvre garçon n'y a rien compris ! il n'entendait pas ! Sa fente musicale était juste ouverte à un certain niveau, et littéralement il n'entendait pas ce qui était au-dessus – une vraie merveille, des courants de musique immenses qui jaillissaient tout droit de l'Origine de la Musique !6 Pour lui, ça n'avait pas de «structure», c'était de la musique «informe» – et moi, je voyais, je voyais cette merveille, je savais d'où elle sortait, je touchais ce monde-là, et dès qu'il y avait le moindre fléchissement dans cette haute tension musicale, je sentais tout de suite que ça venait toucher plus bas, un autre centre... C'était la même chose en Égypte. J'ai vécu dans un état extatique en Haute Égypte, pendant des semaines, et j'étais avec des gens qui regardaient des «ruines», qui voyaient de belles «statues» – mais pour moi, ces «statues» étaient vivantes, ces lieux me parlaient, ces ruines soi-disant étaient pleines d'une vie débordante...
Alors que faire ?
Sri Aurobindo a dit ou laissé entendre souvent qu'écrire, pour lui, était une sorte de concession qu'il faisait au monde mental, mais qu'il aurait pu fort bien se passer d'écrire et qu'en fait, sa vraie Action se passait dans le silence. Sri Aurobindo n'était pas un écrivain, c'était un ferment évolutif, une formidable Force de propulsion, comme la Mère. Alors, on peut se dire que ses livres, même s'ils sont mal compris, ou incompris, servent de véhicule à cette Force, et qu'il faut «y aller», publier malgré tout, jusqu'au jour où cette fameuse fente mentale s'ouvrira, et les gens ouvriront la bouche. L'Œuvre s'accomplit en dépit des incompréhensions mentales, et même en dépit des «compréhensions» mentales ! C'est seulement dommage que les gens ne voient pas la beauté du Jeu et n'y participent pas consciemment.
Je crois qu'il faut avoir définitivement senti que toutes les compréhensions mentales, toutes les illuminations mentales, et naturellement toutes les explications mentales, ne valent rien ou sont insuffisantes, avant de commencer à entrer dans le grand Royaume...
Voilà plus de dix ans que je n'ai pas lu un livre, mais si l'on me met un livre entre les mains, je sais immédiatement à quel niveau sa vibration se situe. Pour voir clair, il faut en sortir, c'est évident. De même pour le petit individu – alors vous appelez «sainteté» le renoncement à l'individu ?! Mais c'est tout juste le commencement de l'Humanité ! Est-ce qu'on «renonce» à une termitière ? – On en sort ! Et c'est large et c'est joyeux. Nous sommes en pleine enfance humaine.
6. Cet éclat de génie, hélas, c'est vite tari.
J'ai l'impression que Satprem parle de Sunil, mais je me trompe peut-être. Si c'est le cas, il faudrait écouter ses premières compositions afin de voir si nous ressentons ces courants de musique immenses qui jaillissaient tout droit de l'Origine de la Musique.
En attendant, cette lettre est très émouvante... !
Enregistrement audio de cet Agenda (22 mn 50)