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Suite de la retranscription de Mémoires d'un Patagonien de Satprem. 

Je ne cesserai pas de m’étonner de la vie.

Donc, j’ai soixante-dix-sept ans, paraît-il, et je me suis réveillé 7700 ans avant ma naissance, mais le bizarre, c’est que je continue d’avoir soixante-dix-sept ans bien enregistrés à la mairie du XIVe arrondissement sur quelque continent bien asphalté avec d’étranges choses qui grouillent sous mes pieds d’avant – ou d’après ? On ne sait pas très bien dans quel sens ça bouge. C’est un inconnu qui est peut-être de toujours-toujours, et si l’on connaissait cet Inconnu-là, il n’y aurait peut-être plus d’histoires, ou ce serait une autre Histoire. Nous vivons un Mystère qui court peut-être avec nous, avec Anubis et Gilgamesh, sur deux pattes qui croyons tout savoir, ou presque tout, mais nos pattes savent peut-être mieux que nous ?

C’est une étrange chose, comme deux vies qui marchent l’une sur l’autre (comme deux « programmes » diraient nos contemporains savants), l’une qui est tout à fait génétique et bien déterminée, et l’autre… qui n’est pas née, ou pas encore, ou peut-être née de toujours. Et on vas sur le Boulevard de nos dix-sept ans provisoires avec une tremblante question de vieux Patagonien qui se croyait pré-historique. Mais si l’on pouvait seulement et simplement poser sa question, ce serait une vraie révolution plus révolutionnaire que celle de notre fameux 1789, après tant d’autres d’autres vies ruinées à Thèbes ou à Memphis et leurs vieux sarcophages sacrés, ou d’autres nécropoles peut-être sur des planètes disparues – mais sous nos pieds qui courent le boulevard sans savoir ?

Le vieux Patagonien sage disait sous sa barbe : « Nous sommes tous des naufragés de nulle part. »

Mais trois ans après, sur le Boul’Mich’ de mes dix-sept ans révoltés avec son fauteuil bienséant qui m’invitait à nul avenir, donc à vingt ans d’un millénaire déjà parti, je me suis trouvé tout de suite plongé dans un « programme » inconnu et stupéfiant et palpitant comme un dernier battement de cœur…

J’étais seul dans une cellule de condamné à mort et j’écoutais une scie électrique qui débitait sans fin des planches et des planches à cent mètres de ma cellule. C’était peut-être ma dernière planche. Mon cœur battait quand même dans un stupéfiant Silence nu, comme d’après les tombes et toutes les tombes, mais c’était ma tombe sous les pieds, moi accroupi par terre sur le granit gelé – et qui regardais… rien. Sauf le Kübel* de zinc par terre. Dans rien.

C’était ma tombe.

Ces secondes-là valaient une éternité.

Il n’y avait même pas de question. Il y avait seulement cette scie électrique et un battement de cœur qui s’obstinait. Et un regard dans Rien.

J’ai mis cinquante-sept ans à comprendre ce battement-là et cette petite seconde.

Cet autre programme.

* « Seau hygiénique ».

*

Quand je suis sorti de ce naufrage tout vivant, c’était une Révolte radicale, jusqu’au fond de mes cellules de survivant, ou de sur-mort. Mais les tombes, c’était fini à jamais, à moins que je ne choisisse de mourir de ma propre main, mais ça, c’était encore la Mort qui me faisait un petit clin d’œil ricanant en coin.

J’avais un vieux compte à régler avec la mort.

Alors quoi ? Et ça aussi, c’était un quoi radical et infernal, c’était oui ou c’était NON.

J’ai couru les trois hémisphères de ce Continent Noir avec les deux pattes qui me restaient, et c’était tout ce qui me restait. J’étais le vagabond définitif du Néant, à chaque instant au bord du Oui ou du Non – Oui, c’était faire battre ce cœur obstiné, c’était regarder ce Rien qui était peut-être « quelque chose », c’était courir et courir encore jusqu’à plus soif, mais justement, il restait une Soif. Formidable Soif… de quoi ? J’ai couru dans la forêt vierge avec son immense murmure qui murmurait quoi ? Ses cigales vertes stridulantes qui chantaient quoi ? et ses ailes quand même, rouges ou vertes ou jaunes, qui s’envolaient où ? et ses serpents innombrables comme sortis de tous les enfers. Tout ce peuple vibrant et battant comme le cœur d’un même Être qui voulait battre encore dans ce quelque chose d’un Rien sidérant – au moins, il n’y avait pas d’hommes là-dedans. Ni de programme. Mon programme nul était sous mes pieds, dans mes pieds et de courir avec et de regarder-regarder avec des yeux de feu comme si j’allais brûler ou éclater dans un Rien si intense qu’il serait peut-être quelque chose enfin.

Et un jour, dans un éclair blanc, je me suis dit : mais c’est exactement comme dans ma cellule là-bas ! sous la stridulance déchirante de ma scie électrique, avec un même battement de cœur et des petites secondes de rien qui duraient une éternité. « Ça » qui faisait qu’on bat et bat encore et respire. Et toute ma course folle était portée par cette même petite seconde nulle sous mes pieds de ma cellule, c’est elle qui me faisait courir et courir comme si elle voulait malgré moi, comme si elle me portait vers… « quelque chose », dans son programme sublime ou infernal – inconnu – parce qu’il y avait quelque chose à être et à connaître.

J’étais le naufragé d’un vieux pays de toujours, d’avant Ramsès et Gilgamesh, d’une vie qui voulait naître enfin au bout de toutes ces stridulations, et sortir du ventre de la terre.

Alors, tant d’années ou de siècles après, je me suis aperçu que cette petite seconde nulle dans ma cellule était faite d’Amour et que ce ce battement de cœur obstiné, ici maintenant et sous toutes les forêts du monde et dans tous les petits ressacs ici où là, sur la côte de toutes les îles parues et disparues, était le battement d’amour d’une Mère qui porte son petit… d’homme encore ou… quoi ?

Subitement, je devenais amoureux de la vie.

*

Et là-bas, dans une île portée par un vieux hibou, il y avait un petit Vicki qui naviguait dans son cœur vers ce Cap inconnu, comme si c’était le Cap même qui l’appelait et le portait au creux de sa vague.

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