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Suite de la retranscription de Mémoires d'un Patagonien de Satprem

(Pour ne pas inonder votre boite mail, je n'ai pas envoyé de notification pour la publication des chapitres précédents.)

Vicki est retourné seul sur la Côte.

Tout était silencieux en lui, sauf une sorte de joie dans le corps, comme du bon vent qui souffle. Ça soufflait je ne sais quoi. Il n’avait plus envie de savoir quoi. Il avait envie de faire un pas et encore un. Il tenait sa ligne de joie. C’était cela qui tremblait avec la lavande sauvage aux petites fleurs bleues, qui frissonnait avec le pli orange des dunes, avec la mouette perchée sur une patte. Peut-être était-ce la Grande Déesse qui caressait son monde. Et le monde ouvrait ses yeux, ouvrait tout ronds ses yeux comme la première fois au monde. C’était vaste et tranquille et lisse avec juste une petite ride argentée qui venait lécher le rocher, et je crois bien que la roche elle-même était enchantée. On pouvait se perdre là-dedans et se retrouver au monde comme un premier soi-même inconnu avec toutes sortes de petites choses qui frissonnent et palpitent dans la forêt vierge d’un homme.

Le monde était délicieux.

Et puis ma Douce est arrivée d’un petit pas dansant avec son ektara perchée sur l’épaule et l’oreille penchée comme si elle écoutait-écoutait une musique d’ailleurs, et c’était tout là dans sa frimousse rose et les plis de sa robe au vent.

– Enfin, on se retrouve !

Et c’était comme l’amour toujours-toujours qui se retrouve lui-même comme s’il n’y avait jamais eu que ça au monde, que cette respiration-là partout, dans tout, qui courait tant pour se retrouver elle-même et se perdait et renaissait pour être toute neuve comme le rythme des équinoxes et des nids d’oiseaux dans le creux de la roche et la tiédeur des sables.

Il n’y avait qu’à aller, un pas et encore un dans cette floraison et ce frémissement du monde, avec une autre main dans la sienne pour faire courir la joie et une corde d’ektara pour pincer ça dans une petite seconde de toujours-toujours…

*

Mais alors, où ça conduit ?

Avec son sang de marin, il cherchait son cap. Il fallait qu’il y ait un cap et des amers. La joie, l’amour, c’est très bien, c’est ça qui porte, comme la mer de toutes les mers, mais pour aller où ? Pas faire des filles et des garçons, qui navigueront encore pour aller où ? Échouer sa coque ou couler quelque part.

– Tu as tout perdu, dis-tu…

– Sauf ça.

Et elle a serré son ektara.

Elle a longtemps regardé le ciel, comme si elle cherchait son cap, elle aussi, une étoile qui brillait à l’Est, comme si ça lui parlait dedans. Un ressac de loin-loin là-bas.

– Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours aimé les étoiles. Mais je me souviens d’un choc, comme si je coulais dans la nuit. Je coulais-coulais, c’était long et noir. Je serrais ça contre mon cœur comme une noyée, comme ma dernière ligne avec la terre.

– Comment c’était, la terre ?

– Je ne sais plus… C’était un air léger, ça sentait bon… C’était lumineux.

Elle est restée le nez en l’air.

– Il y avait une grande Reine aussi, et puis… un grand oiseau blanc…

Tout d’un coup, elle est entrée dans le silence comme dans une méditation profonde.

– Tu as tout oublié.

– Sauf ça.

Et elle a pincé une corde qui allait rejoindre le frissonnement de la lande et le cri de la roche sous sa caresse d’écume.

– Oui, dame ! On peut faire de la musique, mais pour qui ?

– Peut-être que je suis tombée de ma terre pour faire chanter la nuit d’ici ? écouter le petit ressac d’ailleurs… Et puis zut ! on fait de la musique pour rien… parce que ça chante, c’est tout. Si ça ne chante pas, il n’y a rien.

Elle a fait une petite moue qui essayait de sourire à son impossible Vicki.

– Ton île de l’Est a coulé sous la marée du Continent, disent les pêcheurs.

– Mais moi, je chante encore, tu vois, tu entends, et c’est pour toi.

Il est resté silencieux. Et il y avait « quelque chose » qui remplissait son trou de silence, il lui semblait sentir le Sourire de la Grande Déesse.

– Un jour, j’ai vu la Grande Déesse…

Elle a sursauté.

– Tu l’as vu ?

– Oui, Elle était toute blanche, là, sous le Rocher du Lion, comme de l’écume si douce et caressante qui emplissait tout. Elle m’a dit : « Tu feras un petit de moi. »

La Douce est restée muette, avec une immense question dans les yeux.

– Comment on fait un inconnu...? avec une carcasse de vertébré qui n’est pas d’écume ?

– Peut-être qu’il faut naviguer pour le savoir ?

– Naviguer dans quoi ? dans rien ? ce n’est pas encore ! Et sur quelle mer ? Je connais seulement la passe de Kernic et le Continent Noir là-bas… Mais quoi ? Un autre quai avec des hommes qui ne sont pas bons ? « Ils sentent mauvais », m’a dit ma petite mère.

– Ici, ça sent bon.

– Alors navigue dans ton cœur !

Et elle a ri-ri comme l’écume qui perle sous le museau du Lion.

*

Là-bas, il y avait un vieux Patagonien sage, peut-être l’ancêtre des peuples, qui a murmuré dans sa barde :

on est tous des naufragés de nulle part.

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