Le Divin Suprême (Extraits)
Essai sur la Guîtâ
Livre 2 – Chapitre 3
Ce qui a été dit dans le septième chapitre nous fournit déjà le point de départ de notre nouvelle et plus complète position et l'établit avec une précision suffisante. En substance, il s'agit de ceci : nous devons intérieurement nous diriger vers une plus grande conscience et une existence suprême, non par une totale exclusion de notre nature cosmique, mais par un accomplissement spirituel supérieur de tout ce qu'à présent nous sommes essentiellement. Seulement, il faut que notre mortelle imperfection se mue en une divine perfection de l'être.
La première idée sur laquelle repose cette possibilité, est la conception que l'âme individuelle en l'homme est, dans son essence éternelle et son pouvoir originel, un rayon de l'Ame suprême, du Divin dont elle est ici une manifestation voilée –, un être de Son être, une conscience de Sa conscience, une nature de Sa nature, mais que, dans l'obscurité de son existence mentale et physique, elle oublie sa source, sa réalité, son vrai caractère.
La seconde idée est celle de la double nature de l'Ame dans la manifestation sa nature originelle où elle est une avec son vrai être spirituel, et sa nature dérivée où elle est soumise à la confusion de l'égoïsme et de l'ignorance. On doit rejeter cette dernière et recouvrer intérieurement la nature spirituelle, l'accomplir, la rendre dynamique et active.
En nous accomplissant intérieurement, en entrant dans un nouvel état, en naissant à un nouveau pouvoir, nous retournons à la nature de l'Esprit et redevenons une part du Divin dont nous sommes descendus en cette mortelle représentation de l'être.
(...)
Une connaissance intégrale dans notre don de nous-mêmes est la première condition de sa force effective. Dès lors, nous devons en premier lieu connaître ce Pourousha en tous les pouvoirs et principes de son existence divine, tattwatah, en toute son harmonie, en son essence éternelle et son vivant processus.
Mais pour la pensée ancienne, toute la valeur de cette connaissance, tattwa-djñâna, résidait en son pouvoir de nous affranchir de notre vie mortelle et de nous faire passer dans l'immortalité d'une existence suprême. Par conséquent, la Guîtâ continue en montrant comment cette libération aussi, au degré le plus élevé, est un résultat final de son propre mouvement d'accomplissement spirituel de soi. La connaissance du Pouroushôttama, dit-elle en effet, est la parfaite connaissance du Brahman.
Ceux qui Me prennent pour refuge, mâm âshritya, pour lumière divine, pour libérateur, pour celui qui reçoit et abrite leurs âmes ceux qui se tournent vers Moi en leur effort spirituel pour se libérer de l'âge et de la mort, de l'être mortel et de ses limitations, dit Krishna, finissent par connaître ce Brahman et toute l'intégralité de la nature spirituelle et l'entièreté du karma.
Et parce qu'ils Me connaissent et qu'en même temps ils connaissent la nature matérielle et divine de l'être et la vérité du Maître du sacrifice, ils conservent aussi la connaissance de Moi au moment critique où ils quittent l'existence physique et, à ce moment-là, toute leur conscience est unie à Moi.
Par conséquent, ils parviennent à Moi. Déliés de l'existence mortelle, ils atteignent au suprême statut du Divin tout aussi réellement que ceux qui perdent leur personnalité séparée dans le Brahman impersonnel et immuable.
Ainsi la Guîtâ termine-t-elle cet important, ce décisif septième chapitre.
*
Nous avons ici certaines expressions qui, en leur brièveté, nous donnent les principales vérités essentielles sur la manifestation du Divin suprême dans le cosmos. Tous les aspects d'origine et de réalité de cette manifestation sont là, tout ce qui concerne l'âme en son retour à l'intégrale connaissance de soi.
Il y a d'abord ce Brahman, tad brahma ;
en second lieu, adhyâtma, le principe du moi dans la Nature ;
puis adhi-bhoûta et adhi-daïva, le phénomène objectif et le phénomène subjectif de l'être ;
enfin adhi-yadjña, le secret du principe cosmique des œuvres et du sacrifice.
Moi, le Pouroushôttama (mâm vidouh), dit en effet Krishna, Moi qui suis au-dessus de toutes ces choses, il faut néanmoins que l'on Me cherche et Me connaisse par toutes ces choses ensemble et au moyen de leurs relations c'est la seule voie complète pour la conscience humaine qui cherche son chemin de retour vers Moi.
Mais en eux-mêmes, ces termes ne sont d'abord pas tout à fait clairs, ou du moins se prêtent-ils à différentes interprétations ; il en faut préciser la nuance, et adhi-yadjña le disciple demande aussitôt à ce qu'ils soient élucidés. Krishna répond très brièvement –nulle part, la Guîtâ ne s'attarde très longtemps sur une explication purement métaphysique ; ici elle ne donne que ce qu'il faut et de la façon qu'il faut pour qu'on puisse juste saisir leur vérité et que l'âme passe à l'expérience.
Par "ce Brahman", expression qui est plus d'une fois utilisée dans les Oupanishads pour désigner l'être existant en soi par opposition à l'être phénoménal, la Guîtâ veut dire, semble-t-il, l'immuable existence en soi qui est la plus haute expression de soi du Divin et sur l'inaltérable éternité de laquelle est fondé tout le reste, tout ce qui bouge et qui évolue, aksharam paramam.
Par adhyâtma, elle entend swabhâva, la voie et la loi spirituelles de l'âme en la Nature suprême. Karma, dit-elle, est le nom donné à l'impulsion et à l'énergie créatrices, visargah, qui libère les choses de ce premier devenir essentiel de soi, ce swabhâva, et effectue, crée, élabore sous son influence le devenir cosmique de l'existence dans la Prakriti.
Par adhi-bhoûta, il faut comprendre tout le résultat du devenir mutable, ksharo bhâvah.
Par adhi-daïva, est entendu le Pourousha, l'âme dans la Nature, l'être subjectif qui observe et savoure comme objet de sa conscience tout ce qui est ce devenir mutable de son existence essentielle élaboré ici par le karma dans la Nature.
Par adhi-yadjña, le Seigneur des œuvres et du sacrifice, dit Krishna, J'entends : Moi-même, le Divin, la Divinité, le Pouroushôttama ici-bas secrètement dans le corps de toutes ces existences incarnées.
Par conséquent, tout ce qui est, correspond à cette formule.
[Est-ce à dire que si nous comprenions comment fonctionnent ces 5 principes, nous comprendrions tout ce qu'il y a à comprendre ? Dans l'extrait suivant, Sri Aurobindo nous donne quelques explications supplémentaires.]
(...)
Tout ce développement, tout ce continuel passage d'un état à l'autre sont le karma, l'action de la Nature, l'énergie de la Prakriti, ouvrière et déesse des processus.
C'est d'abord une libération du swabhâva en son action créatrice, visargah. La création est une création d'existences dans le devenir, bhoûta-karah. Tout bien considéré, c'est une constante naissance de choses dans le Temps, oudbhava, dont l'énergie créatrice du karma est le principe. Tout ce devenir mutable émerge par une combinaison des pouvoirs et des énergies de la Nature, adhi-bhoûta, qui constitue le monde et est l'objet de la conscience de l'âme.
L'âme y est la Déité qui, dans la Nature, savoure et observe ; les divins pouvoirs du mental et de la volonté et des sens, tous les pouvoirs de son être conscient par lesquels elle réfléchit ce fonctionnement de la Prakriti sont ses divinités, adhi-daïva.
Cette âme dans la Nature est donc le kshara pourousha, c'est l'âme mutable, l'éternelle activité du Divin : la même âme dans le Brahman, retirée de la Nature, est l'akshara pourousha, le moi immuable, le silence éternel du Divin. Mais dans la forme et le corps de l'être mutable, habite le Divin suprême.
Possédant à la fois le calme de l'existence immuable et le plaisir de l'action mutable, le Pouroushôttama réside en l'homme. Il n'est pas uniquement éloigné de nous en quelque statut suprême au-delà, mais il est ici-bas également, dans le corps de chaque être, dans le cœur de l'homme et dans la Nature.
Là, il reçoit en sacrifice les œuvres de la Nature et attend le conscient don de soi de l'âme humaine ; mais toujours, même en l'ignorance et l'égoïsme de la créature humaine, Il est le Seigneur de son swabhâva et le Maître de toutes ses œuvres, présidant à la loi de la Prakriti et du karma.
Issue de Lui, l'âme est entrée dans le jeu des mutations de la Nature ; et l'âme, en passant par l'immuable existence essentielle, retourne à Lui, le suprême statut du Divin, param dhâma.
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Essais sur la Guîtâ - French translation, Essays On The Gita
Read online - French translation of 'Essays On The Gita': Essays on the philosophy and method of self-discipline presented in the Bhagavad Gita.
https://motherandsriaurobindo.in/Sri-Aurobindo/books/sabcl/french/essays-on-the-gita/
Ensuite, dans les dernières pages de ce chapitre, Sri Aurobindo revient souvent sur ce qu'il se passe au moment de la mort... et cela me paraît si important, et d'une certaine façon, si d'actualité, que je publierai ces passages dans leur intégralité dans l'article suivant.