Par le corps de la terre ou le Sannyasin
Agenda du 22 novembre 1969
Je me posais une question à propos de ce que tu m'as dit il y a une quinzaine de jours. Tu parlais d'écrire un nouveau livre. Et tu me disais: «Il faudrait cristalliser le prochain pas, l'intermédiaire...»
Oui.
Je me demandais dans quel sens devait être ce livre? Est-ce que ce serait (comme j'ai écrit «l'Aventure» sur Sri Aurobindo) un autre livre sur toi?
Oh! non, pas sur moi! Je t'en prie, ça complique tellement mon travail quand les gens pensent à moi.
Alors ce serait simplement une suite de «l'Aventure de la Conscience», mais plus développée?... Qu'est-ce que ce serait?
Si c'était possible que ce soit une vision de ce qui va être – je voudrais que tu aies ça. Une vision du prochain pas.
Très loin en avant, on voit bien la possibilité (comme tu le disais toi-même) d'une «matérialisation», mais entre maintenant et là, il y a quelque chose... Ces temps derniers, j'ai découvert pas mal de choses en regardant comme cela. J'ai vu (je ne sais pas si je l'ai noté, je crois que j'ai oublié de l'écrire), j'ai vu que, pour la majorité des gens qui font des enfants presque sans le vouloir, «comme ça», c'est pour eux une sorte de... (naturellement, il y a beaucoup de femmes qui désirent avoir des enfants mais sans même savoir ce que ça veut dire), mais pour l'immense majorité de ceux qui ont été éduqués, c'est-à-dire à qui l'on a bourré le crâne sur les défauts qu'il ne faut pas avoir, les qualités qu'il faut avoir..., tout ce qu'ils ont refoulé dans leur être, tous les instincts mauvais, pernicieux, tout cela, ça sort. Je me suis souvenue (j'ai observé et j'ai vu), et je me suis souvenue de quelque chose que j'avais lu il y a très-très longtemps (je crois que c'était de Renan), il avait écrit quelque part de se méfier des parents qui étaient bons et très respectables parce que... (riant) la naissance est une «purge»!
Et il avait dit aussi : observez soigneusement les enfants des gens mauvais parce que ceux-là sont souvent une réaction! Et alors, après cela, après mon expérience, quand j'ai vu, je me suis dit: «Mais il avait raison, cet homme!» C'est une façon, pour les gens, de se purger. Ils rejettent au-dehors d'eux-mêmes tout ce qu'ils ne veulent pas. Il y a des enfants ici... affreux! Et c'est cela, on se demande: «Comment! leurs parents sont des gens très bien?.,.» Et c'est très intéressant, parce que ça donne la clef de ce qu'il faut faire – en vous montrant ce qu'il ne faut pas faire, ça vous donne la clef de ce qu'il faut faire.
Dans ce cas-là, cette «éducation prénatale» dont parle Y n'est, après tout, pas un mensonge. C'est quelque chose qui peut être vrai.
Les enfants, les petits enfants qui ont quelques mois (comme je l'ai dit, ceux qui sont nés à Auroville), sont remarquables – ils sont remarquables. Je croyais que c'était un cas, mais tous ceux que j'ai vus maintenant, tous: une concentration de conscience.
Ce petit Tamoul était une merveille.
Alors, en somme, ce qu'il faudrait écrire, c'est la genèse ou la préparation du Surhomme?
Oui-oui, c'est cela. C'est ça.
Tu as vu ça (Mère désigne la brochure du «Grand Sens» qui vient de sortir)? Ça, ça va être très utile – la suite de ça, tu comprends?
Oui, mais sous forme d'un livre, tout de même?
Oui, oui.
Le développement de la conscience qui conduit à...
Un livre... ce pourrait être une histoire, ça je ne sais pas. Mais alors les gens le prennent moins sérieusement!
Ce serait dans le même genre que «L'Aventure de la Conscience»?
Ah! tu sais, ça a un succès croissant.
Oui, mon éditeur m'a écrit; il me dit que ça démarre et qu'il veut faire une autre édition.
Ah!
Il me dit: «Pourtant, la presse n'a pas dit un mot sur votre livre, mais il se vend!»
Ce n'est pas la presse! (Riant) C'est la conscience!
Ah! non, il faut que ton bonhomme d'éditeur comprenne que ça n'appartient pas au passé, que toutes les méthodes du passé ne valent plus rien.
En Amérique, le livre a un succès formidable.
Oui, très manifestement on sent la conscience qui est derrière ce livre et qui pousse les gens, parce qu'ils ont tous la même réaction: tous, partout, à tous les niveaux, les plus intellectuels ou les moins intellectuels.
Oui, comme le cas de A.R., par exemple.
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Par contre, «Le Sannyasin» a l'air d'être perdu… 6
6. Il est à Paris depuis un an.
Perdu?
Je ne sais pas.
Tu sais, je vais te dire très franchement: c'est très intéressant, mais ça m'a rendue triste. Pourquoi? Pourquoi, je ne sais pas.
Le Sannyasin? Qu'est-ce que t'a rendue triste?
Le livre, ce que tu m'as lu... C'est très intéressant, j'étais très intéressée, j'étais très bien, et puis il y avait comme... C'est quelque chose qui vous met (je ne sais pas pourquoi) en relation avec toute la partie de l'atmosphère qui vous tire hors de la vie – le bouddhisme et toutes ces choses: tout le nihilisme. Ça vous met en rapport avec ça: la fuite hors de la vie. Et ce n'est pas intellectuel, ce ne sont pas les idées, ce ne sont pas les mots, ce ne sont pas les faits, c'est... Qu'est-ce que c'est? Je me suis demandé plusieurs fois ce qui avait accroché ce livre à l'atmosphère nihiliste du bouddhisme? C'est cela qui expliquerait que... Ce n'est pas que les gens ne l'aiment pas, mais... c'est une force non créative qui agit. Pourquoi? Je ne sais pas.
Mais ce que ce livre essayait de dire, de montrer, c'est justement le passage au-delà de ça.
Oui, mais... Peut-être les gens ne sont-ils pas prêts? Maintenant, je ne l'ai pas lu en entier, je ne peux pas savoir. Tu ne m'en as lu que des passages. Mais ce ne sont pas tant les mots, tu comprends, c'était la vision.
Mais je l'ai réécrit depuis que je t'ai lu ces passages. J'ai réécrit le livre une deuxième fois après te l'avoir lu.
Tu ne me l'as pas montré, c'est ça.
Mais quand F s'en est occupée, j'ai eu, moi, l'impression que ça allait réussir.7
7. Il faudra encore attendre quatre ans, puis ce malheureux Sannyasin sera la victime d'un «éditeur» indien sans scrupules, qui se servira du nom d'Auroville pour couvrir ses affaires particulières.
Ah! oui, alors il n'y a qu'à attendre.
(long silence)
Tu ne te sens pas l'âme d'un prophète?
Je me sens l'âme qu'on me donne!
(Mère rit) On aimerait un beau livre prophétique.
C'est là quelque part: ce qui va se passer ici, c'est DÉJÀ là quelque part. Et ce n'est pas dans un domaine où l'on «voit», c'est... (geste indiquant le monde de la conscience).
Moi, j'ai l'impression que tu peux l'écrire.
(le disciple ouvre les mains)
On verra.
Je vais tâcher de me mettre dans l'atmosphère.
Oui – non! je viens de voir: ça va! (Mère rit)
Je m'étais arrêté au fait que Mère avait trouvé le livre triste, et je ne l'avais jamais lu...
C'est vrai que le livre est loin de la vie en ce sens qu'il décrit une quête spirituelle intense... qui l'emmène très loin de nos vies ordinaires. Et c'est vrai aussi qu'il est parcouru par une douleur existentielle parfois très poignante, la question du sens de l'Homme. S'il est sans doute exagéré de parler d'un roman autobiographique, il me semble évident que Satprem a mis beaucoup de lui-même dedans.
Et puis, mon dieu, des dizaines de fois, quelques mots m'ont fait sursauter et me dire : qu'est-ce que c'est bien écrit ! Des petites phrases absolument merveilleuses, qui contiennent tout un monde...