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Poursuivons notre exploration du sens supramental décrit dans Le Yoga de la Perfection de soi. Il est hautement probable que cette étude soit encore très prématurée par rapport à nos possibilité actuelle, mais il est possible aussi que certaines indications plus accessibles ouvrent et élargissent nos portes de la compréhension.

Et puis, dans sa dernière vidéo sur le mental intuitif Sraddhalu a partagé quelque chose de très intéressant. Bien que l'accès au plan de l'intuition soit notre objectif immédiat, dès le départ Sri Aurobindo nous conseille de nous tourner vers l'Infini. Ainsi, même si la supramentalisation de nos sens n'est pas encore à l'ordre du jour, il est utile d'intégrer l'idée que nos sens ne peuvent pas rester dans l'état où ils sont, et que nous commencer par nous préparer à la nécessité de leur transformation. Avoir quelques idées sur ce processus aide sans doute à le faire advenir.

Dans les cin paragraphes que nous verrons dans cet article, il sera question des sens physiques.

Le sens supramental – Livre 4. Chapitre 24. Page 377 à 402

Le passage du niveau de conscience mental au niveau supramental et, par suite, la transformation qui élève notre être de l’état de Purusha mental à celui de Purusha supramental doit, pour être complète, amener la transformation de la nature dans toutes ses parties et dans toutes ses activités.

Le mental tout entier n’est pas simplement changé en un canal passif des activités supramentales, canal qui laisse pénétrer leur flux dans la vie et dans le corps et les déverse dans l’existence matérielle, les met en rapport avec le monde extérieur — ce n’est là que la première étape du processus —, mais il est lui-même supramentalisé ainsi que tous ses instruments.

Par suite, un changement ou une transformation profonde s’opère dans les sens physiques   : une supramentalisation de la vue physique, de l’ouïe, du toucher, etc., qui crée en nous ou nous découvre une vision toute différente, non seulement de la vie et de sa signification mais même du monde matériel et de toutes ses formes, tous ses aspects.

Le supramental se sert des organes physiques et confirme leur mode d’action mais, derrière eux, il fait apparaître des sens internes plus profonds qui voient ce qui est caché aux organes physiques, puis transforme plus radicalement encore à leur tour cette vision nouvelle, cette ouïe nouvelle, etc., qui se créent ainsi, en les coulant dans son propre moule et dans sa propre façon de sentir.

Ce changement n’enlève rien à la vérité physique de l’objet mais y ajoute sa vérité supraphysique et, parce qu’il fait disparaître les limitations physiques, il supprime l’élément mensonger qui accompagne l’expérience quand elle se fait sur le plan matériel. 

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La supramentalisation des sens physiques produit dans le champ sensoriel un résultat analogue à celui dont nous avons l’expérience lors de la transmutation de la pensée et de la conscience.

Par exemple, dès qu’elle est soumise à l’influence supramentale, la vision des choses et du monde est comme transfigurée. Le regard acquiert la capacité extraordinaire de tout voir, de tout embrasser avec une précision immédiate et globale où l’ensemble et chaque détail ressortent instantanément avec toute l’intensité du sens que la Nature recherche dans l’objet, de façon parfaitement harmonieuse, comme si l’idée se réalisait dans la forme, et dans la pleine et concrète splendeur de l’être.

C’est comme si l’œil du poète ou de l’artiste se substituait à la vision normale, ordinaire, imprécise, qui voit sans voir. Mais c’est un regard singulièrement spiritualisé et illuminé — comme si nous était réellement donnée la vision même du suprême Poète et Artiste, la pleine vision de sa vérité et de son intention dans son tableau de l’univers et de chaque chose dans l’univers. Une intensité sans limites fait de tout ce que l’on voit la merveilleuse révélation des qualités, des idées, des formes, des couleurs.

L’œil physique semble alors contenir un esprit, une conscience qui voit non seulement l’aspect physique de l’objet mais l’âme de la qualité présente en lui, la vibration de son énergie, la lumière, la force et la substance spirituelle dont il est fait.

Ainsi, par l’intermédiaire du sens physique vient à la conscience sensorielle totale, contenue dans la vision et derrière elle, la révélation de l’âme de ce que l’on voit et de l’Esprit universel qui s’exprime dans cette forme objective de son être conscient.

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Un changement subtil se produit simultanément et notre vision perçoit toute chose dans une sorte de quatrième dimension caractérisée par une certaine intériorité ; non seulement on voit les surfaces et la forme extérieure mais ce qui l’imprègne et s’étend subtilement autour d’elle.

Pour cette vision, l’objet matériel n’est plus tel que nous le voyons actuellement ; ce n’est plus un objet séparé qui se détache sur un fond de tableau, ni quelque chose qui se trouve au milieu du reste, dans la Nature, mais une indivisible partie de l’unité, et même, d’une façon subtile, une expression de l’unité de tout ce que l’on voit. Et cette unité que nous voyons devient, non seulement pour la conscience subtile mais pour les sens ordinaires, pour la vue physique illuminée elle-même, l’unité de l’identité de l’Éternel, l’unité du Brahman.

Car, pour la vision supramentalisée, le monde matériel, l’espace et les objets matériels cessent d’être matériels au sens où ils le sont maintenant sur la foi du seul témoignage de nos organes physiques limités et de la conscience physique qui regarde à travers eux, c’est-à-dire qu’ils ne sont plus comme les reçoit notre perception brute et comme l’entend notre conception de la matière. Le monde matériel, l’espace et les objets matériels, apparaissent comme l’esprit lui-même et sont vus comme l’esprit lui-même dans une forme de lui-même et dans une extension consciente de lui-même.

Le tout est une unité — l’unicité n’étant affectée par aucune multiplicité d’objets et de détails —, une unité tenue dans la conscience et par elle au sein d’un espace spirituel où toute substance est substance consciente.

Ce changement, cette totalité dans la manière de voir, sont la conséquence du dépassement des limitations de notre sens physique actuel, car le pouvoir de l’œil subtil ou psychique s’est infusé dans le physique, puis, à son tour, dans ce pouvoir de vision psycho-physique, se sont infusés la vision spirituelle, le sens pur, le sanjñâna supramental.

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Tous les autres sens subissent une transformation analogue.

Tout ce que l’oreille écoute révèle la totalité de son corps vibratoire et de sa signification sonore ainsi que toutes les nuances de sa vibration, et révèle en même temps, à cette ouïe une et totale, la qualité du son, l’énergie rythmique, l’âme du son et ce qu’il exprime de l’unique esprit universel.

Ici aussi, une intériorisation se produit ; le sens entre dans les profondeurs du son, y découvre ce qui l’imprègne et en le prolongeant l’unit à l’harmonie de tous les autres sons autant qu’à l’harmonie de tout silence, si bien que, toujours, l’oreille écoute l’Infini dans son expression audible comme dans la voix de son silence.

Pour l’ouïe supramentalisée, tous les sons deviennent la voix du Divin, né et devenu lui-même chaque son, tout devient un rythme, une concorde de la symphonie universelle.

Ici aussi nous retrouvons cette même totalité, ce vif éclat, cette intensité   : la révélation du moi de ce que l’on entend et la satisfaction spirituelle du moi dans l’écoute.

De même, le supramental effleure ou touche le Divin en toutes choses et, à travers le moi conscient du contact, connaît toutes choses comme le Divin ; ici aussi, la conscience qui fait l’expérience perçoit cette même totalité, cette intensité, cette révélation de tout ce qui se trouve dans et derrière le toucher.

Une transformation analogue s’opère dans tous les autres sens.

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En même temps également, de nouveaux pouvoirs apparaissent dans tous les sens   : leur portée s’étend, la conscience physique se prolonge à un degré dépassant toute imagination. La transformation supramentale élargit aussi la conscience physique très au-delà des limites du corps et lui permet d’avoir un contact physique tout à fait concret avec ce qui se trouve à distance.

En outre, les organes physiques deviennent capables de servir de canal aux sens psychiques et autres, si bien qu’avec l’œil physique de veille nous pouvons voir ce qui d’ordinaire ne se révèle que dans des états anormaux et à une vision psychique, à une ouïe psychique ou à un autre type de connaissance sensorielle.

C’est l’esprit ou l’âme intérieure qui voit et qui sent, mais le corps lui-même et ses pouvoirs ont été spiritualisés et prennent part directement à l’expérience.

Toutes les sensations matérielles sont supramentalisées et perçoivent directement — par une participation physique qui se confond finalement avec les instruments plus subtils — les forces, les mouvements, les vibrations physiques, vitales, émotives et mentales des choses ou des êtres, et les éprouvent non seulement spirituellement et mentalement mais physiquement, dans le moi et comme des mouvements du moi unique au sein de ces innombrables corps.

Le mur que les limitations du corps et des sens corporels avaient construit autour de nous est aboli jusque dans le corps et dans ses sens   : il cède la place à la libre communication de l’unité éternelle.

Dès lors, tous les sens et toutes les sensations sont pétris de la lumière divine, du pouvoir divin, de l’intensité divine de l’expérience, d’une joie divine, de la félicité du Brahman. Même ce qui nous paraît discordant et choque les sens, trouve sa place dans l’universelle concorde du mouvement universel, révèle son rasa, sa signification, son dessein et, par la félicité de son intention dans la conscience divine, par la félicité de la manifestation de sa loi et de son dharma, par son harmonie avec le moi total, par sa place dans la manifestation de l’être divin, devient beau et heureux pour l’expérience de l’âme. Toute sensation devient un Ânanda.

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Comment résumer ce dont nous n'avons pas l'expérience ? Peut-être en remarquant les mots et les idées qui reviennent le plus souvent. À l'évidence, la supramentalisation des sens physiques induit un élargissement apparemment sans limite de leur fonctionnement. Et puis, il est question de la révélation de la complète vérité de ce que nos sens saisissent, dans une unité et une totalité, avec une grande intensité.

Après les sens physiques que nous ne connaissons pas si bien que cela, Sri Aurobindo évoque dans les paragraphes suivants, la supramentalisation du sens vital, dont pour la plupart, nous ne connaissons à peu près rien. Nous verrons cela dans l'article suivant.

La vraie révélation est la révélation du Divin.

La révélation est une vision directe de la Vérité, une audition directe ou un souvenir inspiré, drishti, shrouti, smriti ; c'est l'expérience la plus haute et toujours susceptible d'un renouveau d'expérience. La parole des Écritures est la suprême autorité, non parce que Dieu l'a prononcée, mais parce que l'âme l'a vue.

Sri Aurobindo – L’Heure de Dieu

Les voyants védiques semblent parler de deux facultés essentielles de l'âme "consciente de la vérité" ; ce sont la Vue et l'Ouïe, par quoi l'on veut dire des opérations directes d'une Connaissance inhérente qui peuvent se décrire comme vision de la vérité et audition de la vérité et qui se réfléchissent de loin dans notre mentalité humaine au moyen des facultés de révélation et d'inspiration.

Sri Aurobindo – La Vie Divine

La révélation est plus grande que l'inspiration – elle amène la connaissance et la vision directes ; l'inspiration, elle, donne l'expression, mais les deux ne sont pas toujours à égalité.

Sri Aurobindo – La Poésie Future

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