À propos du japa (Lettres à Dilip)
20 janvier 1936
Je ne pense pas que vous ayez très bien compris ce que Mère essayait de vous dire. Pour commencer, elle n’a pas dit que les prières ou la méditation n’étaient pas bonnes – comment le pourrait-elle, quand les deux comptent tellement dans le yoga ?
Ce qu’elle a dit, c’est que
➡ la prière doit jaillir du cœur, soulevée par l’émotion ou l’aspiration,
➡ le japa ou la méditation venir d’un élan de vie, portant en lui la joie, ou la lumière de la chose.
Mon dieu ! Si nous pratiquions ces deux petites choses, apparemment si anodines, si nous apprenions à laisser les prières jaillir de notre cœur, et/ou à faire le japa de cette façon, les conséquences seraient incalculables.
Si on le fait de façon mécanique comme une chose qui doit être accomplie (austère et triste devoir !) cela tend immanquablement à devenir sec, sans intérêt, et donc inefficace.
C’était ce que j’entendais quand j’ai dit qu’à mon avis vous pratiquiez trop le japa comme un moyen pour obtenir un résultat – je voulais dire trop comme un expédient, un procédé déterminé pour obtenir la chose. C’était la raison pour laquelle, encore une fois, je voulais les conditions psychiques, mentales – car lorsque le psychique est en avant, la prière, l’aspiration, la quête ne manquent ni de vie ni de joie, on n’a aucune difficulté à obtenir le courant continu de bhakti, et quand le mental est tranquille, tourné vers l’intérieur et vers le haut, on ne rencontre pas non plus de difficulté ni de manque d’intérêt dans la méditation.
Puissions-nous trouver ces conditions psychiques et mentales qui rendront notre sadhana plus pure, plus facile, légère et joyeuse, efficace.
La méditation, du reste, est un processus qui mène à la connaissance par la connaissance, elle procède de la tête et non du cœur ; donc, si vous voulez le dhyana10, vous ne pouvez pas avoir une aversion pour la connaissance.
10. Au sens premier : "contemplation". Technique pour maintenir l'attention sur un seul objet.
La concentration dans le cœur n’est pas la méditation. C’est un appel au Divin, au Bien-Aimé. Notre yoga, de plus, n’est pas un yoga de la seule connaissance – la connaissance est l’un de ses moyens, mais sa base étant l’offrande de soi, la soumission et la bhakti, il est basé dans le cœur, et rien en fin de compte ne peut se faire sans ce socle.
Faisons attention aux mots choisis par Sri Aurobindo. La base, le socle, dans d'autres textes, il parle des fondations, ne sont pas tout et ne sont pas le but. Encore que, en prenant l'exemple des arts martiaux ou du qi gong, il est dit qu'il faut régulièrement, tout au long de sa vie, revenir aux bases – et nous pouvons supposer de même qu'au fur et à mesure qu'augmente "le poids" de la connaissance, ou "l'intensité de la Force" qu'il faut rendre cette base de plus en plus solide.
On trouve ici quantité de gens qui font ou ont fait le japa en s’appuyant sur la bhakti, et très peu, en comparaison, qui ont pratiqué la méditation « de la tête » ; la base, c’est généralement l’amour, la bhakti et les œuvres – combien peuvent avancer par la connaissance ? Seulement quelques-uns.
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Janvier 1936
Je regrette que la vieille réaction au japa soit de retour. Peut-être le mental pratique-t-il trop en vue d’un résultat. Le japa ne réussit en général que s’il existe l’une de deux conditions :
➡ s’il est répété avec la conscience de sa signification – quelque chose dans le mental qui reste fixé sur la nature, le pouvoir, la beauté, l’attraction de la Divinité qu’il signifie et doit amener dans la conscience, c’est la manière mentale –
➡ ou s’il monte du cœur ou vibre en lui avec un certain sentiment de bhakti qui le rend vivant, c’est la manière émotionnelle.
Il doit être soutenu et nourri soit par le mental, soit par le vital. Mais s’il rend le mental sec et le vital agité, il manquera de ce soutien et de cette nourriture.
Il existe bien sûr une troisième façon, faire confiance au pouvoir du mantra ou du nom en lui-même, mais alors il faut persévérer jusqu’à ce que ce pouvoir ait suffisamment imprimé ses vibrations sur l’être intérieur pour qu’à un moment donné il s’ouvre soudain à la Présence ou au Contact.
Mais s’il y a une lutte ou une insistance à obtenir un résultat, alors cet effet, qui requiert une tranquille réceptivité dans le mental, est empêché. C’est pourquoi j’ai tant insisté sur la quiétude mentale et l’absence d’excès de lutte ou d’effort – prendre le temps, pour permettre au psychique et au mental de développer la nécessaire condition de réceptivité – une réceptivité aussi naturelle que lorsqu’on reçoit une inspiration pour la poésie ou la musique.
C’est aussi la raison pour laquelle je ne veux pas que vous vous cessiez votre poésie – elle aide et n’entrave pas la préparation, car elle constitue un moyen de développer la bhakti qui se trouve là, dans l’être intérieur. Dépenser toute l’énergie dans le japa ou la méditation représente un effort que même ceux qui sont habitués à une méditation réussie trouvent difficile d’accomplir – sauf dans les périodes où coule d’en haut un flot ininterrompu d’expériences.
En conclusion
Voilà sans doute en partie pourquoi Sraddhalu se montre en général réservé sur la pratique du mantra et du japa. Mais ce n'est pas rédhibitoire et nous pouvons apprendre à utiliser correctement ces deux outils puissants.
En complément, je publierai prochainement quelques passages de l'Agenda dans lesquels Mère parle du japa.
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Voilà qui est très curieux. En cherchant une image pour illustrer cet article, je découvre cette fleur et la parole que Mère lui a associé. Or, cette nuit, dans une expérience que je raconte dans l'article suivant, il y a eu à un moment donné la sensation que le mental se tournait vers le haut et la perception claire de son envie d'apprendre. Je l'ai remarqué parce c'est la première fois que cette aspiration à apprendre émerge si consciemment, et avec une joie...
La réceptivité : la capacité de recevoir la Force divine et de sentir sa présence et la présence de la Mère en elle, et de la laisser faire son œuvre en guidant votre vision, votre volonté et votre action.
Sri Aurobindo – Lettres sur le Yoga