Dieu en pouvoir de devenir
Sri Aurobindo – Essai sur la Guîtâ
Extraits du chapitre 8 – Livre 2
Ce chapitre commence avec trois petits paragraphes qui démontrent de façon magistrale l'extraordinaire synthèse que représente la Guîtâ.
Trois premiers paragraphes
Une étape très importante a été atteinte ; un exposé décisif de sa synthèse métaphysique et psychologique a été ajouté au développement de l'évangile, selon la Guîtâ, de la libération spirituelle et des œuvres divines. Le Divin a été révélé dans la pensée à Ardjouna, rendu visible à la quête du mental et à la vision du cœur comme l'Être suprême et universel, la Personne céleste et universelle, le Maître de notre existence qui réside au-dedans et que cherchaient la connaissance, la volonté et l'adoration de l'homme dans les brumes de l'Ignorance. Il ne reste plus que la vision du Virât Pourousha multiple pour que la révélation soit complète sur encore un de ses nombreux aspects.
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La synthèse métaphysique est complète.
Le Sânkhya a été admis pour la séparation de l'âme d'avec la nature inférieure — séparation devant s'effectuer par la connaissance de soi au moyen de la raison discriminante et par la transcendance de notre sujétion aux trois gounas qui constituent cette nature. Une vaste révélation de l'unité de l'Âme suprême, et de la suprême Nature, para pourousha, para prakriti, y a mis un point final et en a dépassé les limitations.
Le Védânta des philosophes a été admis pour l'effacement de la personnalité naturelle séparatrice édifiée autour de l'ego. On a recouru à sa méthode pour remplacer le petit être personnel par l'être impersonnel et vaste, pour annuler en l'unité du Brahman l'illusion séparatrice et substituer à l'aveugle vision de l'ego la vision plus vraie de toute chose en un Moi unique et d'un Moi unique en toute chose. Sa vérité s'est trouvée parachevée grâce à l'impartiale révélation du Parabrahman, origine à la fois du mobile et de l'immobile, du mutable et de l'immuable, de l'action et du silence. Ses possibles limitations ont été transcendées par l'intime révélation de l'Âme suprême, du suprême Seigneur, qui a son devenir ici-bas en toute la Nature, se manifeste en toute personnalité et projette en toute action le pouvoir de sa Nature.
On a admis le Yoga pour la soumission de la volonté, du mental, du cœur, de tout l'être psychologique à l' Îshwara, le divin Seigneur de la nature. La révélation du céleste Maître de l'existence comme Divin originel dont le djîva est l'être partiel dans la nature en a fourni la conclusion. La vision, par l'âme, que toute chose, à la lumière d'une parfaite unité spirituelle, est le Seigneur en a dépassé les limitations possibles.
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Il en résulte une vision intégrale de l'Existant divin à la fois comme Réalité transcendante, origine supracosmique du cosmos, comme Moi impersonnel de toute chose, calme réceptacle du cosmos, et comme Divinité immanente en tous les êtres, personnalités, objets, pouvoirs et qualités, l'Immanent qui est le Moi constitutif, la nature effective, le devenir intérieur et extérieur de toutes les existences.
Le Yoga de la connaissance a été souverainement accompli en cette vision et cette science intégrales de l'Un. Le Yoga des œuvres a été couronné par la soumission de toutes les œuvres à leur Maître car l'homme naturel n'est à présent qu'un instrument de sa volonté. Le Yoga de l'amour et de l'adoration a été déclaré en ses formes les plus amples.
L'intense accomplissement de la connaissance, des œuvres et de l'amour conduit à une union, qui est un couronnement, de l'âme et de la Sur-Âme en une suprême amplitude.
Dans cette union, les révélations de la connaissance sont rendues réelles pour le cœur autant que pour l'intelligence. Dans cette union, le difficile sacrifice de soi en une action instrumentale devient l'expression aisée, libre et bienheureuse d'une vivante unité. Toute la méthode de la libération spirituelle a été donnée ; toute la base de l'action divine édifiée.
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Ensuite, Sri Aurobindo nous explique les effets et la nécessité pour Arjuna d'accepter ce que lui a enseigné l'Instructeur divin :
Ardjouna accepte l'entière connaissance que lui a ainsi donnée l'Instructeur divin. Son mental est déjà délivré de ses doutes et de ses poursuites; son cœur, à présent tourné non plus vers l'aspect extérieur du monde et son apparence déconcertante, mais vers son sens et son origine suprêmes et ses réalités intérieures, est déjà affranchi du chagrin et de l'affliction, et touché par l'ineffable bonheur d'une révélation divine.
La langue qu'on lui fait parler pour formuler son consentement est telle qu'une fois de plus elle souligne avec insistance la profonde intégralité de cette connaissance ainsi que sa finalité et sa plénitude universelles.
D'abord, il accepte l'Avatâr, le Divin en l'homme, qui lui parle, et il L'accepte comme le Brahman suprême, le Tout et l'Absolu supracosmiques de l'existence où l'âme peut résider...
Il L'accepte en tant que suprême pureté de la toujours libre Existence…
Il L'accepte ensuite comme le Permanent unique, l'Âme éternelle, le divin Pourousha…
Il salue en Lui la Divinité originelle, en Lui adore le Non-Né, maître immanent de toutes les existences…
Il L'accepte dès lors non seulement comme le Merveilleux qui dépasse toute expression possible… mais comme le seigneur de toutes les existences et l'unique et divine cause efficiente de tout leur devenir…
Et enfin, il accepte en Lui ce Vâsoudéva qui, au-dedans et autour de nous, est toutes les choses ici-bas par la vertu des maîtres pouvoirs de son devenir, pouvoirs qui imprègnent le monde, résident en tout et constituent tout...
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Il a accepté la vérité avec l'adoration de son cœur, la soumission de sa volonté et la compréhension de son intelligence. Il est déjà préparé pour agir en instrument divin dans cette connaissance et avec cette soumission.
Mais le désir d'une réalisation spirituelle constante et plus profonde a été éveillé en son cœur et sa volonté.
Cette vérité-là n'est évidente que pour l'Âme suprême en sa connaissance de soi car, s'écrie Ardjouna, "Toi seul, ô Pouroushôttama, Te connais Toi-même et par Toi-même Te connais", âtmanâ âtmânam vettha. C'est une connaissance qui vient de l'identité spirituelle ; le cœur, la volonté, l'intelligence de l'homme naturel ne peuvent y atteindre sans aide ni de leur propre mouvement, ils ne peuvent arriver qu'à des reflets mentaux imparfaits qui révèlent moins qu'ils ne cachent et ne défigurent.
C'est une sagesse secrète que l'on doit recevoir de la bouche des voyants qui ont vu la face de cette Vérité, en ont entendu le Verbe et sont devenus un avec elle en âme et en esprit. "Tous les rishis le disent de Toi, ainsi que les voyants divins, Nârada, Asita, Dévala, Vyâsa."
Ou bien on doit la recevoir du dedans par la révélation et l'inspiration venues du Divin intérieur qui élève en nous la lampe flamboyante de la connaissance, swayantchaïva bravîshi mé, "et Toi-même me le dis".
Une fois révélée, on doit l'accepter par l'assentiment du mental, le consentement de la volonté ainsi que la joie et la soumission du cœur, les trois éléments de la foi mentale complète, shraddhâ.
C'est ainsi qu'Ardjouna l'a acceptée : "Tout cela que Tu dis, mon mental le tient pour la vérité."
Mais le besoin n'en demeurera pas moins d'une plus profonde possession en l'être même de notre être et, venant de son centre psychique le plus intime, l'exigence de l'âme en vue d'une réalisation spirituelle inexprimable et permanente – l'expérience mentale n'en est qu'un préambule ou une ombre sans laquelle il ne peut exister d'union complète avec l'Éternel.
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Comprendre ces vérités dans sa conscience intérieure et dans son mental, c'est une chose, mais un peu plus loin, Sri Aurobindo en vient au problème plus délicat de l’expérimentation dans la vie :
Mais le problème est de le voir dans les vérités apparentes de l'existence, de le détecter dans ce fait qu'est la Nature et dans les déguisements que sont les phénomènes du devenir universel ; car là, tout s'oppose à la sublimité de cette conception unificatrice.
Comment pouvons-nous consentir à voir le Divin comme homme, comme être animal et comme objet inanimé, dans le noble et le bas, dans le doux et le terrible, le bon et le mauvais ?
Si, acceptant une idée de Dieu répandu dans les choses du cosmos, nous le voyons dans la lumière idéale de la connaissance, dans la grandeur du pouvoir, le charme de la beauté, la bienfaisance de l'amour et l'ample vastitude de l'esprit, comment éviterons-nous que l'unité ne soit rompue par leurs opposés qui, en fait, s'accrochent à ces choses élevées, les enveloppent et les obscurcissent ?
Et si, en dépit des limitations de la nature et du mental humains, nous pouvons voir Dieu dans l'homme de Dieu, comment le voir dans ceux qui s'opposent à lui et qui représentent, en acte et en nature, tout ce qui, pour notre conception, est non divin ? Si Nârâyana se laisse voir sans mal dans le sage et le saint, comment nous sera-t-il aisé de le voir dans le pécheur, le criminel, la prostituée et le paria ?
(...)
[Arjuna] veut des indications pour se diriger et va jusqu'à demander à Krishna une énumération complète et détaillée des pouvoirs souverains de son devenir et désire que la vision ne laisse rien de côté, que rien ne demeure pour le désorienter. "Tu dois me parler, dit-il, de Ta divine auto-manifestation en Ton souverain pouvoir de devenir, divyâ âtma-vibhoûtayah, tout m'expliquer sans exception ashéshéna, sans rien omettre –, Tes vibhoûtis par lesquelles Tu pénètres les mondes et les peuples. Comment Te connaîtrai-je, ô yogi, en pensant à Toi en tout lieu et à tout moment, et en quels devenirs prééminents dois-je penser à Toi?" Ce Yoga par lequel Tu es un avec tout et un en tous et par lequel tous sont les devenirs de Ton être, tous des pouvoirs perméants ou prééminents ou déguisés de Ta nature, parle-m'en en détail, dis-m'en toute l'ampleur, s'exclame-t-il ; même si j'en entends beaucoup parler, je ne suis point rassasié.
(...)
L'Instructeur Divin accède à la requête du disciple, mais en lui rappelant d'entrée de jeu qu'une réponse complète n'est pas possible. Car Dieu est infini, et sa manifestation aussi, Les formes de sa manifestation sont d'autre part innombrables. Chaque forme est le symbole d'un pouvoir divin, vibhoûti, qui y est caché ; et pour l'œil qui voit, chaque forme finie porte en elle sa propre révélation de l'infini.
Le chapitre suivant, La théorie de la vibhouti, nous apprendra tout ce que nous avons a en savoir, mais en attendant, j'avais lu que César, Napoléon, Shakespeare avaient été des vibhoutis, mais j'étais loin de me douter que chaque forme est le symbole d'un pouvoir divin, vibhoûti, qui y est caché. C'est à méditer ! Un peu plus loin Sri Aurobindo écrit ceci :
On a appelé le chapitre le vibhoûti-yoga un yoga indispensable. En effet, lors même que nous devons nous identifier impartialement avec le Devenir divin universel en tout son déploiement, son bien et son mal, sa perfection et son imperfection, sa lumière et son obscurité, il nous faut réaliser qu'il y existe un pouvoir évolutif ascendant, une croissante intensité de sa révélation dans les choses, un quelque chose de hiérarchique et de secret qui, depuis les premières apparences qui dissimulent, nous emporte vers les hauteurs, vers la vaste nature idéale du Divin universel en passant par des formes de plus en plus élevées.
Il s'ensuit une longue énumération des vibhoutis, avec parfois des éléments ésotériques pas très simples à comprendre – aussi je ne présenterai ici que ces deux courts extraits et le dernier paragraphe :
Les classes, les genres, les espèces, les individus sont tous de telles vibhoûtis. Mais étant donné que c'est grâce au pouvoir dans son devenir qu'il nous est apparent, il apparaît surtout dans tout ce qui est d'une valeur prééminente ou qui semble agir avec une force puissante et prééminente. Et dès lors pour chaque espèce d'êtres, c'est en ceux en qui le pouvoir propre à la nature de cette espèce atteint son maximum, sa manifestation capitale, celle qui se révèle le plus efficacement, que nous pouvons le mieux le voir. Ce sont là, dans un sens spécial, des vibhoûtis. Le pouvoir et la manifestation les plus élevés ne sont toutefois qu'une très partielle révélation de l'Infini ; l'univers tout entier n'est lui-même animé que d'un seul degré de sa grandeur, illuminé que d'un seul rayon de sa splendeur, ne rayonne que d'un faible soupçon de sa joie et de sa beauté. Tel est en somme l'essentiel de l'énumération, le résultat que nous en emportons, le cœur de sa signification.
(…)
Il nous apparaît aussi dans l'univers comme l'esprit universel de Destruction qui semble ne créer que pour défaire à la fin ses créations — "Je suis la Mort qui emporte tout", aham mrityouh sarva-harah. Et pourtant, son Pouvoir de devenir n'interrompt point ses œuvres, car la renaissance et la force de création nouvelle vont toujours de pair avec la force de mort et de destruction "et Je suis également la naissance de tout ce qui viendra au monde". Le Moi divin dans les choses est l'Esprit, qui soutient, du présent ; l'Esprit, qui se retire, du passé ; l'Esprit, qui crée, de l'avenir.
(…)
Mais quelque varié qu'en soit le degré dans la manifestation, tous les êtres sont à leur façon et dans leur nature des pouvoirs du Divin ; il n'est rien de ce qui se meut ou de ce qui est immobile, rien d'animé ou d'inanimé dans le monde qui puisse être sans Moi.
Je suis la semence divine de toutes les existences, et elles sont les branches et les fleurs de cette semence ; cela qui se trouve en la semence du moi, c'est cela seulement qu'elles peuvent développer dans la Nature.
Il n'est point de nombre ni de limite à Mes divines vibhoûtis ; ce que J'ai dit n'est rien de plus qu'un développement sommaire, et Je n'ai donné que la lumière de quelques indications directrices et qu'une forte ouverture à d'infinies vérités.
Toute belle et glorieuse créature que tu vois dans le monde, tout être qui, d'entre les hommes, au-dessus de l'homme et au-dessous de lui, est puissant et plein de force, sache qu'il est de Moi, précisément, une splendeur, une lumière et une énergie, qu'il est né d'une puissante portion et d'un intense pouvoir de Mon existence.
Mais quel besoin est-il d'une multitude de détails pour cette connaissance ? Qu'il en soit ainsi pour toi : Je suis ici dans ce monde et partout, Je suis en tout et Je constitue tout : il n'y a rien d'autre que Moi, rien n'existe sans Moi. Je supporte tout cet univers avec un seul degré de Mon illimitable puissance et une part infinitésimale de Mon esprit insondable; tous ces mondes ne sont que des étincelles, des suggestions, des lueurs de l'éternel et immesurable Je Suis.
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N'existe que par et pour le Divin.
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Essais sur la Guîtâ - French translation, Essays On The Gita
Read online - French translation of 'Essays On The Gita': Essays on the philosophy and method of self-discipline presented in the Bhagavad Gita.
https://motherandsriaurobindo.in/Sri-Aurobindo/books/sabcl/french/essays-on-the-gita/
Page 389 à 400