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Je me suis réveillé avec en tête le souvenir de ce passage de la Mère, dans Paroles d'Autrefois :

Et si vous réfléchissez au nombre incalculable de pensées qui sont émises journellement, vous verrez surgir devant votre imagination le tableau complexe, mouvant, frémissant et terrible de toutes ces formations qui s’entrecroisent et s’entrechoquent, luttent, succombent et triomphent dans un mouvement vibratoire tellement rapide que nous pouvons à peine nous le représenter.

Vous vous rendez compte maintenant de ce que peut être l’atmosphère mentale d’une ville comme Paris où des millions d’êtres pensent, et quelles pensées ! Vous vous représentez cette masse grouillante et mouvante, cet enchevêtrement inextricable.

Eh bien, malgré toutes les tendances, toutes les volontés, toutes les opinions contradictoires, il s’établit une sorte d’unification, d’identité entre toutes ces vibrations, car toutes, à d’infimes exceptions près, toutes expriment la convoitise, la convoitise sous toutes ses formes, tous ses aspects, dans tous les plans.

Toutes les pensées des mondains qui n’ont pour but que les jouissances et les divertissements matériels expriment la convoitise.

Toutes les pensées des producteurs intellectuels ou artistes assoiffés de considération, de renommée et d’honneurs, expriment la convoitise.

Toutes les pensées des gouvernants et des fonctionnaires aspirant à plus de pouvoir et plus d’influence expriment la convoitise.

Toutes les pensées des milliers d’employés et d’ouvriers, de tous les opprimés, les malchanceux, les écrasés, luttant pour une amélioration de leur triste existence expriment la convoitise.

Et tous, riches ou pauvres, puissants ou faibles, privilégiés ou infortunés, intellectuels ou inintelligents, savants ou ignorants veulent de l’or, toujours plus d’or pour satisfaire toutes leurs convoitises.

Si de place en place jaillit parfois l’étincelle d’une pensée pure et désintéressée, d’une volonté de bien faire, d’une recherche sincère de la vérité, elle est bien vite engloutie dans ce flot matériel qui roule comme une mer de vase...

Et pourtant il nous faut allumer les étoiles qui l’une après l’autre viendront éclairer cette nuit.

🌸

Ce texte de Mère date de 1912 et je ne peux m'empêcher de penser à l'atmosphère sociale et politique actuelle : nous sommes encore en plein dedans !

Certes, bien des chercheurs spirituels, ou simplement humanistes, ont dû se rendre compte par eux-mêmes qu'au fur et à mesure où grandit l'aspiration spirituelle, les besoins matériels diminuent ; c'est en quelque sorte une première réponse possible à notre convoitise. Pour autant, c'est évidemment encore insuffisant – un besoin plus profond et plus impérieux se présente pour trouver comment déraciner notre convoitise, notre avidité.

Mais après tout, peut-être est-ce peine perdue car nous sommes fabriqués comme cela : l'avidité est une partie inhérente à notre mental et notre vital – Sri Aurobindo a en effet parlé quelque part d'un faim insatiable, car derrière, il s'agit de la faim d'un infini. 

Pourtant, faire grandir en nous une nature désintéressée est à notre portée et plus nous nous efforçons de nous aligner sur la Volonté divine, sur la Conscience divine, plus nous offrons nos actions au Divin, plus l'emprise de l'ego se relâche.

Et puis, nous avons toujours la grâce – même si nous ne comprenons pas encore clairement à quel point c'est une grâce – d'offrir nos difficultés au Divin, à la Mère divine. Nous ne sommes pas seuls avec notre fardeau ; si nous prenons conscience d'une convoitise, d'une avidité dans un recoin de notre personnalité, nous pouvons, dans un double mouvement, en faire l'offrande et appeler-invoquer l'Aide divine.

J'en suis venu aussi à me dire que toutes nos convoitises, toutes nos avidités, reposaient sur une insatisfaction fondamentale, un manque, ou toutes sortes de manques... que nous cherchons à combler avec nos passions, nos addictions, nos distractions...

Finalement, seule la plénitude peut nous combler.

Où se trouve t-elle, cette plénitude ?

C'est sans doute à chacun de se poser la question et de laisser venir les expériences qui apporteront les réponses.

Je suis tenté de dire que la plénitude se trouve dans l'être. La plupart du temps, nous voulons faire, il faut tout le temps faire quelque chose – et notre conscience est habitée par toutes sortes de convoitises, et de conceptions fausses sur nous mêmes : nous devrions être comme ceci ou comme cela, devenir ceci, cela, nous transformer comme ceci, comme cela...

Mais quand tout ce bavardage intérieur cesse, avec toutes nos tentatives intérieures d'être comme ceci, comme cela, et que l'on se contente d'être, ou plutôt que l'on laisse l'être se répandre dans notre conscience, alors on s'aperçoit qu'il ne manque rien : c'est ! Qu'est-ce que c'est ? Cela ressemble à un aperçu d'une pure Existence.

Je subodore que plus souvent nous plongerons dans le bain de cette pure Existence de l'être, moins les convoitises auront d'emprises sur nous. Nous pouvons apprendre, et ce n'est pas si compliqué : rien à faire, rien à essayer, rien à vouloir, juste être, se laisser être.

Qui est-ce qui fait l’œuf ? Est parce-que la conscience se calme, se détend, s'ouvre... que l'être se manifeste, ou est-ce parce que l'être se manifeste que la conscience s'immobilise et se remplit de calme, de paix, de silence ? Les deux semblent se compléter et se soutenir mutuellement.

Parfois, nos expériences sont le résultat d'une pratique, d'une méditation, d'une concentration ; et pourtant avec le recul, cet aboutissement n'est qu'un balbutiement, une ébauche, une préparation ou une base.

Rechercher ce texte, m'a permis d'en trouver un autre, encore tout autant d'actualité :

La Mère – Parole d’Autrefois – 25 juin 1912

Quelle est l’idée la plus utile à répandre et l’exemple le meilleur à donner ?

On peut considérer la question de deux manières   : l’une très générale s’adressant à la terre entière, l’autre particulière concernant le milieu social qui est actuellement le nôtre.

Au point de vue général, il me semble que l’idée la plus utile à répandre est double   :

1) que l’homme porte au-dedans de lui la puissance, la sagesse, la connaissance parfaites, et que s’il veut les posséder, il lui faut les découvrir dans la profondeur de son être, par introspection et concentration ;

2) que ces qualités divines se retrouvent identiques au centre, au cœur de tout être, d’où l’unité essentielle de tous, et toutes les conséquences de solidarité et de fraternité qui en découlent.

Le meilleur exemple à donner serait celui de la sérénité sans mélange, du bonheur immuablement paisible qui deviennent l’apanage de celui qui sait vivre intégralement cette pensée du Dieu Un en tous.

Au point de vue de notre milieu actuel, voici l’idée qui me semble la plus utile à répandre   :

Ce n’est dans aucun moyen extérieur, améliorations matérielles ou transformations sociales, que réside la véritable évolution progressive, celle qui peut mener l’homme vers le bonheur auquel il a droit. Ce sont les perfectionnements individuels, intérieurs et profonds, qui constituent le progrès réel et peuvent transformer totalement l’état actuel des choses et changer la souffrance et la misère en satisfaction sereine et durable.

Par suite, le meilleur exemple est celui du premier perfectionnement individuel permettant tous les autres, de la première victoire à remporter sur la personnalité égoïste   : le désintéressement.

À l’heure où tous se ruent sur l’argent comme moyen de satisfaire leurs innombrables convoitises, celui qui reste indifférent à la richesse et qui agit non point en vue d’un gain, mais uniquement pour se conformer à un idéal désintéressé, donne sans doute l’exemple le plus immédiatement utile.

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