Renoncer à faire comprendre
Indépendamment du sujet de la Nouvelle Conscience, ma relecture de l'Agenda 1969 m'a fait retrouver un sujet que je crois utile de soumettre à notre réflexion car elle va à l'encontre de notre besoin "naturel" d'expliquer, de faire comprendre, de faire connaître.
Agenda du 8 février 1969 (Extrait)
C'est cela dont j'ai peur, que les gens ne fassent des dogmes pour la création d'Auroville... Et je n'ai rien dit de semblable à F! mais c'est devenu cela dans sa tête! Mais même ce que l'on écrit, même si on écrit ce que je dis dans le «Bulletin», quand ça vient dans leur tête, ça devient comme cela.
Je suis sûre que ce qui est enregistré là (Mère montre le magnétophone), si trois personnes l'entendent, chacune entend différemment... C'est pour cela que je ne suis pas sûre que ce soit vraiment utile de faire entendre ces enregistrements... Chacun emporte la certitude qu'il a entendu, et puis il a compris tout autre chose. Et surtout – surtout –, ce que je dis, est vu là (geste en haut), et puis... (geste montrant que c'est entendu au ras du sol), ça devient si stupide, si plat!
Enfin, tu verras avec Nolini, mais...
Non, douce Mère, si tu as ce sentiment, ce n'est pas la peine d'insister.
Ce n'est pas un sentiment, c'est une expérience! N'est-ce pas, moi, je ne demande pas mieux... En fait, j'ai toujours l'impression: «Faites aussi bien que vous pouvez, et puis il arrivera le mieux qu'il faut, et puis voilà.» Mais il y a une telle conscience, justement de l'incertitude de l'effet des choses et de cette complexité... Ça devient si mélangé et si confus que...
Et la vie est tout entière comme cela. Les CIRCONSTANCES sont comme cela, je commence à le voir, ça commence à... émerger comme cela, commence à se montrer: les honnêtes gens ont l'air de fripons, les fripons ont l'air de... je ne sais pas.
Sri Aurobindo était très-très conscient de cette confusion générale, et alors il n'aimait pas beaucoup que... (il ne voulait absolument pas de propagande), mais il n'aimait pas non plus beaucoup quand on expliquait aux gens et que l'on essayait de leur faire «comprendre», parce qu'il savait très bien à quel point c'est inutile.
Ça, il me l'avait beaucoup dit, beaucoup dit: surtout-surtout pas essayer (pas de propagande, n'est-ce pas, d'aucune façon), pas essayer de faire comprendre aux gens: le maximum de l'effet qu'on peut obtenir, c'est l'effet de la Conscience à l'œuvre dans le monde (geste universel), parce que, en chacun, elle produit le maximum de ce qu'il peut faire – le maximum de ce qu'il peut comprendre, il le comprend par cette influence de la Pression de la Conscience.
Dès que les mots interviennent, tout le mental fait son gâchis.
Certainement, il [Sri Aurobindo] devait avoir eu des expériences analogues à celles que j'ai eues; maintenant, je suis absolument convaincue de cela. Parce que les gens qui sont pleins – pleins – d'une bonne volonté complète, qui sont sous l'Influence constante, qui font effort, ils sont... (geste au ras du sol) d'un autre monde. Alors ceux qui n'y mettent pas de bonne volonté...
La musique, c'est bien.
Ah! oui.
Parce qu'il n'y a pas de mots. La musique, c'est bien. J'ai eu une vision comme cela, d'un auditorium à Auroville avec les grandes orgues, et quelqu'un (que j'essaie de préparer, qui sait jouer de l'orgue très bien et que j'essaie de préparer intérieurement), qui jouait (j'ai vu cela, je l'ai vu), qui jouait la musique de la Conscience supérieure.
Et c'était un endroit où tous ceux qui voulaient venir entendre pouvaient venir, et il y avait des gens qui venaient de très loin, et ils entraient, ils s'asseyaient là, ils écoutaient, et puis ils s'en allaient.
Et alors, cette musique, c'était comme une Conscience qui descendait et qui faisait une Pression sur les gens pour se faire comprendre. C'était très beau – j'espère que ce sera comme cela! Beaucoup mieux que les mots; dès que l'on se met à parler (geste par terre), ce n'est plus ça. Voilà.