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Comme annoncé dans un article précédent, revenons sur les dernières pages du chapitre 7, Livre 2 d'Essai sur la Guîtâ. Certaines phrases, je le reconnais, ne sont pas trop simples, mais d'autres, sont d'une extraordinaire limpidité, pas nécessairement dans leur compréhension, mais dans leur formulation.

Et ça, c'est très intéressant car j'ai souvent remarqué que quelques heures après la lecture, un mot, deux mots, trois mots, rarement plus, me revenaient en mémoire et enclenchaient un travail intérieur. Ainsi, même si nous oublions 90 % de ce que nous lisons, cela n'a sans doute pas grande importance. 

J'ai voulu partager l'intégralité de cette fin de chapitre parce que nous sommes sur un sujet central de l'existence humaine, et nous y trouvons des clefs de compréhension de la Réalité divine qui peuvent réellement transformer notre vie. Je commence à comprendre pourquoi Sri Aurobindo a écrit que la Guîtâ était amenée à libérer l'humanité.

Dans cette première partie de la fin du chapitre, l"accent est mis sur l'Être suprême, Transcendant, la suite concerne le Devenir, et la fin, sur comment l'Être et le Devenir sont liés et peuvent aboutir à notre libération.

Une fois encore, remarquons l'extraordinaire densité de connaissance que déverse sur nous Sri Aurobindo. Nous n'avons là que quelques pages, et probablement nous sommes remplis bien au-delà de ce que nous pouvons recevoir. Et le livre fait plus de 600 pages, et il y a tous les autres. Vraiment, ceux qui veulent comprendre ont là une source inépuisable et insondable de Connaissance. Je retrouverai peut-être ce passage où Sri Aurobindo raconte que la Connaissance d'en haut se déversait en lui en flots inintérrompus...

J'aspire à une Connaissance qui sait vraiment, à un Pouvoir qui peut vraiment, à un Amour qui aime vraiment...

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1. L'Être suprême

L’idée du Divin qu’avec insistance la Gîtâ présente comme le secret de tout le mystère de l’existence, comme la connaissance qui conduit à la libération, est une idée qui résout l’antagonisme entre le déroulement cosmique dans le Temps et une éternité supracosmique sans nier l’une ni l’autre, ni rien ôter de sa réalité à l’une ni à l’autre.

Elle harmonise les termes panthéistes, théistes et suprêmement transcendantaux de notre conception spirituelle et de notre expérience spirituelle.

Le Divin est l’Éternel non né qui n’a point d’origine ; avant Lui il n’y a et ne peut y avoir rien dont Il procède, car Il est unique, intemporel et absolu. «   Ni les dieux ni les grands rishis ne connaissent aucune de Mes naissances... Celui qui connaît que Je suis le non-né sans origine...   », telles sont les déclarations initiales de cette parole suprême, où se trouve la haute promesse que, non limitative, non intellectuelle, mais pure et spirituelle — car la forme et la nature, si nous pouvons user d’un tel langage, de cet Être transcendantal, son svarûpa, sont nécessairement impensables pour le mental, achintya rûpa, cette connaissance libère l’homme mortel de toute la confusion de l’ignorance et de toute la servitude du péché, de la souffrance et du mal, yo vetti asammûdhah sa martyeshu sarva-pâpaïh pramuchyate.

L’âme humaine qui peut demeurer dans la lumière de cette suprême connaissance spirituelle est par cette dernière soulevée au-delà des formulations de l’univers que proposent l’idée ou les sens. Elle s’élève en l’ineffable puissance d’une identité qui dépasse et néanmoins accomplit tout, la même au-delà et ici-bas.

Cette expérience spirituelle de l’Infini transcendantal abat les limitations de la conception panthéiste de l’existence. L’infini d’un monisme cosmique pour lequel Dieu et l’univers sont un, essaie d’emprisonner le Divin en Sa manifestation cosmique qu’il nous laisse comme unique moyen possible de Le connaître ; mais cette autre expérience nous libère en l’Éternel intemporel et aspatial. «   Ni les dieux, ni les titans reconnaissent Ta manifestation   », s’écrie Arjuna dans sa réponse ; l’univers entier, voire d’innombrables univers ne peuvent Le manifester, ne peuvent contenir Sa lumière ineffable ni Sa grandeur infinie. Toute autre connaissance, toute connaissance moindre de Dieu n’a sa vérité qu’en fonction de la réalité à jamais non manifestée et ineffable du Divin transcendant.

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Mais la divine Transcendance n’est cependant pas une négation, non plus qu’un Absolu vide de toute relation avec l’univers. C’est un positif suprême, c’est un absolu de tous les absolus. Toutes les relations cosmiques découlent de ce Suprême ; toutes les existences cosmiques y retournent et en Lui seul, trouvent leur véritable et immesurable existence. «   Car Je suis de toutes les façons possibles l’origine une et entière des dieux et des grands rishis.   »

Les dieux sont les grands Pouvoirs immortels, et les Personnalités impérissables qui, consciemment, inspirent, constituent et gouvernent les forces subjectives et objectives du cosmos. Les dieux sont les formes spirituelles de la Déité éternelle et originelle ; ils en sont issus et en descendent dans les nombreuses opérations du monde. À partir des principes premiers de l’être et de ses mille complexités, les dieux tissent, multiples et universels, la toile tout entière de cette existence diversifiée de l’Un. Toute leur existence, toute leur nature, tout leur pouvoir, toute leur façon d’agir procèdent entièrement, en chaque principe, en chaque fil, de la vérité de l’Ineffable transcendant. Rien n’est ici-bas crée de façon indépendante, rien n’est causé par ces agents divins d’une manière qui se suffise ; tout trouve son origine, sa cause, la première raison spirituelle de son être et de sa volonté d’être dans le Divin absolu et suprême — aham âdih savashah. Rien dans l’univers n’a sa cause véritable dans l’univers ; tout découle de cette céleste Existence.

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Les grands rishis, appelés ici comme dans le Véda les sept Voyants originels, maharshayah sapta pûve, les sept Anciens du monde, sont les pouvoirs d’intelligence de cette divine Sagesse qui a tiré toutes choses de sa propre infinitude consciente de soi, prajñâ purânî — les a développées selon la ligne descendante des sept principes de son essence. Ces rishis personnifient les sept Pensées du Véda, sapta dhiyah, qui soutiennent, illuminent et manifestent tout – l’Upanishad dit que toutes les choses ont été disposées en septuors, sapta sapta.

Leur sont appariés les quatre Manus éternels, les pères de l’homme — car la nature active du Divin est quadruple, et l’humanité exprime cette nature en son quadruple caractère. Eux aussi, comme leur nom l’implique, sont des êtres mentaux. Ce sont les Créateurs de toute cette vie qui, pour son action, dépend du mental manifesté nu latent ; toutes ces créatures qui vivent dans le monde sont issues d’eux ; toutes sont leurs enfants et leur progéniture, yeshâm lôka imâh prajâh.

Et ces grands rishis et ces Manus sont eux-mêmes de perpétuels devenirs mentaux de l’Âme suprême 1 et nés, en la Nature cosmique, de Sa transcendance spirituelle — ils sont les géniteurs, mais Elle est l’origine de tout ce qui engendre dans l’univers. Esprit de tous les esprits, Âme de toutes les âmes, Mental de tout mental, Vie de toute vie, Substance de toute forme, cet Absolu transcendant n’est pas complètement l’inverse de tout ce que nous sommes, mais au contraire l’Absolu procréateur et illuminateur de tous les principes et de tous les pouvoirs de notre être et de notre nature, ainsi que de l’être et de la nature du monde.

1. mad-bhâvâh mânasâ jâtâh.

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Cette Origine transcendante de notre existence n’est point séparée de nous par quelque gouffre infranchissable ni ne rejette les créatures qui dérivent d’elle, non plus qu’elle ne les condamne à être seulement les fictions d’une illusion.

Elle est l’Être, tous sont ses devenirs.

Elle ne crée pas à partir d’un vide, d’un Néant ni d’une insubstantielle matrice de rêve. C’est à partir d’elle-même qu’elle crée, en elle-même qu’elle devient ; tous sont en son être, et tout est de son être. Cette vérité admet et dépasse la vision panthéiste des choses.

Vâsudéva est tout, vâsudevah sarvam, mais si Vâsudéva est tout ce qui apparaît dans le cosmos, c’est qu’il est également tout ce qui n’y apparaît pas, tout ce qui n’est jamais manifesté. Son être n’est en aucune manière limité par son devenir ; il n’est à aucun degré enchaîné par ce monde de relations. Même en devenant tout, il est encore une Transcendance ; même en revêtant des formes finies, il est toujours l’Infini.

La Nature, Prakriti, en son essence, est son pouvoir spirituel, son pouvoir essentiel, âtma-shakti ; ce pouvoir spirituel de son être développe d’infinies qualités primordiales de devenir en le tréfonds des choses et les change en une surface extérieure de forme et d’action.

Car dans l’ordre essentiel secret et divin de la Nature, la vérité spirituelle de tous et de chacun vient d’abord ; c’est un fait de ses identités profondes ; leur vérité psychologique de qualité et de nature dépend de la vérité spirituelle pour tout ce qui en elle est authentique   : elle dérive de l’esprit ; répondant à la nécessité la moindre et venant en dernier, la vérité objective de la forme et de l’action dérive de la qualité intérieure de la nature et en dépend pour toutes ces représentations variables de l’existence ici-bas dans l’ordre extérieur. Ou bien, en d’autres termes, le fait objectif n’est que l’expression d’une somme de facteurs de l’âme, qui s’en retournent toujours à une cause spirituelle de leur apparition.

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2. Le Devenir

Ce devenir fini extérieur est un phénomène qui exprime, l’Infini divin.

La Nature est, en second lieu, la Nature inférieure, un développement subordonné variable de quelques combinaisons sélectives à partir des nombreuses possibilités de l’Infini. Issues de la qualité essentielle et psychologique de l’être et du devenir, swabhâva, ces combinaisons de forme et d’énergie, d’action et de mouvement, existent pour des relations plutôt limitées et pour une expérience mutuelle en l’unité cosmique.

Et dans cet ordre inférieur, extérieur et apparent des choses, la Nature en tant que pouvoir expressif du Divin est défigurée par les perversions d’une obscure Ignorance cosmique, et ses divines significations perdues dans le mécanisme matérialisé, séparateur et égoïste de notre expérience mentale et vitale.

Mais là encore, tout vient du Divin suprême, tout est une naissance, un devenir, une évolution 1 , un processus de développement par l’action de la Nature à partir du Transcendant.

1. prabhava, bhâva, pravritti.

 

Aham sarvasya prabhavo mattah sarvam pravartate, «   Je suis de toute chose la naissance, et de Moi tout tire ensuite le développement de son action et de son mouvement.   »

Cela n’est pas seulement vrai de tout ce que nous qualifions de bon, ou que nous louons et reconnaissons comme divin, de tout ce qui est lumineux, sattvique, éthique, tout ce qui donne la paix, tout ce qui donne la joie spirituelle, «   la compréhension, la connaissance et la liberté vis-à-vis de la confusion de l’Ignorance, le pardon, la vérité, la maîtrise de soi et le calme d’un contrôle intérieur, le refus de blesser et l’égalité, le contentement, l’austérité et le don   ».

Cela est vrai aussi des oppositions qui déconcertent le mental mortel et entraînent l’ignorance et sa confusion, «   le chagrin et le plaisir, la venue au monde et la destruction, la peur et l’intrépidité, la gloire et l’ignominie   » avec le reste du jeu de la lumière sur l’ombre et de l’ombre sur la lumière, toutes les myriades de fils mêlés qui tremblent si douloureusement et pourtant avec une constante stimulation à travers l’écheveau de notre mental nerveux et de ses subjectivités ignorantes.

Tous ici-bas en leurs diversités séparées, sont les devenirs subjectifs d’existences dans l’unique grand Devenir, et c’est de Lui qui les transcende qu’ils tirent leur naissance et leur être.

Le Transcendant connaît ces choses et en est l’origine, mais il n’est pas pris ainsi qu’en une toile dans cette connaissance diversifiée et il n’est pas vaincu par sa propre création.

Il nous faut ici remarquer l’emplacement très significatif des trois mots issus du verbe bhû, devenir   : bhavanti, bhâvâh, bhûtânâm. Toutes les existences sont des devenirs du Divin, bhûtani ; tous les états et mouvements subjectifs sont les Siens, ainsi que leurs devenirs psychologiques, bhâvâh. Et même ces derniers, nos conditions subjectives moins importantes et leurs résultats apparents non moins que les états spirituels les plus élevés, sont tous des devenirs issus de l’Être suprême 1 , bhavanti matta eva.

1. cf. l’Upanishad, âtmâ eva abhût sarva-bhûtâni, le Moi est devenu toutes les existences — avec la signification que contient le choix des mots, l’Existant-en-soi est devenu tous ces devenirs.

La Gîtâ reconnaît la distinction entre Être et devenir et y insiste, mais elle n’en fait pas une opposition. Car ce serait abroger l’unité universelle. Le Divin est un dans Sa transcendance ; Il est un Moi, soutien universel des choses ; Il est un en l’unité de Sa nature cosmique. Les trois sont un seul Divin ; tout découle de Lui, tout devient à partir de Son être, tout est portion éternelle ou expression temporelle de l’Éternel.

Dans la Transcendance, dans l’Absolu, si nous devons suivre la Gîtâ, il nous faut chercher non pas une suprême négation de toutes choses, mais la clef positive de leur mystère, le secret conciliateur de leur existence.

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Mais il existe une autre réalité suprême de l’Infini en laquelle il faut également reconnaître un indispensable élément de la connaissance libératrice. Cette réalité est celle du regard transcendant dirigé vers le bas, ainsi que de l’intime présence immanente du divin gouvernement de l’univers.

Le Suprême qui devient toute la création et qui, néanmoins, la transcende infiniment, n’est pas une cause sans volonté demeurant à l’écart de sa création. Il n’est pas un géniteur involontaire qui désavoue toute responsabilité pour ces résultats de son Pouvoir universel, ou qui les rejette sur une conscience illusoire entièrement différente de la sienne, ou les abandonne à une Loi mécanique ou à un Démiurge ou à un conflit manichéen de Principes. Il n’est pas un Témoin distant et indifférent qui attend, impassible, que tout s’abolisse ou retourne à son principe originel inaltéré.

Il est le puissant seigneur des mondes et des peuples, lôka-maheshvara, et il gouverne tout non seulement du dedans mais d’au-dessus, depuis sa suprême transcendance.

Le cosmos ne peut être régi par un Pouvoir qui ne transcende point le cosmos.

Un gouvernement divin implique la libre domination d’un Souverain omnipotent, et non une force automatique ou une loi mécanique de devenirs déterminatifs, que limiterait l’apparente nature du cosmos. C’est là la vision théiste de l’univers, mais il ne s’agit pas d’un théisme précautionneux et qui se dérobe, effrayé par les contradictions du monde ; il s’agit d’un théisme qui voit en Dieu l’omniscient et l’omnipotent, l’Être originel unique qui en lui-même manifeste tout, quoi que ce puisse être, bien et mal, douleur et plaisir, lumière et obscurité, comme matériau de son existence, et gouverne personnellement ce qu’en lui-même il a manifesté.

Inaffecté par les oppositions qui s’y trouvent, lié en rien par sa création, dépassant cette Nature tout en y étant intimement rattaché et intimement un avec les créatures qu’elle enfante, étant leur Esprit, leur Moi, leur Âme suprême, leur Seigneur, leur Amant, leur Ami, leur Refuge, toujours il les guide du dedans d’elles-mêmes et d’au-dessus à travers les simulacres mortels de l’ignorance et de la souffrance, du péché et du mal, toujours il guide chacun à travers sa nature, et tous à travers la nature universelle vers une lumière, une béatitude, une immortalité et une transcendance suprêmes.

Telle est la plénitude de la connaissance libératrice. C’est une connaissance qui voit que le Divin au-dedans de nous et dans le monde est en même temps un Infini transcendant. Absolu devenu tout ce qui est par sa divine Nature et le pouvoir effectif de son Esprit, il gouverne tout depuis sa transcendance. Il est intimement présent dans chaque créature, et il est la cause, le souverain, le metteur en scène de tous les événements cosmiques, mais il est néanmoins beaucoup trop grand, puissant et infini pour être limité par sa création.

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La disparition de l'ego.

3. La Libération

Ce caractère de la connaissance est souligné dans trois versets distincts où il est fait une promesse.

«   Quiconque connaît, dit le Divin, que Je suis le non-né sans origine, le puissant seigneur des mondes et des peuples, vit sans désarroi parmi les mortels, et il est délivré de tout péché et de tout mal.

Quiconque connaît en leurs justes principes cette Mienne souveraineté perméante, et ce Mien Yoga (le divin Yoga, aïshwara yôga, par lequel le Transcendant est un avec toutes les existences lors même qu’il est plus qu’elles toutes, et par lequel il demeure en elles et les contient comme les devenirs de sa Nature), s’unit à Moi par un Yoga inébranlable...

Les sages Me considèrent comme la naissance de tout et de chacun, considèrent que tout et chacun tire de Moi son action et son mouvement, et ce faisant ils M’aiment et M’adorent... et Je leur donne le Yoga de la compréhension par lequel ils viennent à Moi et pour eux Je détruis l’obscurité issue de l’ignorance.   »

[Mon Dieu... que ne ferait-on pas pour avoir cela ? Même seulement savoir que c'est possible, que nous ne sommes pas irrémédiablement condamnés a rester ad vitam eternam dans notre douloureuse ignorance est un soulagement. Même si nous le ne comprenons pas bien, nous savons qu'il y a un chemin...]

Ces résultats doivent inévitablement sourdre de la nature même de la connaissance et de la nature même du Yoga qui convertit cette connaissance en croissance spirituelle et en expérience spirituelle.

Car toute la perplexité du mental et de l’action de l’homme, tous les trébuchements, l’insécurité et l’affliction de son mental, de sa volonté, de sa tournure éthique, des élans de ses émotions, de ses sensations et de sa vie ont leurs antécédents, que l’on peut retrouver, dans la cognition et la volition, tâtonnantes et déroutées, naturelles à son mental mortel qu’obscurcissent les sens et qui est dans le corps, sammôha.

Mais lorsqu’il voit la divine Origine de toute chose, lorsque fermement son regard passe de l’apparence cosmique à sa Réalité transcendante et de nouveau de cette Réalité à l’apparence, il s’affranchit alors de cette perplexité où sont le mental, la volonté, le cœur et les sens ; il avance, éclairé et libre, asammûdhah martyeshu.

Fixant à chaque chose sa valeur céleste réelle, et non plus sa seule valeur apparente, il trouve les chaînons et les joints cachés ; il dirige consciemment toute la vie et tous les actes vers leur haut objet véritable et les gouverne par la lumière et le pouvoir qui lui viennent du Divin en lui.

Ainsi échappe-t-il à la cognition fausse, à la réaction erronée du mental et de la volition, à la réception et à l’impulsion incorrectes de la sensation qui, ici-bas, engendrent le péché, l’erreur et la souffrance, sarva-pâpaïh pramuchyate. Car en vivant de la sorte dans le transcendant et l’universel, il voit son individualité propre ainsi que toutes les autres dans leurs valeurs plus grandes ; il est délivré du mensonge et de l’ignorance de sa volonté et de sa connaissance séparatrices et égoïstes.

Telle est toujours l’essence de la libération spirituelle.

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La sagesse de l’homme libéré ne réside donc pas, aux yeux de la Gîtâ, dans une conscience impersonnelle abstraite et sans relations avec rien, dans une quiétude fainéante. Car le mental et l’âme de l’homme libéré sont fermement établis dans un sens constant, un sentiment intégral que le monde est imprégné de la présence motrice et directrice du divin Maître de l’univers, etâm vibhûtim mama yo vetti.

L’homme est conscient que son esprit transcende l’ordre cosmique, mais conscient aussi d’être un avec cet ordre par le Yoga divin, yôgam cha mama. Il voit chaque aspect de l’existence transcendante, cosmique et individuelle en ses justes relations avec la suprême Vérité et les met tous à leur juste place en l’unité du Yoga divin.

Il ne voit plus les choses séparément les unes des autres — n’a plus cette vision séparée qui laisse tout inexpliqué ou unilatéral pour la conscience qui perçoit. Pas davantage ne voit-il tout mélangé confusément, n’a-t-il cette vision confuse qui donne une fausse lumière et une action chaotique.

Affermi en la transcendance, il n’est pas affecté par la pression cosmique non plus que par l’agitation du Temps et des circonstances. Inaffecté au milieu de toute cette création et de toute cette destruction des choses, son esprit adhère à un ferme, un impavide, un inébranlable Yoga où il est en union avec ce qui est éternel et spirituel en l’univers.

Il observe par son truchement toute la divine persistance du Maître du Yoga et agit à partir d’une tranquille universalité et d’une tranquille unité avec les choses et les créatures.

Et ce contact intime avec toute chose n’implique nullement que l’âme et le mental soient imbriqués dans la nature inférieure séparatrice ; en effet, la base de son expérience spirituelle n’est point la forme et le mouvement phénoménaux inférieurs, mais le Tout intérieur et la suprême Transcendance.

Il devient semblable en nature et en loi d’être avec le Divin, sâdharmyam âgatâh, transcendant même en l’universalité de l’esprit universel même en l’individualité du mental, de la vie et du corps. Par ce Yoga — une fois celui-ci parachevé, établi et inébranlable, avikampena yôgena yujyate —, il peut prendre sur lui n’importe quel état de la nature, assumer n’importe quelle condition humaine, accomplir n’importe quelle action dans le monde sans choir aucunement de son unité avec le Moi divin, ni rien perdre de sa constante communion avec le Maître de l’existence 1 .

1. sarvathâ vartamânô’pi sa yôgi mayi vartate.

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Traduite dans le plan des affections, des émotions, du tempérament, cette connaissance devient amour calme et intense adoration du Divin originel et transcendantal au-dessus de nous, le Maître toujours présent de toute chose ici-bas, Dieu en l’homme, Dieu en la Nature.

C’est d’abord une sagesse de l’intelligence, la buddhi, mais qui s’accompagne d’un état d’émotion spiritualisée de la Nature affective 2 , bhâva. Cette transformation du cœur et du mental est le commencement d’un changement complet de toute la nature. Une nouvelle naissance et un nouveau devenir intérieurs nous préparent en vue de l’unité avec l’objet suprême de notre amour et de notre adoration, mad-bhâvâya.

2. boudbâ bhâva-samanvitâh.

Il existe une intense joie d’amour dans la grandeur, la beauté et la perfection de cet Être divin que l’on voit maintenant partout dans le monde et au-dessus, prîti. Cette extase plus profonde remplace le plaisir épars et extérieur que prend le mental dans l’existence, ou plutôt elle y attire toute autre joie et, par une merveilleuse alchimie, transforme les impressions du mental et du cœur et tous les mouvements sensoriels.

Toute la conscience s’emplit du Divin et se rassasie de Sa conscience qui répond ; toute la vie s’écoule en un unique océan d’expérience béatifique.  Les mots et les pensées de tels amants de Dieu deviennent tous une formulation et une compréhension mutuelles du Divin.  En cette joie unique, sont concentrés tout le contentement de l’être, tout le jeu et tout le plaisir de la nature. Il y a, de moment en moment, une continuelle union dans la pensée et la mémoire, il y a une continuité ininterrompue de l’expérience de l’unité dans l’esprit.

Et dès lors que commence cet état intérieur, fût-ce imparfaitement, le Divin le confirme par le Yoga parfait de la volonté et de l’intelligence. Il élève la lampe incandescente de la connaissance en nous, Il détruit l’ignorance du mental et de la volonté qui séparent, Il se révèle en l’esprit humain.

Par le Yoga de la volonté et de l’intelligence fondé sur une union illuminée des œuvres et de la connaissance, la transition s’est faite depuis les troubles régions inférieures de notre mental jusqu’au calme immuable de l’Âme-témoin au-dessus de la nature active.

Mais à présent, par ce Yoga plus grand de la buddhi fondé sur une union illuminée de l’amour et de l’adoration avec une connaissance qui embrasse tout, l’âme s’élève en une vaste extase vers l’entière vérité transcendantale de l’absolue Divinité qui est à l’origine de tout. L’Éternel est accompli dans l’esprit individuel et la nature individuelle ; l’esprit individuel est exalté depuis la naissance dans le temps jusqu’aux infinitudes de l’Éternel.

Une autre conséquence de la conversion.

La libération signifie l'émergence dans la vraie nature spirituelle de l'être, là où toute action est l'expression automatique de la vérité et où il ne peut y avoir rien d'autre.

Sri Aurobindo – La vie divine. Livre 2

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Profonde, intense, convaincante, partagée par tous ceux qui ont dépassé certaine limite de la périphérie du mental actif pour plonger en l'espace intérieur sans horizon, c'est la grande expérience de la libération, la conscience de quelque chose en nous qui est derrière l'univers et en dehors de toutes ses formes, ses intérêts, ses buts, ses circonstances, ses événements – calme, non touché, indifférent, illimité, immobile, libre.

Sri Aurobindo – La Synthèse des Yogas

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Le sentiment d'être libéré comme d'une prison accompagne toujours l'émergence de l'être psychique ou la réalisation du moi au-dessus. C'est pourquoi il est appelé moukti (libération). C'est une libération dans la paix, le bonheur, la liberté de l'âme qui n'est pas assujettie par les mille liens et soucis de la vie extérieure dans l'ignorance.

Sri Aurobindo – Lettres sur le Yoga.

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Par la libération physique (libération du karma), on devient maître de sa destinée.

Par la libération vitale (libération des désirs), la volonté personnelle s'identifie à la Volonté divine.

Par la libération de l'être émotif (libération de la souffrance), on réalise l'unité supramentale.

Par la libération mentale (libération de l'ignorance), on acquiert le mental de lumière et la conscience gnostique.

La Mère – Éducation

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