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Depuis quelques jours, je ne trouvais aucun courage pour continuer les Lettres à Dilip et je découvre ce matin cette lettre qui commence par répondre sur la "facilité" de la sadhana. Curieusement, ce thème fut l'objet tout récemment d'un échange dans les commentaires.

Ensuite, je note que cette lettre très émouvante sur les difficultés de la nature humaine a été écrite une veille de Noël.

Voici la retranscription de cette lettre ; je n'ai fait qu'aérer le texte afin d'en faciliter la lecture sur internet, et partager une réflexion personnelle.

24 décembre 1935

Pourtant accoutumé à ce que les déclarations de Mère soient mal comprises ou mal rapportées, j’ai trouvé que lui faire ainsi affirmer que la transformation était facile pousse cette habitude à son extrême limite. Inutile de préciser qu’elle n’a jamais dit ni pu dire quoi que ce soit de ce genre, et il est surprenant que vous puissiez croire qu’elle ait proféré quelque chose d’aussi faux et absurde. Je dois vous rappeler que j’ai toujours insisté sur la difficulté de la sadhana.

Je n’ai jamais dit que surmonter le doute était aisé ; j’ai expliqué au contraire, que c’était difficile, parce que quelque chose dans le mental physique humain, de par sa nature même, s'accroche au doute juste pour douter ; je n'ai jamais assuré qu'il était facile de surmonter le chagrin, la dépression, la morosité et la souffrance, mais plutôt que c'était difficile, car quelque chose dans le vital humain s'y accroche et en a presque besoin, parce que cela fait partie du drame de la vie.

Je n'ai jamais prétendu non plus que le sexe, la colère, la jalousie, etc., étaient faciles à surmonter, mais au contraire que c'était ardu, parce qu'ils ont enracinés dans le vital humain et que même s'ils en sont expulsés, ils sont toujours ramenés soit par l'habitude du vital lui-même, soit par l'invasion de la Nature générale et la résurgence de sa vieille réponse.

J'ai répété ces choses-là des centaines de fois.

[Arrêtons-un instant ici car nous pouvons en tirer quelque chose pour notre pratique. Si nous parvenons à prendre conscience de ce qui, dans notre propre nature, s'accroche à l'obscurité... ou même si simplement nous reconnaissons le fait, alors cela sera plus facile pour nous de nous en détacher. Et si nous parvenons a offrir la résistance, la difficulté, alors, sans doute, que cela sera encore plus facile de l'éradiquer. Voyons la suite de la lettre de Sri Aurobindo, encore plus poignante.]

Votre idée selon laquelle mes difficultés seraient différentes de celles de la nature humaine est une construction mentale ou une déduction sans fondement réel. Si j'ignorais les difficultés humaines et par conséquent ne les tolérerais pas, comment se fait-il que je sois si patient envers elles, comme, je pense, vous ne pouvez le nier ?

Pourquoi, année après année, ai-je continué avec patience à débattre avec vos doutes, passant une si grande partie de mon temps à toujours essayer de mettre de la lumière sur vos difficultés, montrer comment sont les choses, expliciter une connaissance acquise par une expérience vivante et indiscutable ?

Est-ce que j'écris ces lettres chaque nuit parce que je n'ai aucune compréhension et aucune compassion envers vous dans vos doutes et vos difficultés ? Pourquoi est-ce que j'attends patiemment pendant des années que les sadhaks surmontent leurs problèmes de sexe ? Pourquoi est-ce que je tolère, aide et écris des lettres apaisantes à ces femmes qui s'effondrent, entament des grèves de la faim ou menacent de se suicider tous les quinze jours ?

Pourquoi supportons-nous tous ces problèmes, ces tracas, ces querelles, ces résistances, ces opprobres et ces critiques cruelles de la part des sadhaks, pourquoi avons-nous été si patients avec des hommes comme Bejoy, Harin et les autres, si nous ne comprenions pas du tout les difficultés de la nature humaine et n'avions aucune compassion à leur égard ?

Est-ce parce que j'insiste toujours sur la foi et décourage le doute comme moyen d'approche vers la réalisation spirituelle ? Un guide spirituel ayant du respect pour la vérité peut-il agir autrement ? Si j'encourage et soutiens le doute, le seul résultat sera qu'il durera indéfiniment et qu'aucune réalisation [extérieure ?] ne sera possible — de même que si j'encourage et soutiens le sexe ou tout autre mouvement contraire, ils dureront éternellement — même sans cela, ils persisteront suffisamment longtemps de par leur propre force et mouvement. Tout ce que je peux faire, c'est les tolérer, être patient et accorder assez de temps pour qu'ils soient transformés ou éliminés.

Si vous regardez tout cela honnêtement, vous verrez certainement que vous avez tiré une conclusion très erronée.

Quant à vos propos sur le drame et le quelque chose qui aime souffrir, personne ne doute que votre conscience extérieure n'aime pas sa souffrance. Le mental physique de l'homme et sa conscience détestent leur propre souffrance, et, livrés à eux-mêmes, n'aiment pas non plus voir les autres souffrir. Mais si vous essayez de sonder la signification de votre propre aveu concernant le goût pour le drame ou la tendance au drame, à laquelle très peu d'êtres humains échappent, et si vous allez assez profond, vous verrez que quelque chose dans le vital aime souffrir et s'accroche à la souffrance pour l'amour du drame ; c'est quelque chose qui se trouve sous la surface, non à la surface, mais qui est fort, presque universel dans la nature humaine et difficile à éradiquer, à moins qu'on ne le reconnaisse et ne s'en éloigne intérieurement.

Le mental et le physique de l'homme n'aiment pas souffrir, car s'ils aimaient cela, ce ne serait plus une souffrance ; mais cette chose dans le vital la désire, afin d'apporter du piment à la vie. C'est la raison pour laquelle les dépressions constantes reviennent sans cesse, même si le mental aspire à s'en débarrasser, parce que cet élément du vital répond, continue de répéter le même mouvement comme un gramophone dès qu'il est mis en marche, et insiste pour aller jusqu'au bout du même disque si souvent répété. Cela ne dépend pas vraiment des raisons que donne le vital pour recommencer la ronde et qui sont souvent très insignifiantes et tout à fait insuffisantes pour la justifier. C'est seulement par une forte volonté de se détacher, de ne pas justifier, de rejeter, de ne pas accueillir, qu'on peut finalement se défaire de cette très pénible et dangereuse tendance de la nature humaine.

Par conséquent, quand nous parlons de comédie vitale, de drame vital, nous le faisons à partir d'une connaissance psychologique qui ne s'arrête pas à la surface des choses, mais voit ces mouvements cachés. Il est impossible de gérer les choses pour les objectifs du yoga si nous nous limitons à la seule conscience de surface.

🌸

Chacun des points que vous abordez dans votre lettre nécessite un long traitement pour être compris de façon correcte ; je n'ai donc pas de temps pour le reste ce soir. Demain, j'essaierai de répondre à propos de la déclaration de Ramakrishna et de son degré de vérité, ensuite à propos des idées de Pritwi Singh, qui soulèvent de très grandes questions, et en connexion, celle du gourou et de votre Kabiraj et d’autres gourous. À condition, bien sûr, que j’aie le temps.

Dans une autre lettre à Dilip Sri Aurobindo revient sur les difficultés qu'il a dû traverser.

8 décembre 1935

Mais encore une fois, quelles idées étranges ! – que je suis né avec un tempérament supramental, n'ai jamais possédé de cerveau ou de mental ni aucune connaissance de la mentalité humaine, et que je ne sais rien des dures réalités...

Grand Dieu ! Toute ma vie, je me suis débattu avec les dures réalités, depuis la lutte, les privations et la quasi-famine en Angleterre, en passant par les rudes difficultés et les périls de la direction, de l'organisation révolutionnaire et de l'activité en Inde, jusqu'aux bien plus grands obstacles, intérieurs et extérieurs, qui surgissent sans relâche ici, à Pondichéry.

Ma vie a été une bataille depuis mes plus jeunes années et continue de l'être ; que je la livre maintenant depuis une chambre située au premier étage et tout autant par des moyens spirituels que par d'autres, extérieurs, ne change en rien son caractère. Mais, bien sûr, comme nous n'avons pas crié ces choses sur les toits, il est naturel, je suppose, que les sadhaks pensent que je vis dans un royaume de rêve, auguste et voluptueux, où rien de la dure réalité de la vie ou de la nature humaine ne se présente. Mais tout de même, quelle illusion !

Finalement, j'ai écrit davantage que ce que le temps me permettait, mais je n'ai pas abordé le point principal, c'est-à-dire la véritable nature du yoga – sa réalité et non l'image irréelle que les gens construisent dans leur esprit.

Et puisqu'il a été question de la difficulté de la sadhana, nous pouvons aussi noter qu'à de nombreuses reprises dans les Lettres sur le yoga, Sri Aurobindo nous invite, voir nous exhorte, à choisir pour nous les méthodes les plus faciles par exemple avec celle-ci dans lequel Sri Aurobindo revient sur l'immense labeur que Lui et la Mère ont accompli pour l'humanité.

Non que l'on ne puisse rien accomplir en tirant par un effort violent et tendu ; cela finit par imposer un résultat ou un autre, mais avec des difficultés, des retards, des luttes, des soulèvements puissants de la Force qui perce en dépit de tout. Râmakrishna lui-même a commencé par tirer et faire effort, et il est parvenu au résultat qu'il cherchait, mais au prix d'un bouleversement terrible et périlleux ; ensuite il a adopté la manière tranquille du psychique chaque fois qu'il voulait obtenir un résultat, et il y parvenait aisément et dans un minimum de temps.

Vous dites que cette méthode est trop difficile pour vous et que seuls les "Avatar" comme la Mère ou moi peuvent l'appliquer. Cette conception est étrangement fausse ; car c'est au contraire la voie la plus facile, la plus simple et la plus directe, et n'importe qui peut l'emprunter s'il tranquillise son mental et son vital : même ceux qui sont dix fois moins doués que vous en sont capables. C'est l'autre manière, faite de tension, de contrainte, de dur effort qui est difficile et exige une grande force de Tapasyâ.

Quant à la Mère et à moi-même, nous avons dû essayer toutes les voies, suivre toutes les méthodes, surmonter des montagnes de difficultés, porter un fardeau beaucoup plus lourd que le vôtre ou celui de n'importe qui, dans l'Ashram ou ailleurs, subir des conditions beaucoup plus difficiles, livrer des batailles, endurer des blessures, frayer des routes à travers des marécages, des déserts et des forêts impénétrables, vaincre des masses d'hostilité ; labeur, j'en suis certain, tel que nul autre n'en avait accompli avant nous.

Car le Pionnier, dans un travail comme le nôtre, ne doit pas seulement faire descendre le Divin et le représenter ou l'incarner, mais représenter aussi l'élément ascendant de l'humanité, porter tout entier le fardeau de l'humanité et éprouver, non pas dans le simple jeu de la Lîlâ, mais dans l'implacable réalité, toute l'obstruction, toute la difficulté, toute l'opposition qu'il est possible de rencontrer sur le sentier, dans un labeur semé d'embûches et d'entraves et dont la victoire ne peut être que tardive.

Mais il n'est ni nécessaire, ni tolérable que l'expérience se répète tout entière une fois de plus chez les autres.

C'est parce que notre expérience est complète que nous pouvons indiquer aux autres une route plus directe et plus facile... si seulement ils veulent bien consentir à l'emprunter.

C'est en raison de notre expérience, acquise à un prix énorme, que nous pouvons vous exhorter ainsi, vous et les autres :

"Adoptez l'attitude psychique ; suivez le chemin direct et ensoleillé, en vous laissant porter ouvertement ou secrètement par le Divin ; s'il se cache, il se montrera au bon moment ; ne vous obstinez pas à choisir la route pénible et pleine d'embûches le chemin détourné et difficile."

 9 décembre 1950

À toi qui a été l'enveloppe matérielle de notre maître, à toi notre infinie gratitude, devant toi qui a tant fait pour nous, qui a travaillé, lutté, souffert, espéré, enduré tant de choses, devant toi qui a tout voulu, tout tenté, tout préparé, tout accompli pour nous, devant toi nous nous inclinons et implorons de ne jamais oublier un seul instant tout ce que nous te devons.

M.

Nous aspirons au temps où il ne sera plus nécessaire que Sri Aurobindo meure.

La Mère – Agenda du 22 novembre 1967

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