Soumission et nati
Nous avons en général une appréciation négative de l'idée de soumission... mais si nous regardions d'un peu plus près le mot sanskrit nati utilisé par Sri Aurobindo dans Le journal du yoga nous aurons peut-être une autre impression. Que dit-il dans le premier chatusthaya, la tétrade de la paix ?
Extraits :
Il existe deux formes de samata, l'une passive, l'autre active : samata face à la réception des choses du monde et samata dans la réaction à ces choses.
La samata passive comprend trois éléments : titiksha, udasinata, nati.
Titiksha est la capacité d'endurer, avec fermeté, tout contact plaisant ou déplaisant, la capacité à ne pas être terrassé par ce qui est douloureux ni à se laisser emporter par ce qui est agréable. Recevoir calmement et fermement ces dualités, les contenir et les supporter, être plus grand et plus vaste que tout assaut du monde, tel est la position de titiksha.
Udasinata est l'indifférence aux dwandas ou dualités. Littéralement, ce terme signifie assis au-dessus, dominant tous contacts physiques et mentaux. L'homme udasinata, libre de désir, n'est touché ni par la joie ou le chagrin, ni par le plaisir ou la douleur, ni par la sympathie ou l'aversion, il peut sentir ces choses effleurer son esprit ou son corps, mais non lui-même, car il se sait différent de son esprit et de son corps. Il siège au-dessus.
Nati est la soumission de l'âme à la volonté de Dieu ; elle accepte tous les contacts comme venant de Dieu et toutes les expériences comme son Jeu avec l'âme humaine.
Nati peut être accompagnée de titiksha ; elle ressent la tristesse mais l'accepte comme la volonté de Dieu, ou elle peut être accompagnée d'udasinata, c'est-à-dire s'élever au-dessus et observer la joie et la tristesse avec équanimité comme des opérations de Dieu dans ses instruments inférieurs, ou encore être accompagnée d'ananda et recevoir toute chose comme le Jeu de Krishna, et par conséquent, béatifique en soi. Cet état est celui du Yogi accompli, car, par la pratique constante de ce namaskara (1) à Dieu, plein d'une joie permanente, anandamaya, nous parvenons enfin à éliminer la douleur, le chagrin, etc.
Libérés des dwandas (dualités), entièrement débarrassés de la peur et de la souffrance, nous trouvons Brahmanananda (2) dans chaque détail, même les plus banals et les plus apparemment discordants de la vie et de l'expérience dans ce corps humain. Celui qui possède le délice du Brahman ne craint rien de ce monde.
(1) Namaskara : mains jointes en salutations
(2) Brahmananda : la félicité du Brahman, « Félicité essentielle de l'Esprit, qui ne dépend d'aucun objet ou circonstance » ; elle « peut être décrite comme une éternité d'extase suprême ininterrompue », une félicité dont « la paix... est le noyau intime et l'essence ».
Dans des notes complémentaires, Sri Aurobindo écrit ceci :
Nati est une soumission égale à la volonté de l'Ishwara. Nati regarde toute chose comme l'expression de cette volonté, et refuse d'éprouver intérieurement de la peine ou de la révolte devant cette volonté qui irait à l'encontre de ses propres désirs, opinions, préférences égoïstes, etc. Son attitude est entièrement fondée sur la perception de Dieu en toutes choses et tout événement. Elle accepte plaisir et souffrance, santé et maladie, mauvaise et bonne fortune, honneur et disgrâce, louange et blâme, action et inaction, échec et victoire, mais ne s'attache à aucune de ses choses.
Nati n'est pas un acquiescement tamasique à l'inaction, une soumission à l'échec, une indifférence à la vie (car il s'agit là de l'udasinata tamasique), nati est active, elle accepte la vie et l'effort comme faisant partie de la volonté de Dieu et de Son être, mais elle est prête à tout résultat avec une égalité d'âme. Sans aspirer aux fruits de son action, elle n'en œuvre pas moins en vue des résultats qui lui sont indiqués comme kartavya karma (2), sans tension rajasique ni indifférence tamasique.
Sri Aurobindo nous explique aussi le lien qu’il peut y avoir entre nati [la soumission] et shanti [la paix] :
C'est seulement quand la samata est accomplie que shanti (la paix) peut devenir parfaite dans le système. La moindre perturbation, le moindre trouble dans le mental sont les signes certains d'une perturbation ou d'une imperfection dans la samata. Car l'esprit de l'homme est complexe, et même quand, dans la buddhi (3), nous sommes entièrement établis en udasinata ou nati, la révolte, le malaise, les murmures peuvent se manifester ailleurs dans notre être. La buddhi, le manas (4), le cœur, les nerfs (prana), même l'enveloppe corporelle, tous doivent se soumettre à la règle de samata.
Shanti peut-être soit un vaste calme passif fondé sur l'udasinata, soit un vaste calme joyeux fondé sur nati. Le premier est enclin à une tendance à l'inaction ; c'est donc dans le second que notre Yoga doit culminer.
(3) Buddhi : intelligence ; le mental pensant
(4) Manas : le mental sensoriel
Et plus loin, il ajoute quelque chose d’important :
Sur la base de Nati nous passons à la Samata positive, c'est-à-dire au Sama Ananda (1).
(1) Sama Ananda : ananda égal ; la félicité universelle dans toute expérience qui constitue la samata positive ; le troisième degré de la samata positive où « tout se transforme en l'extase pure et intégrale de l'Ananda spirituels ».
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Quelques points à retenir :
Nati est la soumission de l'âme à la volonté de Dieu ; elle accepte tous les contacts comme venant de Dieu et toutes les expériences comme son Jeu avec l'âme humaine.
➡ Cela implique que nous changions notre regard sur les événements, notre compréhension des choses...
Nati est une soumission égale à la volonté de l'Ishwara. Nati regarde toute chose comme l'expression de cette volonté, et refuse d'éprouver intérieurement de la peine ou de la révolte devant cette volonté qui irait à l'encontre de ses propres désirs, opinions, préférences égoïstes, etc.
➡ Ainsi nous pouvons REFUSER de ressentir certaines choses... Ça, c'est quelque chose que nous avons lu et relu, et pourtant, c'est encore comme si nous avions du mal à croire, ou à mettre en pratique. Quelque part, Sri Aurobindo parle d'un secret attachement à ces choses désagréables. En ce cas, ce n'est pas tant un changement de regard qui est important, mais un effort à plus de vigilance, de fermeté...
Son attitude est entièrement fondée sur la perception de Dieu en toutes choses et tout événement.
➡ Mais si nous n'avons pas cette perception ? N'est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ? Nous pouvons "prêcher" la soumission, essayer de forcer sa venue, d'imiter son action et ses effets, mais si nous n'avons pas cette perception, notre soumission ne sera peut-être qu'une imitation artificielle. Je ne sais pas, c'est à étudier.
Elle accepte plaisir et souffrance, santé et maladie, mauvaise et bonne fortune, honneur et disgrâce, louange et blâme, action et inaction, échec et victoire, mais ne s'attache à aucune de ses choses.
➡ Voilà qui clarifie les choses 😊... Si nous ne sommes pas dans cette acceptation neutre et indifférente, c'est que notre soumission, notre surrender, notre samaparna n'est pas complet ou n'est pas parfait .
Nati n'est pas un acquiescement tamasique à l'inaction, une soumission à l'échec, une indifférence à la vie (car il s'agit là de l'udasinata tamasique), nati est active, elle accepte la vie et l'effort comme faisant partie de la volonté de Dieu et de Son être, mais elle est prête à tout résultat avec une égalité d'âme.
➡ Nati est active. Ces trois petits mots se suffisent à eux-mêmes pour enclencher tout un travail intérieur. Et puis, à noter aussi qu'il n'y a pas de différence entre la volonté divine et la volonté de notre être. Cela me rappelle une parole de Mère qui dit que la volonté divine ne contredit jamais, ou n'est pas en contradiction avec la volonté de notre être. La volonté vraie, évidemment, pas la volonté de notre égo.
Cela signifie qu'en cherchant à nous soumettre à la Volonté divine, nous ne serons JAMAIS en contradiction avec notre volonté profonde. Toutes les idées, croyances, conceptions, impressions, sensations qui pourraient remettre en cause cette vérité sont le fruit des forces adverses. C'est un mensonge.
...même quand, dans la buddhi (3), nous sommes entièrement établis en udasinata ou nati, la révolte, le malaise, les murmures peuvent se manifester ailleurs dans notre être. La buddhi, le manas (4), le cœur, les nerfs (prana), même l'enveloppe corporelle, tous doivent se soumettre à la règle de samata.
➡ Il est donc possible d'être ENTIÈREMENT ÉTABLI en nati, que cela ne soit plus quelque chose de fluctuant. Cela peut devenir STABLE ! Savoir que la chose est possible devrait nous aider. Ensuite, c'est de persévérance dont nous avons besoin, de foi en nos capacités et en l'aide du Divin... Et pourtant, malgré cette réalisation déjà très au-dessus de la conscience ordinaire qui se laisse si facilement troublée, des perturbations peuvent encore venir.
Et puis Sri Aurobindo nous donne un mode d'emploi. Alors cela peut ne pas nous plaire de nous soumettre, mais si nous n'acceptons pas les règles du jeu, il est probable que nous perdrons beaucoup de temps.
C'est seulement quand la samata est accomplie que shanti (la paix) peut devenir parfaite dans le système. (...) Shanti peut-être soit un vaste calme passif fondé sur l'udasinata, soit un vaste calme joyeux fondé sur nati. Le premier est enclin à une tendance à l'inaction ; c'est donc dans le second que notre Yoga doit culminer. (...) Sur la base de Nati nous passons à la Samata positive, c'est-à-dire au Sama Ananda (1).
➡ Nous ne pouvons pas prendre UN élément du yoga et l'isoler du reste, ça ne marche jamais ainsi, les choses fonctionnent en synergie. Ces dernières phrases de Sri Aurobindo nous montrent les liens qu'il peut y avoir entre la soumission, l'égalité active et passive, la paix, un calme vaste et joyeux, et l'Ananda.
En conclusion
D'une manière évidente et saisissante, nati est d'une richesse incomparable par rapport à ce que le mot soumission véhicule dans la conscience ordinaire.
Mais les mots sont creux par eux-même, ils dépendent de ce que nous mettons dedans, et ce choix nous appartient. Rien ne nous interdit de CHARGER le mot soumission de toutes ces choses.
Une dernière chose, et si le mot soumission dérange, disons-le avec des fleurs 😊
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La condition indispensable pour permettre l'identification.
Par soumission, nous entendons... un don de soi spontané, le don de votre moi au Divin, à une plus grande conscience dont vous faites partie. La soumission ne vous diminuera pas, mais vous augmentera ; elle ne réduira pas, ni n'affaiblira, ni ne détruira votre personnalité, mais au contraire la fortifiera et l'agrandira. Par soumission, nous voulons dire un don intégral, fait librement, avec toute la félicité que le mouvement comporte . . .
La vraie soumission vous élargit, elle augmente votre capacité ; elle vous donne, en qualité et en quantité, une plus grande mesure que celle que vous auriez jamais eue par vous-même. Cette plus grande mesure de qualité et de quantité est différente de tout ce que vous auriez pu atteindre autrement ; vous entrez dans un autre monde, dans une ampleur où vous n'auriez jamais pu pénétrer si vous n'aviez fait votre soumission. C'est comparable à une goutte d'eau qui tombe dans la mer ; si elle gardait son identité séparée, elle ne serait qu'une petite goutte d'eau et rien de plus, une petite goutte écrasée par l'immensité qui l'entoure ; mais en perdant sa forme propre, elle se fond dans la mer, s'unit à elle et participe de sa nature, de son pouvoir et de son immensité.
Entretiens de Mère du 4 août 1929
Voilà qui rappelle la dernière phrase du film Samsara : la seule façon pour une goutte d'eau de ne pas sécher, c'est de se jeter dans l'océan.
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Une soumission qui ne néglige rien.
La soumission est la décision prise de remettre au Divin la responsabilité de votre vie. Sans cette décision, rien n'est possible ; si vous ne faites pas votre soumission, le yoga est entièrement hors de question. Le reste vient ensuite naturellement, car tout le cours du yoga débute par la soumission.
Vous pouvez faire votre soumission, soit à l'aide de la connaissance, soit à l'aide de la dévotion. Vous pouvez avoir une forte intuition que seul le Divin est la Vérité, et une conviction lumineuse que sans Lui vous ne pouvez rien faire. Ou vous pouvez avoir le sentiment spontané que ce chemin est le seul qui mène vers le bonheur, un fort élan psychique pour appartenir exclusivement au Divin : "Je ne m'appartiens pas à moi-même", dites-vous, et vous passez à la Vérité la responsabilité de votre être.
Ensuite vient le don de soi : "Me voici, une créature de qualités diverses, bonne et mauvaise, sombre et illuminée. Je m'offre à Toi tel que je suis ; accepte-moi avec tous mes hauts et mes bas, mes impulsions et mes tendances contradictoires ; fais de moi ce que Tu veux."
Entretiens 1929-1931 – Chapitre Soumission, don de soi et consécration (page 145)