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4 août 1934

Je maintiens que votre opinion sur le manque de toute intensité dans les choses psychiques ou spirituelles et leur infériorité par rapport au plaisir vital est étrange, car elle contredit toutes les expériences psychiques et spirituelles hormis celles des simples vayrâgis [renonçants] et rend le choix même d'une vie spirituelle (à l'exception de celui des personnes en quête de Nirvana) tout à fait inexplicable.

Vos arguments ne sont pas convaincants. Qu'est-ce que le cancer de Ramakrishna, les fluctuations de la réceptivité vitale de Vivekananda, oscillant entre exaltation et dépression, ou le viraha53 de Chaitanya ont à voir avec ce dont il est question ? Ce sont là des difficultés du corps ou du vital. Le sujet était l'intensité de l'expérience psychique et purement spirituelle – la dévotion, l'amour, la paix et l'Ananda psychiques.

Vous ne pouvez pas baser un démenti général sur votre propre expérience particulière, car vous ne connaissez seulement les expériences initiales de calme, etc. et n'êtes pas arrivé aux intensités comme j'y suis parvenu moi-même ainsi que d'autres avant moi. C'est seulement lorsque l'on vit essentiellement dans le psychique et que celui-ci gouverne les expériences du mental, du vital et du physique, que l'on sait ce qu'est l'intensité psychique.

Ce n'est que lorsque la conscience supérieure descend à flots qu'on peut savoir ce que peuvent être les intensités ou les extases de la paix, de la lumière, de l'amour et du délice spirituels.

Vous pouvez dire : "Je n'ai pas encore éprouvé ces intensités", mais nous ne pouvez pas déclarer d'un ton péremptoire : "Elles n'existent pas et je ne les obtiendrai jamais" ou "Ce ne sont que de petites choses tièdes, tranquilles, apaisantes et aptes à durer, mais elles ne sont pas intenses et glorieuses comme les joies et les plaisir du vital." Ne vous cramponnez pas à ces notions nées des premières limitations, mais restez malléable et ouvert à de plus grandes possibilités pour l'avenir.

Ma propre expérience n'est pas limitée à une paix radieuse ; je sais très bien ce que sont l'extase et l'ânanda, depuis le Brahmanânanda54 jusqu'au sarira ânanda55 et peut en faire l'expérience à  tout moment. Mais je préfère attendre que mon travail soit terminé pour parler de ces choses – car c'est dans une conscience transformée ici-bas que je cherche la base de leur permanence, et pas seulement dans cet au-dessus où l'ânanda existe toujours.

53. Séparation, absence du divin Bien-Aimé.

54. Félicité de l'absorption dans le Brahman.

55. Ananda dans le corps.

25 août 1934

Je vous demande d'avoir la foi en le Divin, en la Grâce Divine, en la vérité de la sadhana, en le triomphe final de l'esprit sur les difficultés mentales, vitales et physique, en le Chemin et en le Gourou, en l'existence de choses autres que celles qui sont écrites dans la philosophie de Haeckel, ou Huxley ou Bertrand Russel, car si ces notions ne sont pas vraies, le yoga n'a aucun sens. 

Quant aux faits particuliers et affirmations solennelles à propos de Bejoy Goswami ou n'importe qui d'autre, il reste de la marge pour le discernement, les réserves de jugement, pour l'incrédulité quand il y a de bonnes raisons d'être incrédule, et pour l'interprétation correcte quand les faits  ne doivent pas être niés ou remis en question. Néanmoins, tout cela ne concerne pas tant le sadhak que le sceptique matérialiste, qui s'appuie sur un préjugé bien établi selon lequel n'est vrai que ce qui est normal, en accord avec les (soi-disant) lois connues de la nature physique, et tout ce qui est anormal ou supranormal doit être a priori déclaré faux.

L'anormal abonde dans le monde physique ; le supranormal s'y trouve également.

Dans ces domaines, en dehors de toute question de foi, une personne vraiment sensée dotée d'un esprit libre (non ligoté à chaque stade par le triple cordon de l'incrédulité irrationnelle a priori, comme le sont les rationalistes ou les prétendus libres-penseurs) ne doit pas s'écrier tout de suite "Sornettes ! Mensonges !", mais suspendre son jugement jusqu'à ce qu'elle ait l'expérience et la connaissance requise. Nier dans l'ignorance n'est pas mieux que d'affirmer dans l'ignorance

Si votre méthode vous a sauvé des gourous charlatans, elle montre que tout a une utilité dans ce monde, y compris le doute et le déni, mais elle ne prouve pas que ces derniers constituent le meilleur moyen de découvrir la Vérité. On peut appliquer ici l'épigramme de Tagore à propos de l'homme qui a fermé et verrouillé toutes les portes et fenêtres de sa maison afin d'en exclure l'Erreur : mais cria la Vérité, par où pourrais-je entrer ?

La foi en les choses spirituelles qui est demandé au sadhak n'est pas une foi ignorante, mais une foi lumineuse, une foi en la lumière et non en l'obscurité. Les sceptiques la qualifie d'aveugle parce qu'elle refuse d'être guidée par les apparences extérieures ou les faits présumés – car elle cherche la vérité qui est derrière – et ne s'appuie pas sur les béquilles des preuves et des confirmations. C'est une intuition qui ne se contente pas d'attendre les expériences pour être justifiée, mais qui mène vers l'expérience.

Si je crois en l'auto-guérison, je trouverai, au bout d'un certain temps, le moyen de me guérir moi-même. Si j'ai foi en la transformation, je peux finir par mettre la main sur tout le processus de transformation et l'élucider. Mais si je commence par douter et continue à douter encore plus, jusqu'où pourrais-je aller ?

Toutefois, ceci est seulement une riposte, non ma réponse, à laquelle je n'ai pas de temps à consacrer ce soir. Ma réponse viendra, plus longue et plus tard.

🌸

28 août 1934

Quant à la question de la foi et du doute, vous attribuez avec ardeur au mot foi un ses et une portée que je ne lui accorde pas. Je vais devoir écrire non pas une, mais plusieurs lettres pour clarifier ma position.

Il me semble que vous entendez par foi une croyance mentale, qui se présente en fait devant le mental et les sens sous la forme douteuse d'une affirmation non confirmée. Pour moi, c'est une conviction intuitive et dynamique, dans l'être intérieur, de la vérité de choses suprasensibles, qui ne peuvent pas être démontrées par aucune preuve physique, mais qui sont un sujet d'expérience.

Ce que je veux dire, c'est que la foi est une disposition très souhaitable, préliminaire à l'expérience désirée (même si elle n'est pas absolument indispensable, car il peut exister des cas où les expériences ne sont pas précédées par la foi).

Si j'insiste autant sur la foi – quoique moins sur la foi réelle que sur le rejet du doute et de la dénégation a priori – c'est parce que je vois que ce doute et cette négation sont devenus des instruments entre les mains des forces qui obstruent et paralysent vos pas chaque fois que j'essaie de vous pousser à faire un progrès.

Si vous ne pouvez ou ne voulez pas vous en débarrasser ("ne voulez" par respect pour la raison et par crainte d'être conduit à croire en des chausses fausses, "ne pouvez" à cause d'expériences contraires), je devrai me débrouiller sans cela avec vous, mais le processus devient alors difficile, au lieu d'être droit et relativement aisé.

La raison pour laquelle je qualifie le déni matérialiste de négation a priori, c'est parce qu'il refuse de considérer ou d'examiner ce qu'il nie, mais commence par le rejeter, comme Leonard Woolf avec son Quack, Quack67, du fait qu'il contredit sa propre théorie et ne peut donc pas être vrai. D'un autre côté, la foi en le Divin, la Grâce, le yoga, le Gourou etc. (et non en Bejoy Krishna ou en ses miracles, mince alors !) n'est pas un a priori, car elle repose autant sur une grande quantité d'expérience humaine qui s'est accumulée à travers les siècles et les millénaires que sur une perception personnelle intuitive. Elle est donc une perception intuitive confirmée par l'expérience des centaines et des milliers de ceux qui l'ont testée avant moi. 

67. Titre d'un essai publié par Leonard Woolf.

Je ne vous demande pas de croire que la Grâce Divine est accordée à tous ou que tous peuvent réussir dans la sadhana, ou que j'ai personnellement obtenu de bons résultats ou les obtiendrai pour tous ceux qui viennent vers moi. Je vous ai demandé si vous ne pouviez pas développer la foi que le Divin existe – vous semblez souvent en douter – que la Grâce Divine existe et s'est manifestée ailleurs aussi bien qu'ici, que la sadhana, dont tant de personnes tirent profit, n'est pas un mensonge ou une chimère, et que j'ai aidé beaucoup de gens et ne suis pas totalement sans pouvoir – sinon, comment de si nombreux sadhaks pourraient-ils faire des progrès sous notre influence ?

Si ceci est établi en premier lieu, le doute, la dénégation et le rejet de la foi se réduisent à un refus de croire en votre destin spirituel, en celui de Nalina et de quelques autres – n'est-ce pas ? Je ne vous ai jamais affirmé que le pouvoir qui œuvre ici est absolu en ce moment ; je vous ai dit au contraire, que je suis en train d'essayer de le rendre absolu et que c'est pour cela que je veux que le supramental intervienne. Mais dire que parce qu'il n'est pas absolu il n'existe pas, me semble être un illogisme.

Il reste votre cas personnel, et vous pouvez très bien me dire : "Que m'importe que ces choses soient vraies si elle ne le sont pas pour moi, dans ma propre expérience ?" Mais cela fait bien une différence qu'elles soient vraies en elles-mêmes. Car si on se base sur votre manque personnel d'expériences pour démontrer que toutes ces choses sont des fadaises, alors tout est fini : il n'y a aucun espoir, ni pour vous, ni pour moi; ni pour personne. Si, d'un autre côté, tout cela est vrai, mais pas encore réalisé par vous, alors il y a de l'espoir, ou au moins la possibilité.

Du point de vue du raisonnement, vous pouvez être en droit de penser que parce que vous ne les avez pas encore réalisées, vous ne les réaliserez jamais, bien qu'il ne me semble pas que ce soit une conclusion inévitable. De même point de vue, je peux aussi avoir raison de conclure, de par mon expérience et celle d'autres yogis, qu'une telle inévitabilité n'existe pas, et qu'avec en vous l'aspiration persistante et le vairagya, nous avons les conditions pour une réalisation qui doit venir –tôt, car il se produit des libérations soudaines, ou tard.

Dans tout cela, je n'ai rien abordé de fondamental sur la question de la foi – c'est seulement un petit galop préliminaire pour tenter d'éliminer certains points qui se trouvent sur le chemin. il en existe d'autres dans votre lettre de ce jour que j'essaierai de traiter dans ma prochaine missive.

Plus tard, j'attaquerai Bejoy Goswami, la nature de la foi et les limites de son domaine (pourquoi elle n'inclut pas les miracles de B.G., etc.) ainsi que d'autres sujets essentiels.

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