Introduction de la Synthèse des Yogas
Ceux qui souhaiteraient découvrir le Yoga intégral de Sri Aurobindo pourraient se trouver découragé d'emblée par les mille pages de sa Synthèse. Par contre, les cinq petits chapitres de l'introduction se lisent très facilement – et il y dit déjà beaucoup, avec des indications très précieuses. J'ai rassemblé ces 5 chapitres en un PDF facilement partageable.
Extraits chapitre 1 – La vie et le Yoga
...toutes les vérités et les pratiques trop strictement formulées vieillissent et perdent la plus grande part, sinon la totalité, de leur vertu ; elles doivent constamment être renouvelées dans les eaux vives de l’esprit qui raniment le véhicule mort ou mourant et le transforment pour qu’il puisse vivre une vie nouvelle. Renaître perpétuellement, telle est la condition de l’immortalité matérielle. Notre époque souffre des douleurs de l’enfantement, et toutes les formes de pensée et d’action qui recèlent un fort pouvoir d’utilité ou quelque secrète vertu de persistance affrontent une épreuve suprême et ont l’occasion de renaître. Le monde actuel ressemble à un énorme chaudron de Médée où tout est coulé, mis en pièces, expérimenté, combiné et recombiné, soit pour périr et servir de matériaux épars à des formes neuves, soit pour émerger rajeuni et changé, prêt pour une existence nouvelle.
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...le yoga (…) pourrait devenir l’un des éléments dynamiques de la vie future de l’humanité. (…) Mais il faut tout d’abord qu’il se redécouvre lui-même, qu’il reprenne conscience de sa raison d’être profonde par rapport à la vérité globale et au but que poursuit la Nature, et, grâce à cette nouvelle connaissance de lui-même et à cette réévaluation, qu’il procède à une nouvelle et plus large synthèse.
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Si l’on examine correctement la vie et le yoga, on s’aperçoit que la vie tout entière, consciemment ou subconsciemment, est un yoga. Par ce terme, en effet, nous entendons un effort méthodique de perfection de soi par l’expression des potentialités secrètes et latentes de notre être — la plus haute condition de la victoire dans cet effort —, par l’union de l’individu humain et de l’Existence universelle et transcendante que nous voyons partiellement s’exprimer dans l’homme et dans le cosmos. Si nous regardons derrière les apparences, la vie tout entière est un immense yoga de la Nature qui cherche dans le conscient et le subconscient à réaliser sa perfection par l’expression croissante de ses potentialités encore inatteintes et qui tente de s’unir à sa propre réalité divine.
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Le yoga, comme l’a dit Swâmî Vivékânanda, peut être considéré comme un moyen de comprimer notre évolution en une seule vie ou en quelques années, ou même en quelques mois d’existence corporelle. Les divers systèmes de yoga ne font donc que sélectionner ou comprimer en des formes d’intensité plus étroites, mais plus énergiques, les méthodes générales que la grande Mère utilise déjà dans son immense labeur d’ascension.
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Toutes les méthodes groupées communément sous le nom de « yoga » sont des procédés psychologiques spéciaux fondés sur une vérité établie de la Nature et qui font apparaître, à partir de fonctions normales, des pouvoirs et des résultats qui étaient toujours là, latents, mais que les mouvements ordinaires de la Nature ne manifestent pas facilement ni fréquemment.
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Aucune synthèse des yogas n’est donc satisfaisante si elle n’a pas pour objectif de réunir Dieu et la Nature dans une vie humaine libérée et accomplie, ou si ses méthodes, non seulement ne permettent pas, mais ne favorisent pas une harmonie de nos activités et de nos expériences intérieures et extérieures en donnant aux unes et aux autres leur plénitude divine. Car, précisément, l’homme est l’expression et le symbole d’une Existence supérieure descendue dans un monde matériel où l’inférieur a la possibilité de se transfigurer en assumant la nature du supérieur, et le supérieur de se révéler dans les formes de l’inférieur.
Se dérober à la vie qui nous est donnée pour réaliser cette possibilité transfiguratrice, ne peut en aucun cas être la condition indispensable ni le but complet et ultime de notre suprême effort, ni le moyen le plus puissant de notre accomplissement. Ce ne peut être qu’une nécessité temporaire, dans certaines conditions, ou un effort spécialisé très avancé qui peut s’imposer à certains individus afin de préparer l’espèce à une possibilité collective plus grande. L’utilité véritable du yoga, son objet complet, ne peuvent être atteints que quand le yoga conscient en l’homme, de même que le yoga subconscient dans la Nature, embrasse la vie, et que, une fois de plus, regardant à la fois le chemin et la réalisation, nous pouvons dire d’une façon plus parfaite et plus lumineuse : « La vie tout entière est un yoga. »
Extraits chapitre 2 – Les trois étapes de la Nature
La manifestation progressive de la Nature en l’homme — ce qu’en langage moderne on appelle son évolution — dépend nécessairement de trois éléments successifs : celui qui a déjà évolué, celui qui, encore imparfait et en partie fluide, poursuit son évolution consciente, et celui qui doit apparaître dans l’évolution, et qui se révèle peut-être déjà de temps en temps, sinon constamment, ou qui apparaît de façon assez récurrente et régulière en des formations primaires ou en d’autres plus développées, et peut-être même en quelques-unes assez rares qui s’approchent de la plus haute réalisation possible pour notre humanité actuelle.
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Par conséquent, si cet équilibre inférieur [le corps] est la base et le premier instrument des mouvements supérieurs que le Pouvoir universel entend manifester et s’il constitue le véhicule dans lequel le Divin cherche à se révéler ici-bas ; s’il est vrai, comme l’assure la sagesse indienne, que le corps est l’instrument prévu pour accomplir la loi vraie de notre nature, il s’ensuit que toute aversion définitive pour la vie physique est nécessairement une aversion pour la totalité de la Sagesse divine et un renoncement au but qu’elle poursuit dans la manifestation terrestre2.
Ce refus est peut-être l’attitude juste pour certains individus, si telle est la loi secrète de leur développement, mais cela n’a jamais été le but prévu pour l’humanité. En conséquence, un yoga qui ignore le corps et qui fait de sa suppression ou de son rejet la condition indispensable d’une spiritualité parfaite, ne peut pas être un yoga intégral. Au contraire, la perfection du corps devra elle aussi participer au triomphe final de l’Esprit, et la divinisation de la vie corporelle sera le sceau final que Dieu mettra sur son œuvre dans l’univers. Si le physique fait obstacle au spirituel, ce n’est pas une raison pour le rejeter, car dans la secrète providence de ce monde, nos plus grandes difficultés sont aussi nos meilleures opportunités. Une suprême difficulté est le signe que la Nature nous donne d’une suprême victoire à remporter et d’un ultime problème à résoudre ; elle ne nous avertit pas d’un piège inextricable qu’il nous faut éviter ou d’un ennemi trop fort pour nous et devant lequel nous devons fuir.
2. Dans le langage de Sri Aurobindo, il est rarement question de « création » terrestre, comme si le Divin était extérieur au monde, mais de « manifestation », car la terre est le lieu où le Divin se manifeste progressivement par l’évolution.
De même, les énergies vitales et nerveuses en nous sont d’une grande utilité ; elles demandent aussi la réalisation divine de leurs possibilités dans notre accomplissement ultime. (…) Par conséquent, un yoga qui détruit les énergies vitales ou les contraint à un apaisement apathique, ou qui les extirpe comme une source d’activités nuisibles, n’est pas un yoga intégral. Il faut les purifier, non les détruire — les transformer, les maîtriser, les utiliser, tel est le but pour lequel elles furent créées et développées en nous.
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Si la vie corporelle est la base et le premier instrument que la Nature ait solidement établi pour nous dans l’évolution, notre vie mentale est le but et l’instrument supérieur qu’elle prépare ensuite. Dans son mouvement ascendant habituel, c’est à cela qu’elle pense, c’est sa plus haute préoccupation, sauf à ses périodes d’épuisement et de repli dans une obscurité reposante et réparatrice, c’est sa recherche constante, chaque fois qu’elle peut se libérer des chaînes de ses premières réalisations vitales et physiques. Or en l’homme, une particularité des plus importantes se manifeste ; son mental n’est pas simple mais double, et même triple : un mental matériel et nerveux1, un mental purement intellectuel qui s’affranchit des illusions du corps et des sens, et un mental divin au-dessus de l’intellect, qui à son tour se libère des modes imparfaits de la raison discriminante, logique et imaginative.
1. Le mental matériel est un mental microscopique, répétitif, plein de craintes et d’automatismes, qui enregistre les moindres sensations et les moindres faits de la vie matérielle et les ressasse indéfiniment. C’est en lui que s’enracinent les habitudes de la vie. C’est la première émergence ou fixation du Mental dans la Matière.
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La vraie existence humaine (...) ne commence que quand la mentalité intellectuelle émerge de la mentalité matérielle et que nous commençons à vivre de plus en plus dans le mental, délivrés de l’obsession nerveuse et physique et de plus en plus capables, à mesure que cette liberté grandit, d’accepter correctement la vie du corps et de nous en servir correctement.
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(…) au-delà de cette mentalité intellectuelle, existe une mentalité divine.
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En fait, la vie mentale évoluant en l’être humain n’est pas l’apanage de tous les hommes. Si l’on en juge d’après les apparences actuelles, elle ne semblerait pleinement développée que chez certains individus tandis que chez la plupart, sinon la majorité, elle n’est apparemment qu’une toute petite partie mal organisée de leur nature habituelle, ou une partie qui, n’ayant pas du tout évolué, demeure latente et difficile à rendre active. La vie mentale n’a certes pas achevé son évolution dans la Nature ; elle n’a pas encore établi de solides fondations dans l’animal humain.
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Le génie est une tentative de l’Énergie universelle pour accélérer et intensifier nos pouvoirs intellectuels afin de les préparer aux facultés plus puissantes, plus directes et plus rapides qui constituent le fonctionnement du mental supra-intellectuel ou mental divin. Ce n’est donc pas une anomalie, un phénomène inexplicable, mais l’étape suivante parfaitement naturelle et dans la ligne normale de son évolution.
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Le sauvage n’est peut-être pas tant le premier ancêtre de l’homme civilisé que le descendant dégénéré d’une civilisation précédente.
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(…) ou bien l’homme, de par son privilège d’être mental, peut se libérer de tout le fardeau des lois nonchalantes de l’évolution, ou bien il représente déjà un haut niveau d’aptitude matérielle aux activités de la vie intellectuelle et il a toujours le pouvoir de les manifester, à condition que les circonstances soient favorables et l’atmosphère suffisamment stimulante. Ce n’est pas l’incapacité mentale qui crée le sauvage, mais l’isolement, ou parce qu’il a longtemps rejeté les occasions offertes et s’est soustrait à l’impulsion qui pouvait l’éveiller. La barbarie est un sommeil intermédiaire, non une obscurité originelle.
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(…) il est fort possible que la plénitude de la vie mentale, la souplesse, la flexibilité et les immenses capacités de l’intellect, la richesse harmonisée des émotions et de la sensibilité, ne soient qu’un passage vers une vie plus haute et vers le développement de facultés plus puissantes qui ne sont pas encore manifestées et qui prendront possession de l’instrument inférieur comme le mental lui-même a pris possession du corps et fait de l’être physique un instrument qui ne vit plus seulement pour sa propre satisfaction, mais pour servir de base et de matériau à une activité supérieure.
Toute la philosophie indienne repose sur l’affirmation qu’il existe une vie plus haute que la vie mentale ; acquérir et organiser cette vie supérieure est l’objet véritable des méthodes de yoga. Le Mental n’est pas le dernier terme de l’évolution, ni son but ultime, mais un instrument, au même titre que le corps.
Et la tradition indienne affirme que ce qui doit se manifester, n’est pas un terme nouveau dans l’expérience humaine ; cela s’est déjà manifesté dans le passé, et a même gouverné l’humanité à certaines périodes de son évolution. En tout cas, pour que l’on en parle, il faut que le fait se soit produit à un moment donné, au moins partiellement. Et si, depuis lors, la Nature est retombée de son haut accomplissement, il faut en chercher la raison, toujours, dans quelque harmonie inatteinte ou quelque insuffisance de la base intellectuelle et matérielle, à laquelle elle doit alors revenir...
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Il existe, disons-nous, une harmonisation des plus hautes facultés — qui correspondent à peu près aux facultés psychologiques de révélation, d’inspiration et d’intuition, bien qu’elles n’agissent pas au niveau de la raison intuitive ni du mental divin mais sur un plan plus élevé encore — qui voient la Vérité directement, face à face, ou, plutôt, qui vivent dans la vérité des choses, une vérité universelle et transcendante à la fois, dont elles sont l’expression et l’activité lumineuses, car ces facultés sont la lumière d’une existence consciente qui prend la place de l’existence égoïste, une existence à la fois cosmique et transcendante dont la nature est Béatitude. Ces facultés sont évidemment divines, et pour l’homme tel qu’il est à présent constitué, elles paraissent surhumaines.
(…)
Mais dans le yoga, ces trois termes [Sat-chid-ânanda] sont également envisagés sous leurs aspects psychologiques comme les états d’une existence subjective à laquelle notre conscience de veille est maintenant étrangère, mais qui existe en nous sur un plan supraconscient, et à laquelle, par conséquent, nous pouvons toujours nous élever.
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L’évolution dont nous sommes les témoins, et le sommet terrestre, peut, en un sens, être considérée comme une manifestation inverse par laquelle ces Pouvoirs suprêmes dans leur unité et leur diversité utilisent, développent et perfectionnent la substance et les activités imparfaites de la Matière, de la Vie et du Mental, afin que ceux-ci — les modes inférieurs — puissent de plus en plus exprimer, au sein des relativités changeantes, l’harmonie des états divins et éternels d’où ils sont nés. Si telle est la vérité de l’univers, le but de l’évolution est aussi sa cause ; ce qui est immanent dans ses éléments, peu à peu se libère. Mais cette libération est assurément imparfaite si elle n’est qu’une évasion et s’il n’y a pas retour sur la substance contenante et les activités pour les soulever et les transformer. L’immanence même n’aurait pas de raison d’être plausible si elle n’aboutissait pas à cette transfiguration.
Par contre, si le mental humain arrive à manifester les splendeurs de la Lumière divine, si les émotions et la sensibilité humaines peuvent être transformées en un réceptacle de la Béatitude suprême et assumer son mouvement et sa mesure, si l’homme peut sentir que son action non seulement représente, mais qu’elle est le mouvement d’une Force non égoïste et divine, et si la substance physique de notre être peut participer suffisamment de la pure Essence suprême, unir suffisamment la plasticité à une certaine pérennité pour pouvoir supporter et prolonger ces expériences et ces activités suprêmes, alors le long labeur de la Nature s’achèvera par un couronnement qui justifiera ses efforts, et ses évolutions révéleront leur signification profonde.
La vision de cette existence suprême, même fugitive, est si éblouissante, son charme si envoûtant, que l’ayant eue ne fût-ce qu’une fois, il nous paraît parfaitement légitime de négliger tout le reste pour la revivre.
(…)
La connaissance ultime est celle qui perçoit et accepte Dieu dans l’univers autant que par-delà l’univers, et le yoga intégral est le yoga qui, après la découverte du Transcendant, peut revenir dans l’univers et le posséder, gardant à volonté le pouvoir de descendre autant que de monter la grande échelle de l’existence. Car si la Sagesse éternelle existe vraiment, la faculté mentale doit avoir, elle aussi, quelque utilité supérieure et une haute destinée. Or cette utilité dépendra nécessairement de la place qu’occupera le mental dans l’ascension et dans le retour, et cette destinée sera nécessairement une plénitude et une transfiguration, et non une amputation ou une annulation.
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Nous percevons donc trois étapes dans la Nature : une vie corporelle qui est la base de notre existence ici-bas dans le monde matériel ; une vie mentale à laquelle nous émergeons et par laquelle nous haussons la vie corporelle à un usage plus haut et l’élargissons en la rendant plus complète ; et une existence divine, but des deux autres, qui revient aussi sur elles pour les libérer et leur ouvrir leurs propres possibilités les plus hautes.
Considérant qu’aucune de ces étapes n’est hors de notre portée ou en dessous du niveau de notre nature actuelle, et qu’aucune ne doit être obligatoirement détruite pour parvenir à l’accomplissement final, nous admettons que cette libération et cette plénitude font pour le moins partie, et une large et importante partie, du yoga et de son but.
Extraits chapitre 3 – La triple vie
Selon Sri Aurobindo, l’évolution est le produit d’une « involution » : rien ne peut évoluer dans la Matière, qui n’y soit déjà contenu ou « involué », comme l’arbre et toutes ses branches sont contenus ou involués dans la semence.
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Préservant et perfectionnant la vie physique, faisant fructifier la vie mentale, le but de la Nature, et ce devrait être le nôtre, est de dévoiler, dans un corps et dans un mental accomplis, les activités transcendantes de l’Esprit. De même que la vie mentale n’abolit pas la vie corporelle mais œuvre à son élévation et à sa meilleure utilisation, de même la vie spirituelle ne devrait pas abolir, mais transfigurer nos activités intellectuelles, émotives, esthétiques et vitales.
L’Homme, en effet, se tient au sommet de la Nature terrestre. Il est, sur la terre, le seul instrument en lequel puisse s’accomplir pleinement l’évolution de la Nature, et le lieu d’une triple naissance. C’est un organisme vivant doté d’un corps et d’une vie qui sont l’habitacle et le moyen d’action d’une manifestation divine. L’Homme, en effet, se tient au sommet de la Nature terrestre. Il est, sur la terre, le seul instrument en lequel puisse s’accomplir pleinement l’évolution de la Nature, et le lieu d’une triple naissance. C’est un organisme vivant doté d’un corps et d’une vie qui sont l’habitacle et le moyen d’action d’une manifestation divine.
Puisque tel est le plan de l’Énergie divine dans l’humanité, toute la méthode et le but de notre existence dépendront de l’interaction de ces trois éléments de notre être. Et puisque ces éléments se sont formulés séparément dans la Nature, l’homme a devant lui le choix entre trois genres de vie : l’existence matérielle ordinaire, une vie d’activité mentale et de progrès, et l’immuable béatitude spirituelle. Mais à mesure qu’il progresse, il peut combiner ces trois formes, résoudre leurs désaccords en un rythme harmonieux et ainsi créer en lui-même la divinité complète, l’Homme parfait.
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(…) toujours la Vie cherche l’immortalité ; mais puisque la forme individuelle est impermanente et que seule l’idée de la forme est permanente dans la conscience qui crée l’univers — car là, elle ne périt pas —, cette reproduction constante est la seule immortalité matérielle possible. Conservation, répétition, multiplication, sont donc nécessairement les instincts prédominants de toute existence matérielle. La vie matérielle semble suivre à jamais un cycle immuable.
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(…) le Mental, à la différence de la vie corporelle, possède un champ infini ; souple dans son expansion, il modifie ses formations sans difficulté. Changement, élargissement, perfectionnement, telles sont ses dispositions naturelles. Le Mental, lui aussi, suit un mouvement cyclique, mais ce sont plutôt des spirales qui vont s’élargissant. Sa foi se nomme perfectibilité, son mot d’ordre est le progrès.
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La loi caractéristique de l’Esprit est la perfection en soi et l’infinitude immuable. Il possède toujours et naturellement l’immortalité qui est le but de la Vie, et la perfection que recherche le Mental. Atteindre l’éternel et réaliser ce qui est identique en toutes choses et par-delà toutes choses, goûter la béatitude dans l’univers et hors de l’univers, sans être affecté par les imperfections et les limitations des formes ou des activités en lesquelles l’Esprit demeure, telle est la splendeur de la vie spirituelle.
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(…) la vraie relation de l’âme et du Suprême, alors qu’elle est dans l’univers, n’est pas d’affirmer égoïstement son existence séparée ni de s’anéantir dans l’Indéfinissable, mais de réaliser son unité avec le Divin et le monde et de les unir dans l’individu…
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La vie mentale se concentre sur les activités esthétiques, éthiques et intellectuelles. Par nature, le Mental est idéaliste et recherche la perfection.
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Le Mental ne trouve pleinement sa force et sa mesure que lorsqu’il se jette dans la vie et en accepte les possibilités autant que les résistances comme le moyen d’une plus grande perfection. La lutte contre les difficultés du monde matériel forge le caractère moral des individus et diverses écoles de pensée élaborent une éthique ; en contact avec la vie et ses réalités, l’Art acquiert une plus grande vitalité, la Pensée consolide ses abstractions et les généralisations du philosophe se fondent sur les assises stables de la science et de l’expérience.
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Le mental progressif révèle sa plus haute noblesse quand il s’efforce d’élever l’humanité tout entière jusqu’à son niveau, soit qu’il sème à tous vents l’image de sa pensée et de sa réalisation, soit qu’il change la vie matérielle de l’espèce en lui donnant des formes nouvelles — religieuses, intellectuelles, sociales ou politiques — cherchant à représenter plus fidèlement cet idéal de vérité, de beauté, de justice, de rectitude, qui illumine l’âme humaine. Dans ce domaine, l’échec importe peu, car cette seule tentative est en soi dynamique et créatrice. La lutte du Mental pour élever la vie est la promesse et la condition de la conquête de la vie par quelque chose de plus haut que le Mental lui-même.
Cette chose plus haute — l’existence spirituelle — s’occupe de ce qui est éternel, mais il ne s’ensuit pas qu’elle soit complètement détachée de ce qui est transitoire. Pour l’homme spirituel, la beauté parfaite dont rêve le mental, s’accomplit dans une beauté, une félicité et un amour éternels qui ne dépendent de rien et se trouvent également derrière toutes les apparences objectives ; son rêve de Vérité parfaite s’accomplit dans la Vérité suprême et éternelle existant en soi, évidente en soi et qui ne varie jamais, mais qui explique toutes les variations, car elle est leur secret et le but de tous les progrès ; son rêve d’action parfaite s’accomplit dans la Loi toute-puissante et spontanée qui demeure à jamais au cœur de toutes choses et qui se traduit ici-bas par le rythme des mondes.
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Mais s’il est souvent difficile pour la vie mentale de s’adapter à cette activité matérielle épaisse et résistante, combien l’existence spirituelle doit-elle trouver plus difficile encore de subsister dans un monde qui semble rempli, non de Vérité mais de tous les mensonges et de toutes les illusions, non d’Amour et de Beauté mais d’une discorde et d’une laideur générales, non de la Loi de la Vérité mais d’un égoïsme et d’un péché triomphants ? C’est pourquoi la vie spirituelle tend aisément chez le saint et le sannyâsi à se retirer de l’existence matérielle et à rejeter celle-ci totalement et physiquement, ou pour le moins en esprit.
(…)
Mais un pouvoir suprême comme la force spirituelle ne peut pas limiter ainsi son œuvre dans le monde. La vie spirituelle peut aussi se retourner vers la vie matérielle et en faire le moyen d’une plus grande plénitude spirituelle. Refusant d’être aveuglée par les dualités et les apparences, elle peut chercher en toutes les apparences, quelles qu’elles soient, la vision du même Seigneur, de la même Vérité éternelle, de la même Beauté, du même Amour, de la même Félicité éternelle. La formule védântique : « Le Moi est en toutes choses, toutes choses sont dans le Moi et toutes choses sont les devenirs du Moi », est la clef de ce yoga plus riche et plus totalement inclusif.
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La vie spirituelle dans le monde — et c’est sa mission réelle — peut transformer la vie matérielle à son image, qui est l’image du Divin.
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Une fois de plus, il faut reconnaître que l’individu n’existe pas par lui-même seulement, mais aussi par la collectivité, et que la perfection ou la libération de l’individu ne sont pas la seule intention de Dieu dans le monde. Le libre usage de notre liberté comprend aussi la libération des autres et celle de l’humanité ; l’utilité parfaite de notre perfection lorsque nous avons réalisé en nous-mêmes le symbole divin, est de le reproduire, de le multiplier, et finalement de l’universaliser en autrui.
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L’Esprit est le couronnement de l’existence universelle ; la Matière est sa base ; le Mental est le lien qui les unit. L’Esprit est cela qui est éternel, le Mental et la Matière sont ses opérations. L’Esprit est cela qui est caché et qui doit être révélé ; le mental et le corps sont les moyens par lesquels il cherche à se révéler. L’Esprit est l’image du Seigneur du Yoga ; le mental et le corps sont les moyens qu’Il a fournis afin de reproduire cette image dans l’existence phénoménale. La Nature entière est un essai de révélation progressive de la Vérité cachée, une reproduction de plus en plus accomplie de l’image divine.
Mais ce que la Nature cherche pour la masse et par une lente évolution, le Yoga l’effectue pour l’individu par une révolution rapide. Il procède par une intensification de toutes les énergies de la Nature, une sublimation de toutes ses facultés. La Nature développe avec difficulté la vie spirituelle et doit constamment revenir en arrière afin de préserver ses réalisations inférieures ; en revanche, la force sublimée et la méthode concentrée du Yoga peuvent aller droit au but et inclure la perfection du mental et même, si elle le veut, la perfection du corps.
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C’est à l’homme de connaître les intentions de la Mère universelle sans plus longtemps la mal comprendre et la mépriser ou en faire mauvais usage ; à lui d’aspirer toujours à son haut idéal en se servant des très puissants moyens qu’elle recèle.
Extraits chapitre 4 – Les systèmes de yogas
En un seul point, le yoga dépasse les opérations normales de la Nature cosmique et poursuit son ascension. Car c’est au milieu même de son jeu et dans ses propres créations que la Mère universelle veut embrasser le Divin ; c’est là qu’elle veut Le réaliser. Mais dans les plus hautes envolées du yoga, elle se dépasse elle-même et réalise le Divin en soi, par-delà l’univers et même en dehors du jeu cosmique.
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Pratiquement, trois concepts sont nécessaires pour que le yoga soit possible ; il faut, pour ainsi dire, trois parties consentantes dans l’effort : Dieu, la Nature et l’âme humaine, ou, en termes plus abstraits, le Transcendant, l’Universel et l’Individuel. Si l’individu et la Nature sont laissés à eux-mêmes, l’un reste enchaîné à l’autre et l’individu est incapable de dépasser sensiblement la marche traînante de la Nature. Quelque transcendance est nécessaire ; affranchie de la Nature et l’ayant dépassée, elle agira sur nous et sur la Nature, nous poussant à nous élever vers Cela et obtenant d’elle, de gré ou de force, son consentement à l’ascension de l’individu.
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(…) si le Transcendant est nécessaire à l’individu et recherché par lui, l’individu aussi est en un sens nécessaire au Transcendant et recherché par Lui. (…) Il ne peut pas y avoir de yoga de la connaissance sans un chercheur humain de la connaissance, un suprême sujet de connaissance et un individu qui utilise divinement les facultés universelles de connaissance ; pas de yoga de la dévotion sans un amant humain de Dieu, un suprême objet d’amour et de félicité, et un individu qui utilise divinement les facultés universelles de joie spirituelle, émotive et esthétique ; pas de yoga des œuvres sans un ouvrier humain, une Volonté suprême régissant toute œuvre et tout sacrifice, et un individu qui utilise divinement les facultés universelles de pouvoir et d’action.
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En fait, obtenir le contact entre la conscience humaine individuelle et la conscience divine est l’essence même du yoga. Le yoga est l’union de ce qui a été séparé dans le jeu de l’univers, avec le vrai moi, qui est son origine et son caractère universel. Le contact peut avoir lieu en n’importe quel point de cette conscience complexe et compliquée que nous appelons notre personnalité.
Il peut s’effectuer dans le physique, par le corps ; dans le vital, par le jeu des fonctions qui déterminent l’état et les expériences de notre être nerveux ; dans le mental, par l’intermédiaire des émotions du cœur, ou par la volonté active, l’entendement, ou d’une façon plus large, par une conversion générale de la conscience mentale dans toutes ses activités.
Il peut aussi s’accomplir par un éveil direct à la Vérité et à la Béatitude universelles ou transcendantes quand l’ego central dans le mental se convertit. Et selon le point de contact choisi, nous pratiquerons tel ou tel type de yoga.
En effet, si nous laissons de côté la complexité des procédés particuliers pour fixer notre regard sur le principe central des principales écoles de yoga qui jouent encore un rôle en Inde, nous observons qu’elles se présentent suivant un ordre ascendant qui part de l’échelon le plus bas de l’échelle — le corps — et s’élève jusqu’au contact direct de l’âme individuelle avec le Moi transcendant et universel.
Le Hathayoga choisit le corps et les fonctions vitales comme instruments de perfection et de réalisation : son attention se porte sur le « corps grossier ».
Le Râjayoga choisit comme levier l’être mental et ses différentes parties : il se concentre sur le « corps subtil ».
La triple voie des Œuvres, de l’Amour et de la Connaissance prend pour point de départ une partie quelconque de l’être mental — la volonté, le cœur ou l’intellect — et cherche par sa conversion à atteindre la Vérité libératrice, la Béatitude et l’Infinitude qui sont la nature même de la vie spirituelle. Sa méthode consiste à établir une relation directe entre le Purusha humain dans le corps individuel et le Purusha divin qui demeure en chaque corps et pourtant transcende toutes les formes et tous les noms.
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(Ici, Sri Aurobindo décrit sur plusieurs des principes et les limites du Hatha Yoga et du Raja Yoga, avant de résumer les principes généraux de la triple voie de la connaissance, de la dévotion et des œuvres. Je vous invite à les découvrir par vous-mêmes car je ne partagerai ici qu'un court résumé.
La triple voie de la dévotion, de la connaissance et des œuvres tente de développer le territoire que le Râjayoga laisse inoccupé. Elle diffère du Râjayoga, puisqu’au lieu de se livrer à une discipline minutieuse de tout le système mental comme condition de la perfection, elle se saisit de certains principes primordiaux — l’intellect, le cœur, la volonté — et cherche à convertir leurs opérations normales en les détournant de leurs préoccupations et de leurs activités ordinaires et extérieures pour les concentrer sur le Divin.
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La voie de la Connaissance vise à la réalisation du Moi unique et suprême. (...) suivie plus largement et dans un but moins individuel, la méthode de la Connaissance peut conduire à une conquête active de l’existence cosmique pour le Divin, autant qu’à une transcendance.
La voie de la Dévotion cherche la joie de l’Amour et de la Béatitude suprêmes et généralement conçoit le Seigneur suprême sous son aspect personnel comme l’Amant divin qui possède la joie universelle. (...) On voit bien comment cette application plus large du yoga de la Dévotion peut conduire à une élévation de tout le domaine des émotions, sensations et perceptions esthétiques humaines au niveau divin, à leur spiritualisation, et justifier ainsi le labeur cosmique vers l’amour et la joie dans notre humanité.
La voie des Œuvres vise à la consécration de toutes les activités humaines à la Volonté suprême. (...) Ainsi pratiquée, elle peut conduire à une élévation de toute la volonté et toute l’activité humaines au niveau divin, à leur spiritualisation, et justifier ainsi le labeur cosmique vers la liberté, le pouvoir et la perfection dans l’être humain.
Il est clair aussi que pour une conception intégrale, ces trois voies n’en font qu’une.
L’Amour divin doit normalement conduire à la parfaite connaissance de l’Aimé par la parfaite intimité, et devient ainsi une voie de la Connaissance ; et conduisant au service divin, l’Amour devient également une voie des Œuvres. De même, la Connaissance parfaite doit conduire à la Joie et à l’Amour parfaits et à une acceptation complète des œuvres de Cela que l’on connaît ; et de même, les Œuvres consacrées doivent conduire à l’amour complet du Maître du Sacrifice et à la connaissance la plus profonde de Ses voies et de Son être.
C’est par cette triple voie que nous arrivons le plus facilement à la connaissance, à l’amour et au service absolus de l’Un dans tous les êtres et dans la manifestation cosmique tout entière.
Extraits chapitre 5 – La synthèse des systèmes de yogas
Chacune des principales écoles de yoga possède son mode d’action particulier et couvre un certain champ dans l’ensemble complexe des possibilités humaines dont elles essayent de tirer le meilleur et le plus haut possible. Il semblerait donc qu’une synthèse de toutes ces écoles, conçue et appliquée avec une grande largeur d’esprit, pourrait aboutir à un yoga intégral. Mais leurs tendances sont si disparates, leurs formes si hautement spécialisées et si compliquées, et elles sont depuis si longtemps retranchées dans une mutuelle opposition d’idées et de méthodes, qu’il n’est pas aisé de trouver le moyen de les unir vraiment.
Les prendre toutes sans distinction et les amalgamer ne conduirait pas à une synthèse, mais à une confusion. Et les pratiquer chacune à tour de rôle ne serait guère facile : la vie est courte et nos énergies suffisamment limitées pour qu’il soit besoin de les gaspiller à la tâche ardue qu’implique une méthode aussi fastidieuse.
(Ici, après plusieurs paragraphes sur le système des tantras, Sri Aurobindo commence à nous expliquer comment cette synthèse des différents systèmes de yogas peut s'effectuer.)
Nous voyons donc d’un point de vue psychologique — et le yoga n’est rien autre qu’une psychologie pratique — de quelle conception de la Nature nous devons partir : l’accomplissement du Purusha par son Énergie.
Mais le mouvement de la Nature est double, supérieur et inférieur, ou, si nous préférons l’appeler ainsi, divin et non divin. En fait, cette distinction n’existe que pour des raisons pratiques car il n’est rien qui ne soit divin, et, d’un point de vue plus large, cette distinction est aussi dénuée de sens verbalement, que la distinction entre naturel et surnaturel, car tout ce qui est, est naturel. Toutes choses sont dans la Nature et toutes choses sont en Dieu. Mais à des fins pratiques, la distinction est réelle.
La Nature inférieure, celle que nous connaissons et que nous sommes, et que nous demeurerons tant que la foi en nous n’aura pas changé, procède par limitation et division ; elle est Ignorance par nature et la vie de l’ego est son suprême aboutissement ; mais la Nature supérieure, celle à laquelle nous aspirons, procède par unification et dépassement des limitations ; elle est Connaissance par nature et la vie divine est son aboutissement.
Le passage de la Nature inférieure à la Nature supérieure est le but du yoga ; ce passage peut s’effectuer par le rejet de l’inférieur et l’évasion dans le supérieur — tel est le point de vue ordinaire — ou par la transformation de la Nature inférieure et son élévation à la Nature supérieure. Et tel doit être le but d’un yoga intégral.
Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours à l’aide d’un certain élément de l’existence inférieure que progressons vers l’existence supérieure. Ainsi, chaque école de yoga choisit son point de départ ou sa porte d’évasion. Chacune privilégie certaines activités de la Prakriti inférieure et les tournent vers le Divin. Or l’action normale de la Nature en nous est un mouvement intégral dans lequel l’entière complexité de nos éléments est affectée par tout ce qui nous entoure et affecte tout ce qui l’entoure. La vie tout entière est un yoga de la Nature. Notre yoga doit donc suivre, lui aussi, l’action intégrale de la Nature.
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En vérité, si notre seul but est de nous échapper du monde pour atteindre le Divin, une synthèse n’est pas nécessaire et c’est une perte de temps ; notre seul but pratique serait alors de découvrir un chemin et un seul parmi les milliers qui conduisent au Divin, le raccourci le plus court possible, et non de nous attarder à explorer différents chemins qui aboutissent au même but. Mais si notre but est de transformer intégralement notre être en les termes d’une existence divine, alors une synthèse devient nécessaire.
La méthode à suivre consiste donc à mettre tout notre être conscient en relation et en contact avec le Divin et à appeler le Divin en nous afin qu’il transforme notre être tout entier en le Sien et que Dieu lui-même, en un sens, la Personne réelle en nous, devienne le sâdhak de la sâdhanâ, le Maître du yoga qui utilise la personnalité inférieure comme centre de la transfiguration divine et comme instrument de sa propre perfection.
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Psychologiquement, cette méthode se traduit par une soumission progressive de l’ego et de tout son domaine, tous ses rouages, à l’Au-delà-de-l’ego et à ses opérations immenses et incalculables mais toujours inéluctables. Certainement, ce n’est pas un raccourci ni une sâdhanâ facile. Il y faut une foi immense, un courage absolu, et par-dessus tout, une patience à toute épreuve. Car ce yoga comprend trois étapes, et la troisième seulement peut être pleinement béatifique et rapide : d’abord, l’effort de l’ego pour entrer en contact avec le Divin ; puis une vaste préparation — complète et par conséquent laborieuse — de toute la Nature inférieure par l’action divine afin de recevoir et de devenir la Nature supérieure ; enfin, la transformation.
Mais en fait, la Force divine, souvent inaperçue et de derrière le voile, se substitue à notre faiblesse et nous soutient à travers toutes les défaillances de notre foi, tous les manques de courage et de patience. Elle « fait voir l’aveugle et franchir la montagne au boiteux ». L’intellect prend peu à peu conscience d’une Loi qui s’impose bénéfiquement et d’une Aide qui nous soutient ; le cœur parle d’un Maître de toutes choses et d’un Ami de l’homme, ou d’une Mère universelle qui nous porte à travers tous nos trébuchements.
C’est pourquoi ce chemin est le plus difficile qu’on puisse imaginer ; et pourtant, si l’on songe à la grandeur et à l’ampleur de sa tentative et de son but, il est le plus facile et le plus sûr de tous.
Trois particularités remarquables caractérisent l’action de la Nature supérieure quand elle travaille intégralement sur la nature inférieure.
En premier lieu, elle ne suit pas un système fixe et un ordre invariable comme le font les méthodes de yoga spécialisées ; son action est libre, éparse en quelque sorte, et cependant de plus en plus intense et délibérée suivant le tempérament de l’individu dans lequel elle agit et les matériaux favorables qu’offre sa nature, ou les obstacles qu’elle présente à la purification et à la perfection.
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En outre, puisque son processus est intégral, ce yoga accepte notre nature telle que notre évolution passée l’a organisée et, sans rien rejeter d’essentiel, l’oblige tout entière à changer, à se diviniser. Les mains d’un puissant Artisan se saisissent de la totalité de notre être et le transforme en la lumineuse image de ce que notre nature actuelle cherche confusément à représenter.
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Enfin, dans le yoga intégral le Pouvoir divin en nous se sert de la vie tout entière pour atteindre son but : toute expérience, tout contact avec le monde extérieur, si insignifiants ou désastreux soient-ils, sont utiles ; et toute expérience intérieure, même la souffrance la plus révoltante ou la chute la plus humiliante, deviennent des étapes sur le chemin de la perfection. Alors, les yeux grands ouverts, nous reconnaissons en nous-même la méthode que suit le Divin dans le monde : apporter la lumière dans l’obscurité, la puissance dans la faiblesse et la déchéance, la félicité dans la douleur et la misère.
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Une méthode intégrale apporte un résultat intégral…
(Ici, sur plusieurs paragraphes Sri Aurobindo décrits les accomplissements possibles avec le yoga intégral : libération intégrale, pureté intégrale, harmonie, béatitude, perfection, et en conclusion de cette introduction, Sri Aurobindo nous explique que les fruits individuels du yoga intégral doivent nécessairement s'étendre à l'humanité tout entière.)
La perfection inclut la perfection du mental et du corps, si bien que les plus hauts résultats du Râjayoga et du Hathayoga seront aussi contenus dans la vaste formule synthétique que l’humanité doit finalement effectuer. En tout cas, un développement complet des facultés et des expériences mentales et physiques générales que l’humanité peut atteindre par le yoga, doit être inclus dans le plan de la méthode intégrale.
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Mais l’intégralité à laquelle nous aspirons ne serait pas réelle non plus, ni même possible, si elle se limitait à l’individu. Puisque notre perfection divine embrasse la réalisation de notre être dans l’existant, dans la vie et dans l’amour et à travers les autres autant qu’à travers nous, étendre à autrui notre liberté et ses fruits serait la conséquence inévitable et l’utilité la plus large de notre libération et de notre perfection. De par sa tendance innée, cet élargissement ira croissant, pour finalement s’étendre à l’humanité tout entière.
La divinisation de la vie matérielle ordinaire de l’homme et de son immense effort pour parvenir dans ce monde à une culture mentale et morale dans l’individu et la collectivité humaine, divinisation rendue possible par l’intégralisation d’une existence spirituelle qui aura atteint une vaste perfection, sera donc le couronnement de notre effort individuel et collectif. Cet achèvement n’est autre que le « royaume des cieux au-dedans », qui deviendra le royaume des cieux au-dehors, et ce sera aussi le véritable accomplissement du grand rêve que les religions du monde ont chéri sous différents noms.
Parvenir à une perfection synthétique la plus vaste que nous puissions concevoir est le seul effort vraiment digne de ceux qui, animés d’une foi ardente, ont perçu que Dieu est secrètement présent au sein de l’humanité.
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