Synthèse de la dévotion et de la Connaissance
Suite des extraits des Essais sur la Guîtâ avec le chapitre 2 du livre 2. Je vous invite d'autant plus à lire ce chapitre dans son intégralité qu'il est BEAUCOUP plus simple que le chapitre précédent, et nous en avons l'explication dès les premiers mots du chapitre.
En dépit du nombre important d'idées métaphysiques qui se présentent au fil de ses pages, la Guîtâ n'est pas un traité de philosophie métaphysique, car elle ne contient pas de vérité métaphysique exprimée seulement pour elle-même. Elle cherche la vérité la plus haute pour la plus haute utilité pratique, non pour une satisfaction intellectuelle ni même spirituelle, mais comme la vérité qui sauve et nous ouvre le passage de notre présente imperfection mortelle à une immortelle perfection.
Dès lors, après nous avoir donné, dans les quatorze premiers versets de ce chapitre, une vérité philosophique directrice dont nous avons besoin, elle se hâte, dans les seize versets suivants, de l'appliquer immédiatement. Elle en fait un premier point de départ pour unifier les œuvres, la connaissance et la dévotion car la synthèse préliminaire des œuvres et de la connaissance seulement a déjà été accomplie.
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Essais sur la Guîtâ - French translation, Essays On The Gita
Read online - French translation of 'Essays On The Gita': Essays on the philosophy and method of self-discipline presented in the Bhagavad Gita.
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Il s'ensuit dès lors que, dans l'action, l'individu humain doit s'efforcer de revenir à sa vraie personnalité spirituelle et de faire découler toutes ses œuvres du pouvoir de la Shakti divine de celle-ci, de développer l'action grâce à l'âme et à l'être intrinsèque le plus profond et non au moyen de l'idée mentale et du désir vital et de changer tous ses actes en une pure coulée de la volonté du Suprême, toute sa vie en un symbole dynamique de la Nature divine.
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L'homme doit donc tout d'abord devenir éthique, soukriti, puis s'élever vers les hauteurs par-delà toute règle de vie simplement éthique, vers la lumière, l'ampleur et la puissance de la nature spirituelle, où il dépasse l'emprise des dualités ainsi que leur mirage, dwandwa-môha. Là, il ne se met plus en quête de son bien ou de son plaisir personnels, ni ne fuit plus la souffrance ou l'affliction personnelles, car ces choses ne l'affectent plus, et il ne dit plus : "Je suis vertueux", ou "Je suis un pécheur", mais il agit en sa haute nature spirituelle par la volonté du Divin et pour le bien universel.
Nous avons déjà vu qu'à cet effet la connaissance de soi, l'égalité, l'impersonnalité sont les premières choses nécessaires, et que c'est là le moyen de concilier la connaissance et les œuvres, la spiritualité et l'activité dans ce monde, le quiétisme toujours immobile du moi intemporel et le jeu éternel de l'énergie pragmatique de la Nature.
Mais la Guîtâ stipule à présent une autre nécessité, et plus grande, pour le karma-yogi qui a unifié son Yoga des œuvres et le Yoga de la connaissance. Ce ne sont pas seulement la connaissance et les œuvres qu'à présent on attend de lui, mais la bhakti également, la dévotion pour le Divin, l'amour et l'adoration et le désir de l'âme pour le Suprême.
Cette exigence, qui jusqu'ici n'a pas été expressément formulée, avait toutefois été amorcée lorsque l'Instructeur avait spécifié que le tournant nécessaire de son Yoga était la conversion de toutes les œuvres en un sacrifice au Seigneur de notre être avec pour sommet l'abandon de toutes les œuvres non seulement dans notre Moi impersonnel, mais, par l'impersonnalité, dans l'Être dont toute notre volonté et tout notre pouvoir tirent leur origine. Ce qui était alors sous-entendu est désormais amené à la lumière, et nous commençons de voir plus complètement le dessein de la Guîtâ.
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Mais en combinant la tranquille impersonnalité du moi unique avec la nécessité des œuvres de la Nature accomplies en sacrifice au Seigneur, nous échappons, grâce à cette double clef, à la personnalité égoïste inférieure et croissons en la pureté de notre personne spirituelle vraie.
Alors, nous ne sommes plus l'ego enchaîné et ignorant dans la Nature inférieure, mais le libre djîva dans la Nature suprême.
Alors, nous ne vivons plus dans la connaissance que le moi unique immuable et impersonnel et cette mutable et multiple Nature sont deux entités contraires, mais nous nous élevons jusqu'à l'étreinte même avec le Pouroushôttama découvert simultanément au moyen de ces deux pouvoirs de notre être.
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Il faut noter en effet que c'est la bhakti avec la connaissance que la Guîtâ attend du disciple, et que toutes les autres formes de dévotion, si elle les considère bonnes en elles-mêmes, ne lui semblent pas moins inférieures ; elles peuvent être utiles sur le chemin, mais ne sont pas la chose qu'elle vise en la culmination de l'âme.
Parmi ceux qui ont écarté le péché de l'égoïsme radjasique et qui marchent vers le Divin, la Guîtâ distingue quatre types de bhaktas.
Il y a ceux qui se tournent vers Lui, Le prenant pour refuge contre le chagrin et la souffrance dans le monde, ârta.
Il y a ceux qui Le cherchent comme dispensateur du bien dans le monde, arthârthî.
Il y a ceux qui viennent à Lui, poussés par le désir d'avoir la connaissance, djidjñâsou.
Et enfin, il y a ceux qui L'adorent en toute connaissance, djñânî.
Tous ont l'approbation de la Guîtâ, mais ce n'est que sur le dernier qu'elle appose le sceau de son entier accord.
Tous ces mouvements sans exception sont élevés et bons, oudârâh sarva évaïté, mais la bhakti alliée à la connaissance les surpasse tous, vishishyaté.
Nous pouvons dire que ces formes sont successivement la bhakti de la nature vitale-émotive et affective¹, celle de la nature pratique et dynamique, celle de la nature intellectuelle qui raisonne et celle de l'être intuitif le plus haut qui reprend tout le reste de la nature dans l'unité avec le Divin.
1. La bhakti plus récente avec son amour extatique est, à sa racine, de nature psychique ; elle n'est vitale-émotive que dans ses formes inférieures ou dans certaines de ses manifestations plus extérieures.
En pratique, toutefois, on peut regarder les autres comme des mouvements préparatoires. Car la Guîtâ elle-même dit ici que c'est seulement au terme de maintes existences qu'après être entré en possession de la connaissance intégrale et l'avoir élaborée en soi-même au fil de vies nombreuses, on peut enfin atteindre au Transcendant. La connaissance que le Divin est tout ce qui existe est en effet difficile à atteindre, et rares sur la terre sont les grandes âmes, mahatma, capables de Le voir ainsi pleinement et d'entrer en Lui de tout leur être, dans toutes les voies de leur nature, par le vaste pouvoir de cette connaissance qui englobe tout, sarva-vit sarva-bhâvéna.
[Permettez-moi de partager ici une réflexion qui m'est venue. Nous pouvons croire ce que nous voulons : il paraît même qu'il y en a qui croient sérieusement à la terre plate. Avant même d'avoir l'expérience de n'importe quel aspect du Divin, rien ne nous empêche de croire qu'il est "tout ce qui existe" pour reprendre les mots de Sri Aurobindo. Et si nous sommes fermes et persévérant dans notre croyance, peut-être qu'elle s'approfondira en foi et se transformera en expérience de son Omniprésence.]
La Mère – Agenda sans date de 1957
Au fond, le Divin donne exactement à chaque individu ce qu’il attend de lui. Si vous croyez que le Divin est lointain et cruel, il sera loin et cruel, parce que, pour votre bien suprême, il sera nécessaire que vous sentiez la colère de Dieu. Il sera Kâlî [1] pour les adorateurs de Kâlî, et la béatitude du bhakta [2]. Et il sera la Toute-Connaissance de ceux qui cherchent la Connaissance, l’Impersonnel transcendant de l’illusionniste. Il sera athée avec l’athée, et l’amour de celui qui aime. Il sera fraternel et proche, un ami toujours fidèle, toujours secourable, pour ceux qui le sentent comme le guide intérieur de chaque mouvement, de chaque minute. Et si vous croyez qu’il peut tout effacer, il effacera toutes vos fautes, toutes vos erreurs, inlassablement, et à chaque instant vous pourrez sentir sa Grâce infinie. En vérité, le Divin est ce que vous attendez de Lui dans votre aspiration profonde.
1. Kâlî : l’aspect guerrier (ou destructeur) du Divin.
2. Bhakta: celui qui suit la voie de l’amour.
[...]
Le Divin est avec vous selon vos aspirations. Cela ne veut pas dire, naturellement, qu’il se plie aux caprices de votre nature extérieure – je parle ici de la vérité de votre être. Et encore, il se modèle parfois sur vos aspirations extérieures, et si, comme les dévots, vous vivez dans ces alternances d’éloignement et d’embrassement, d’extase et de désespoir, le Divin aussi s’éloignera de vous ou se rapprochera, selon ce que vous croirez. L’attitude est donc très importante, même l’attitude extérieure. Les gens ne savent pas à quel point la foi est importante, comme la foi est miracle, créatrice de miracles. Car si vous vous attendez à chaque instant à être soulevé et tiré vers le Divin, Il viendra vous soulever et II sera là, tout proche, de plus en plus proche.
[Reprenons maintenant nos extraits des Essais sur la Guîtâ.]
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Très rare est la grande âme qui sait que Vâsoudéva, Être omniprésent, est tout ce qui est, vâsoudévah sarvam iti sa mahatma soudourlabhah.
Les hommes sont égarés par des désirs extérieurs variés qui les distraient du fonctionnement de la connaissance intérieure, kâmaïs tais taïr hrita-djñânâh. Dans leur ignorance, ils recourent à d'autres divinités, à des formes imparfaites de la déité qui correspondent à leur désir, prapadyanté'nyadévatâh. Limités, ils établissent cette règle ou ce culte, tam tam niyamam âsthâya, qui satisfont le besoin de leur nature. Et en tout cela, c'est la contrainte d'une détermination personnelle, c'est cet étroit besoin de leur nature qu'ils suivent et prennent pour la vérité suprême incapables encore de l'infini et de son ampleur.
Le Divin, sous ces formes, leur donne ce qu'ils désirent si leur foi est entière, mais de tels fruits, de telles gratifications sont temporaires, et il faut une piètre intelligence et une raison informe pour faire de leur poursuite un principe de religion et de vie. Dans la mesure où, de cette façon, il y a accomplissement spirituel, ce n'est que par rapport aux dieux ; ce n'est que le Divin dans des formations de la nature mutable et en tant qu'il donne des résultats de cette nature, qui est réalisé.
Mais ceux qui adorent le Divin transcendant et intégral embrassent tout cela et le transforment, exhaussent les dieux à leur zénith, la Nature à ses sommets, vont au-delà pour arriver jusqu'au Divin, réalisent et atteignent le Transcendant. Dévân déva-yadjo yânti mad-bhaktâ yânti mâm api.
Néanmoins, le Divin suprême ne rejette nullement ces adorateurs-là sous prétexte de leur vision imparfaite. Car le Divin en Son être suprême transcendant, non né, indiminuable et supérieur à toutes ces manifestations partielles, ne peut aisément être connu d'aucune créature vivante.
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Pour moi, la sâdhanâ consiste à aimer le Divin de plus en plus intégralement, de plus en plus absolument, d'un amour si total qu'il conduit à l'identification. (The Mother. En Route / [Madanlal Himatsinghka].- Pondicherry, 1987, P. 9 (July 1969)
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Par la force de cette foi en son culte et son adoration, son désir est accompli, ainsi que la réalisation spirituelle dont il est pour le moment capable. En cherchant à obtenir tout son bien du Divin, il finira par rechercher tout son bien dans le Divin. En dépendant du Divin pour ses joies, il apprendra à établir toute sa joie dans le Divin. En connaissant le Divin dans Ses formes et Ses qualités, il parviendra à Le connaître comme le Tout et comme le Transcendant qui est la source de toute chose¹.
1. Il y a place aussi pour les trois recherches inférieures même après le suprême accomplissement, mais elles sont alors transformées, elles ne sont pas étroitement personnelles car il peut encore y avoir une soif d'abolir le chagrin, le mal et l'ignorance et de voir évoluer de plus en plus et se manifester intégralement le bien, le pouvoir, la joie et la connaissance suprêmes dans cette Nature phénoménale.
Ainsi, par le développement spirituel, la dévotion devient-elle une avec la connaissance. Le djîva finit par trouver sa joie dans l'unique Divin dans le Divin connu comme étant tout l'être, toute la conscience et toute la joie, et comme étant toutes les choses, tous les êtres et tous les devenirs, connu dans la Nature, connu dans le moi, connu comme étant ce qui dépasse le moi et la Nature.
Le djîva est pour jamais en union avec Lui, nitya-youkta ; toute sa vie et tout son être sont un éternel Yoga avec le Transcendant auquel rien n'est supérieur, avec l'Universel hors duquel il n'existe personne ni rien.
Toute sa bhakti se concentre sur Lui, éka-bhaktih, non pas sur telle divinité partielle, telle règle ou tel culte.
Cette dévotion unique est toute sa loi de vie et il a dépassé tous les articles de foi des religions, toutes les règles de conduite, tous les buts personnels, de la vie.
Il n'a point de chagrins qu'il faille guérir, car il est en possession du Tout Extatique. Il n'a point de désirs qui le dévorent, car il possède le suprême et le Tout et il est proche de la Toute-Puissance qui procure toute plénitude. Il n'a plus de doutes et n'est plus dérouté dans ses recherches, car toute la connaissance se déverse sur lui depuis la Lumière où il vit. Il aime parfaitement le Divin et est Son bien-aimé ; car de même qu'il se réjouit dans le Divin, de même le Divin se réjouit-Il en lui.
Tel est l'amant de Dieu qui a la connaissance, djñânî bhaktah. Et ce connaissant, dit le Divin dans la Guîtâ, est Mon moi ; les autres ne saisissent que des motifs et des aspects dans la Nature, mais lui saisit précisément l'être essentiel et universel du Pouroushôttama à qui il est uni. Sa naissance est la naissance divine en la suprême Nature, intégrale en être, accomplie en volonté, absolue en amour, parachevée en connaissance. En lui, l'existence cosmique du djîva est justifiée parce qu'elle s'est dépassée et a de la sorte trouvé son entière et suprême vérité d'être.