De l'appartenance au Divin à la transformation du corps
Dans cet Entretien du 20 mai 1953, à partir d'une question sur le sentiment d'appartenir au Divin Mère en arriver à expliquer des choses passionnantes sur la transformation du corps.
Quelle est la façon précise de sentir que nous appartenons au Divin et que le Divin agit en nous ?
Il ne faut pas sentir avec sa tête (parce qu’on le pense, mais c’est vague, comme cela), il faut sentir avec sa sensation. Naturellement on commence par vouloir avec sa tête, parce que c’est la première chose qui comprenne. Et puis on a une aspiration ici (geste au cœur), avec une flamme qui vous pousse à réaliser. Mais si l’on veut vraiment que ce soit la chose, eh bien, il faut le sentir.
Tu fais quelque chose, admets par exemple que tu fasses de l’exercice, du « weight-lifting » [Haltères.]. Et alors tout d’un coup, sans même savoir comment cela s’est passé, tout d’un coup tu as l’impression qu’il y a une force qui est infiniment plus grande que toi, plus grande, plus puissante, une force qui lève pour toi. Ton corps devient une chose presque inexistante, et il y a cette Chose qui lève. Et alors tu verras ; quand cela t’arrivera, tu ne demanderas plus comment il faut faire : tu le sauras. Cela arrive.
Cela dépend des gens, cela dépend de ce qui domine dans leur être. Pour les gens qui pensent, tout d’un coup ils ont l’impression que ce n’est plus eux qui pensent, qu’il y a quelque chose qui sait beaucoup mieux, qui voit beaucoup plus clair, qui est infiniment plus lumineux, plus conscient en eux, qui organise les pensées et les mots ; et alors ils écrivent. Mais si l’expérience est complète, ce n’est même plus eux qui écrivent, c’est cette même Chose qui s’empare de la main et qui la fait écrire. Eh bien, on sait à ce moment-là que la petite personne physique n’est plus qu’un tout petit outil bien insignifiant et qui essaye de se tenir bien tranquille pour ne pas déranger l’expérience.
Il faut surtout ne pas déranger l’expérience. Si tout d’un coup on dit : « Oh ! tiens, que c’est étonnant ! »... [*1]
Comment arriver à cet état ?
Aspirer, le vouloir. Essayer d’être de moins en moins égoïste, mais pas dans le sens d’être gentil pour les autres ou de s’oublier soi-même, pas cela : avoir de moins en moins la sensation d’être une personne, d’être une entité séparée, d’être quelque chose qui existe en soi, isolé du reste.
Et puis alors, surtout — surtout — c’est cette flamme intérieure, cette aspiration, ce besoin de lumière. C’est une sorte de... comment dire... d’enthousiasme lumineux qui vous saisit. C’est un besoin irrésistible de se fondre, de se donner, de ne plus exister que dans le Divin.
À ce moment-là, on a l’expérience de son aspiration.
Mais ce moment-là doit être absolument sincère et aussi intégral que possible ; et pas seulement se passer dans la tête, pas seulement se passer ici, mais se passer partout, dans toutes les cellules du corps. Il faut que la conscience intégrale ait ce besoin irrésistible... Cela dure un certain temps, puis ça s’amoindrit, ça s’éteint. On ne garde pas ces choses très longtemps.
Mais alors il arrive qu’un moment après, ou un jour après, ou quelque temps après, tout d’un coup on a l’expérience opposée. Au lieu de sentir cette montée, tout cela, ça n’existe plus, et on a l’impression de la Descente, de la Réponse. Et ce n’est plus que la Réponse qui existe. Ce n’est plus que la pensée divine, la volonté divine, l’énergie divine, l’action divine qui existent. Et vous, vous n’êtes plus.
C’est-à-dire que c’est la réponse à notre aspiration. Cela peut arriver tout de suite après — c’est très rare, ça peut arriver. Si on a les deux simultanément, alors l’état est parfait ; généralement ils alternent ; ils alternent de plus en plus proches, jusqu’au moment où la fusion est totale. Alors là, on ne fait plus de distinction.
J’ai entendu dire à un soufi mystique (qui était d’ailleurs un grand musicien, un Indien) que pour les soufis il y avait un état supérieur à l’état d’adoration et de soumission au Divin, de dévotion, que cela, ce n’était pas la dernière étape : la dernière étape du progrès, c’est quand on ne fait plus de distinction ; on n’a plus cette espèce d’adoration, de soumission, de consécration. C’est un état tout à fait simple et où l’on ne fait aucune distinction entre le Divin et soi-même. Ils connaissent cela. C’est même décrit dans leurs livres. C’est un état connu où alors tout devient tout à fait simple. On ne fait plus de différence. Il n’y a plus cette espèce de soumission extasiée devant « Quelque Chose » qui vous dépasse de toutes façons, que vous ne comprenez plus, qui est seulement l’effet de votre aspiration, de votre dévotion. Il n’y a plus de différence. Quand l’union est parfaite, il n’y a plus de différence.
Est-ce que c’est la fin du progrès de soi ?
Il n’y a jamais de fin au progrès — il n’y a jamais de fin, on ne peut jamais mettre un point là.
Est-ce que cela peut arriver avant la transformation du corps ?
Avant la transformation du corps ?... C’est un phénomène de conscience. Par exemple, la conscience physique peut avoir cette expérience même pendant des années avant que les cellules ne changent. Il y a une grande différence entre la conscience physique (la conscience corporelle) et le corps matériel... Cela prend longtemps, parce que c’est une chose qui n’a jamais été faite. Cet état-là, je vous l’ai dit, c’est un état connu, qui a été réalisé par certaines gens — les plus avancés, les plus hauts parmi les mystiques —, mais la transformation du corps n’a jamais été faite, par personne.
Et cela prend terriblement longtemps. Sri Aurobindo disait… Je lui ai demandé un jour : « Combien de temps est-ce que cela prendra pour transformer le corps ? » Il n’a pas hésité, il a dit : « Oh ! quelque chose comme trois cents ans. »
Trois cents ans à partir de quand ?
Trois cents ans à partir du moment où l’on a cette conscience dont je viens de parler. (rires)
Non, la conclusion, ce qu’il faut arriver à faire, c’est obtenir la prolongation de la vie à volonté : ne quitter son corps que quand on le veut.
Alors si l’on a résolu de transformer son corps, eh bien, il faut attendre avec toute la patience qu’il faut — trois cents ans, cinq cents ans, mille ans, cela ne fait rien —, le temps qu’il faut pour changer. Moi, je vois que trois cents ans, c’est un minimum. Pour vous dire la vérité, avec l’expérience que j’ai des choses, je crois que c’est vraiment un minimum.
Mais imaginez. Vous n’avez jamais réfléchi à ce que c’est, n’est-ce pas ? Comment est bâti votre corps ? D’une façon purement animale, avec tous les organes et tout ce fonctionnement. Vous êtes absolument dépendant : si votre cœur s’arrête pendant plus d’un millième de seconde, vous vous en allez, et puis c’est fini. Tout cela fonctionne et ça fonctionne automatiquement, sans votre volonté consciente — heureusement pour vous, parce que si vous deviez surveiller le fonctionnement, il y a longtemps que cela aurait marché de travers ! Tout cela est là. Tout est nécessaire puisque cela a été organisé comme cela. Vous ne pouvez pas vous passer d’un organe, du moins totalement : il faut qu’il y ait quelque chose qui le représente en vous.
La transformation veut dire que tout cet arrangement purement matériel est remplacé par un arrangement de concentrations de force selon certains genres de vibrations différentes remplaçant chaque organe par un centre d’énergie consciente mû par une volonté consciente et régi par un mouvement venu de tout en haut, des régions supérieures. Plus d’estomac, plus de cœur, plus de circulation, plus de poumons, plus de... tout cela disparaît. Mais c’est remplacé par un ensemble de vibrations représentant ce que ces organes-là sont symboliquement. Parce que les organes sont seulement les symboles matériels des centres d’énergie ; ils ne sont pas la réalité essentielle : simplement ils lui donnent une forme ou un support dans certaines circonstances données. Alors le corps transformé fonctionnera par ses centres d’énergie réels et non plus par leurs représentants symboliques tels qu’ils se sont développés dans le corps animal.
Par conséquent, il faut d’abord savoir ce que votre cœur représente dans l’énergie cosmique, et la circulation ce qu’elle représente, et l’estomac ce qu’il représente, et le cerveau ce qu’il représente. D’abord, il faut être conscient de tout cela pour commencer.
Et puis, il faut avoir à sa disposition les vibrations d’origine de cela qui est symbolisé par ces organes. Et il faut lentement rassembler toutes ces énergies dans son corps, et changer chaque organe en un centre d’énergie consciente qui remplacera le mouvement symbolique par le mouvement réel… [*2]
Tu crois que cela ne prendra que trois cents ans pour faire cela ? Je crois que cela prendra beaucoup plus de temps pour que l’on puisse avoir une forme avec des qualités qui ne seront pas exactement celles que nous connaissons, mais qui lui seront très supérieures ; une forme que naturellement on rêve de voir plastique : comme l’expression de votre figure change avec vos sentiments, le corps changera (pas de forme, mais dans la même forme) selon ce que vous voulez exprimer avec votre corps.
Il peut devenir très concentré, très développé, très lumineux, très assagi, avec une plasticité complète, une élasticité complète, et puis une légèreté à volonté...
Vous n’avez jamais rêvé de donner un coup de pied par terre et puis de partir en l’air, de voler comme cela ? On se promène. On donne un coup d’épaule, on va par ici ; on donne un coup d’épaule, on va par là ; et puis on va partout où l’on veut, très facilement ; et puis quand on a bien fini, on revient, on rentre dans son corps. Eh bien, il faut pouvoir faire cela avec son corps, et aussi certaines choses qui sont en rapport avec la respiration — mais ce ne seront plus des poumons : un mouvement vrai derrière un mouvement symbolique et qui vous donne cette capacité de légèreté. Vous n’appartenez plus au système de gravitation, vous y échappez. Et ainsi de suite. [2]
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[2] Selon Sri Aurobindo, ce « mouvement vrai » derrière la respiration est le même que celui qui préside aux champs électriques et magnétiques ; c’est ce que les anciens yogis appelaient Vâyu, l’Énergie de Vie. Les exercices respiratoires (prânâyâma) sont simplement un système (parmi d’autres) pour parvenir à la maîtrise de Vâyu, qui éventuellement permet d’échapper à la gravitation et donne certains pouvoirs connus des anciens : pouvoir d’être extrêmement lourd ou extrêmement léger, très grand ou minuscule (garimâ, laghimâ, mahimâ, animâ).
En appendice à cet Entretien, nous publions un extrait d’une conversation de Sri Aurobindo avec un disciple polytechnicien, où il est question de certains de ces « mouvements vrais » derrière les mouvements extérieurs de la Matière. (Voir l'article suivant)
Il n’y a pas de fin à l’imagination : être lumineux quand on veut, être transparent quand on veut. Naturellement il n’y a plus besoin d’os aussi dans le système ; ce n’est pas un squelette avec de la peau et des viscères, c’est autre chose. C’est de l’énergie concentrée qui obéit à la volonté. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de formes définies, reconnaissables ; la forme sera construite par des qualités plutôt que par des particules solides. Ce sera, si l’on peut dire, une forme pratique ou pragmatique ; elle sera souple, mobile, légère à volonté, contrairement à la fixité de la forme matérielle grossière.
Alors, pour changer ça en ce que je viens de décrire, je crois vraiment que trois cents ans, c’est très peu. Il semble qu’il faille beaucoup plus que cela. Peut-être qu’avec un travail très, très, très concentré...
Trois cents ans avec le même corps ?
Eh bien, on change, ce n’est plus le même corps.
Mais, n’est-ce pas, quand notre petite humanité dit trois cents ans avec le même corps, vous dites : « Voilà, quand j’ai cinquante ans, ça commence déjà à se décomposer, alors trois cents ans, ça va être une chose horrible ! » Mais ce n’est pas comme cela. Si c’est trois cents ans avec un corps qui va en se perfectionnant d’année en année, peut-être que quand on arrivera à la trois-centième année, on dira : « Oh ! il m’en faut encore trois ou quatre cents pour que je sois comme je veux être. » Si chaque année qui passe représente un progrès, une transformation, on voudra avoir de plus en plus d’années pour pouvoir se transformer de plus en plus.
Quand quelque chose n’est pas tout à fait comme vous voulez que ce soit — mettons, par exemple, rien que l’une des choses que je viens de décrire, comme la plasticité, ou la légèreté, ou l’élasticité, ou la luminosité, et que tout cela n’est pas exactement comme on le veut, alors il faut encore au moins deux cents ans pour que ce soit fini, mais on ne pense jamais : « Comment ! ça va encore durer deux cents ans ! » Au contraire, on dit : « Il faut absolument encore deux cents ans pour que ce soit vraiment fait. » Et puis, quand tout est fait, quand tout est parfait, alors il n’est plus question d’années, parce qu’on est immortel.
Mais il y a beaucoup d’objections que l’on peut faire. On peut dire qu’il serait impossible qu’un corps change sans que quelque chose ne change dans l’entourage. Quelle sera votre relation avec les autres objets si vous avez tellement changé ? Avec d’autres êtres aussi ? Il semble nécessaire qu’il y ait tout un ensemble de choses qui change, au moins dans certaines proportions relatives, pour que l’on puisse exister, continuer à exister. Et alors cela se complique beaucoup, parce que ce n’est plus une conscience individuelle qui doit faire le travail, cela devient une conscience collective. Alors c’est encore beaucoup plus difficile.
[...]
Entretien intégral page 56 à 70
Quelques commentaires :
[*1] Ces expériences décrites par Mère rappelle la fameuse phrase de Saint Paul Ce n'est plus moi qui vit, c'est le Christ qui vit en moi. Je suppose qu'un bouddhiste ou un hindouiste pourrait dire Ce n'est plus moi qui vit, c'est Bouddha ou Krishna ou Agni qui vit en moi.
Cela rappelle aussi le wei wu wei [l'agir dans le nom agir] dont voici quelques exemples.
Liu Dong, petit fils du médecin personnel du dernier Empereur de Chine a écrit dans un livre sur le qigong que nous croyons faire du qigong alors que c'est le qigong qui nous fait.
Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc d'Hérigel, un philosophe allemand, raconte dans ce magnifique petit livre sa rencontre avec un maître en kyudo. L'auteur a notamment été témoin d'une expérience tout a fait hors du commun. C'est la nuit, le maître est sur le stand de tir et la cible est placée très loin, avec seulement une petit bougie placée à côté. Et pourtant, dans un quasi obscurité et à une très grande distance le maître envoie sa flèche en plein cœur de la cible. Hérigel demande alors au maître comment un tel prodige peut-être possible et le maître lui répond que c'est la Grande Nature en lui qui tire.
Dans un stage d'aïkido, Gérard Blaize, le premier européen a avoir reçu le 7e dan, un très haut niveau de pratique, d'autant qu'il l'a reçu de Hikisutchi Sensei, le seul japonais a avoir reçu le 10e dans des propres mains de maître Ueshiba, nous dit un jour que nous croyons faire de l'aïkido mais que nous découvrirons un jour que c'est quelque chose en nous qui fait de l'aïkido.
Dans un stage d'arts martiaux, l'un des participants, musicien classique professionnel me fit cette confidence qu'il avait parfois l'impression que ce n'était pas lui qui jouait mais que c'était quelque chose en lui. De mémoire, cet homme n'avait pas de spiritualité particulière et il se considérait même peut-être comme athée.
Ces années là, j'étais fréquemment amené à rencontrer le témoignage de cette expérience, sans pour autant l'avoir vécue moi-même. Peut-être parce qu'aucune de ces personnes n'expliquait ce que dit Mère pour y parvenir : y aspirer, le vouloir, s'oublier soi-même, avec sincérité... J'imaginais qu'il s'agissait d'une sorte de grâce qui tombait du ciel sur quelques privilégiés.
Quoiqu'il en soit, il est clair que cette expérience n'appartient à aucune religion en particulier, c'est l'expérience universelle de la présence divine en nous ou au-dessus de nous. Pour reprendre la terminologie de Sri Aurobindo, j'ignore s'il s'agit de la venue au premier plan de l'être psychique, ou l'action du Moi supérieur, le jivataman, ou celle de l'être central qui relie le psychique et le jivatman.
D'une certaine façon, cela rejoint aussi ces deux aphorismes de Sri Aurobindo :
119 — Si tu peux percevoir que tu ne fais rien, alors même que tu accomplis de grandes actions et que tu mets en mouvement des résultats formidables, sache que Dieu a retiré son sceau de tes paupières.
120 — Si tu peux percevoir que tu conduis des révolutions, alors même que tu es assis tout seul, immobile et sans paroles au sommet de la montagne, tu as la vision divine et tu es libre des apparences.
Que ce passerait-il si nous disions : ce n'est plus moi qui fait du qi gong, qui fait du vélo, qui fait la vaisselle, qui passe l'aspirateur, qui monde les escaliers, qui lit un livre... c'est quelque chose en moi ?
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[*2] Ces remarques sur la transformation des organes en centre d'énergie fait beaucoup me rappellent inévitablement la troisième méthode du zhineng qigong qui propose un travail de transformation très subtil sur les trois niveaux des organes Cœur, Reins, Rate-Pancréas, Foie, Poumons : l'organe physique, l'énergie de l'organe, la conscience de l'organe.
Par contre, rassembler toutes ces énergies dans son corps évoque davantage la posture statique de la première méthode et la deuxième méthode.