13. La dernière note
Suite de la retranscription de Mémoires d'un Patagonien de Satprem.
Encore deux petits chapitres après celui-ci, et je pourrai partager le PDF.
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Il est allé sur la Côte saluer le Soleil levant, il a posé sont front sur le sable. C’était peut-être cela qui brûlait au fond sous la roche, sous l’inconnu qui marchait avec ses pas. Il était rouge comme de l’or en feu, il irisait toute la mer et toutes les roches, il allumait la vie battante. C’était le premier mystère du monde. Longtemps, il est resté là, le front sur le sable, caressé doucement par cette souveraineté naissante. Puis le premier vent d’Est est venu souffler son petit ressac. C’était toujours et de toujours comme de l’amour inlassable, ça qui faisait un corps inconnu et toujours connu, ça qui battait au fond de tous les fonds. Mais il était « lui » quand même, cette interrogation sans fond qui faisait un feu dedans, qui aurait voulu se fondre avec ce Soleil et tout son océan moiré. Ça qui attendait peut-être un regard, un corps pour s’aimer Lui-même et se reconnaître Lui-même dans un million d’ondes chatoyantes et de petites herbes folles et de feuilles frémissantes qui se penchaient pour recevoir cette caresse. On était peut-être tout-né sans le savoir ou pour savoir un million de fois dans un million de formes bizarres ce qui naissait-là et grandir et devenir cette immense beauté qui palpitait, ça qui faisait une petite musique dedans, un cri de mouette ou de Vicki sous le soleil levant.
Cette petite forme, d’homme parait-il, ou de je ne sais quoi qui battait-là, qui frémissait là sous la caresse d’un million de ressacs, s’est laissée couler dans cette immensité nulle ou pleine ou vide de je ne sais quoi, cette caresse qui s’emplissait d’un cri de toujours plus, toujours plus comme un océan qui s’appelle lui-même pour être encore plus loin, plus là-bas comme par-delà tous les là-bas, pour être peut-être une seule goutte de tous les fonds, un seul cri de tous les ressacs, un point criant et si muet, si seul dans son appel de rien qui serait peut-être le seul quelque chose enfin – l’animal crie, la plante crie dans ses feuilles, le sauvage bat son tam-tam comme si ce son-là se grisait d’un autre son plus loin encore, plus battant dans un immense toujours-là qui n’était jamais assez là, qui appelait, qui aurait voulu disparaître peut-être dans son écho, dans son désert de soif, sa seule goutte qui emplirait tout.
Vicki était ce cri, ce feu qui aurait voulu peut-être disparaître dans son propre brasier, et pourtant ça ne voulait pas disparaître, ça voulait, ou ça appelait ce point de soleil pour toujours de l’autre côté de tous les soleils et de toutes les mers irisées d’un seul rayon qui rayonnerait partout enfin, dans tout et dans ces millions de cellules d’une soif jamais guérie. Il s’enfonçait là-dedans malgré lui comme à travers des couches et des couches géologiques, des couches de vies toujours mortes, à Thèbes comme dans les Himalayas, qui criaient, appelaient la Vie enfin sous leurs déserts sans fin, leurs pas-encore, pas-encore qui cherchaient cette seule goutte d’océan, leur seul son de tous les ressacs, leur seul battement de tous les tam-tams jamais éteints.
C’était écrasant dans ce battement de la terre, criant, brûlant comme la Mort même qui appelait-voulait sa propre mort une fois pour toutes, son ultime bûcher dans un million et un milliard de cellules.
*
Et cette Mort même cognait-cognait contre ce Mur de feu ou de roc que les hommes appellent « vie », c’était la tombe encore, ou quoi ? Vicki pressait-pressait dans ce trou étranglant, mortel, écrasant, muet comme dans cette cellule d’un condamné à mort après d’autres qui regardait le Rien sous stridence d’une scie électrique, cette effrayante nullité de tout qui allait basculer encore contre un mur de fusillé, dans quelque trou ou quelque sarcophage des millénaires ou quelque bûcher des Inquisitions, et quoi ? Ce soit disant « homme pensant » au bout de toutes ces pensées nulles qui s’effondraient sous une même tête circonvoluante qui tourne en rond, avec un dernier cri comme on appelle sa mère au premier jour du monde sans que rien soit encore né dans cette circonvolution-là sauf deux pattes qui couraient-couraient après leur propre mystère.
Vicki cognait-butait là, ce désespéré du dernier espoir qui frappait avec son dernier feu de vie, avec son dernier regard, avec une intensité d’un million de morts dans une même petite cellule parfaitement physiologique et terrestre, et un cri d’appel à cette Mère qui avait fait tous ces mondes et toutes ces peines – un pourquoi de feu, ou un Défi à ce qui avait commencé là avec un premier soleil.
*
Alors, la Grande Déesse est apparue. Elle a caressé son petit avec une vieille tendresse, comme de toujours… Et tout a fondu, les murs, les peines, les cris.
Un trou… immense.
*
Il ne savait pas, il ne savait plus rien de ce qui est arrivé à cette seconde.
C’était comme un oublié total jusqu’au fond des cellules, ou un souvenir premier, une reconnaissance de… quoi ? ce n’était pas né ou toujours né, c’était de toujours, c’était de l’amour comme de tant de mères aimées qui revenaient à travers des siècles de nuit qui étaient seulement une tombe sans fin. C’était presque terrifiant d’intensité dans ces millions de cellules, et ça montait-montait puissamment de ce trou, irrésistiblement comme des millions de printemps éclos d’un coup, sortis d’une fontaine de feu, et immense, comme toute la terre prise dans sa fontaine de soif et toutes les mers saisies dans une seule goutte et tous les ressacs perlés d’écume dans une seule note, comme un grand chant d’hyménée jamais chanté sur aucune terre, une grande houle d’union ou réunion des enfers de peines avec leur joie perdue et leur lumière solaire. Un premier soleil qui éclatait par des millions et des milliards d’atomes ensevelis. Comme terre et cieux devenus un.
Allait-il éclater, ce Vicki ? c’était terrifiant et merveilleux, c’était jamais vécu et si totalement inconnu dans un corps terrestre, que c’était comme une nouvelle sorte de mort avec une autre sorte de vie, côte à côte, impossiblement possible, écrasante dans un air subit d’une stratosphère qui voulait impérieusement, presque férocement, passer à travers ces nerfs, ces ligaments, ces cellules d’un vieux squelette récalcitrant.
Et ça montait-montait à travers tous les pores de la vieille terre comme un sublime cataclysme qui pouvait tout détruire et tout refaire dans un même jaillissement irréversible sorti de ce trou, ou cette trouée miraculeuse, cette fontaine sans fond qui pouvait désaltérer tous les chagrins et altérer toutes les vieilles tombes où nous faisions semblant de vivre.
Tous les masques tombaient, toutes les paroles manquaient, tous les savoirs s’écroulaient vertigineusement dans une cruelle sauvagerie ultime où chacun tuait l’autre pour dominer les autres religieusement ou autrement, dans un dernier sursaut de la Mort vivante, et triomphante.
C’était Oui, ou c’était Non.
C’était un autre Être sur la terre ou la vieille Bête.
C’était l’Inconnu qui jetait une dernière note dans la démence des hommes, une toute petite note de rien qui s’en allait loin-loin avec la caresse des vents pour les âmes en détresse, les appelants sans mots, et l’écoute silencieuse d’une vieille Mère qui attendait son enfant d’or.