Tout sur le même plan ?
Agenda du 28 février 1961
Je t’ai apporté le texte exact de cette phrase sur Sri Aurobindo que je t’ai dite l’autre jour1. C’était en réponse à une lettre…
1. Voir conversation du 18 février: «Sri Aurobindo est une Action...»
Tu sais, c’est cette habitude mentale (que les gens prennent pour de la supériorité mentale !) de mettre tout sur le même plan : tous les enseignements, tous les révélateurs, toutes les sectes, toutes les religions, toutes... Tu sais, cette habitude: «Nous n’avons pas de parti pris, nous n’avons pas de préférences; tout ça, c’est la même chose.» – Un gâchis épouvantable!
C’est l’une des plus grosses difficultés mentales de l’époque.
Enfin, en réponse à ces niaiseries, j’ai dit : «Votre tort, justement, c’est que vous allez à la Société Théosophique, par exemple, avec la même ouverture que vous allez à la religion chrétienne ou que vous allez à l’enseignement bouddhique, ou que vous lisez un livre de Sri Aurobindo – résultat, vous êtes dans la confusion et le gâchis, et vous ne comprenez rien à rien.»
Et alors la réponse m’est venue, fort, comme cela; quelque chose qui m’a saisie et j’ai été pour ainsi dire obligée d’écrire: What Sri Aurobindo represents in the world’s history is not a teaching, not even a revelation; it is a decisive action direct from the Supreme2.
2. Mère a ajouté : And I am just trying to fulfill that action
(et j’essaie simplement d’accomplir cette action).
Alors, en français, j’ai mis comme cela :
«Dans l’histoire du monde, ce que Sri Aurobindo représente,
ce n’est pas un enseignement, ni même une révélation,
c’est une action décisive venue tout droit du Suprême.»
Ce n’est pas de moi. C’est venu comme ça (geste d’en haut). Mais ça m’a plu.
🌹
Agenda du 4 mars 1961
Je leur ai dit... Parce qu’ils m’ont demandé, à World-Union, quelle avait été leur faute (ils ne l’ont pas demandé aussi clairement mais d’une façon détournée) et je leur ai répondu (pas aussi clairement non plus, peut-être pas d’une façon détournée mais d’une façon plus générale), je leur ai dit que c’était d’avoir été infidèle. Et je leur ai expliqué que d’être infidèle, c’est de mettre tout sur le même plan (c’est là que j’ai eu l’occasion de leur envoyer cette phrase8.
Je leur ai dit : votre tort a été de dire : «Un enseignement parmi les enseignements ; donc soyons larges d’esprit, admettons tous les enseignements.» – Alors on admet tous les enseignements et toutes les âneries possibles.
8. Ce que Sri Aurobindo représente, ce n’est pas un enseignement ni même une révélation, c’est une ACTION venue tout droit du Suprême.» (Conversation du 18 février).
🌹
Agenda du 18 mars 1964
Je ne trouve pas notre langue actuelle satisfaisante. Mais je ne trouve pas l'autre chose [le franglais] satisfaisante non plus – ce n'est pas trouvé encore.
C'est en voie d'élaboration.
Chaque fois, il y a quelque chose qui grince un peu en moi.
C'est en route.
Mais c'est mon procédé pour Savitri aussi, il y a longtemps que je ne traduis plus : je suis la pensée jusqu'à un certain point, puis, au lieu de penser comme cela (même geste en bascule, à droite), je pense comme cela (à gauche), c'est tout. Alors ce n'est pas pur anglais, ce n'est pas pur français.
Et moi, je voudrais que ce ne soit ni anglais ni français, que ce soit quelque chose d'autre ! – mais pour le moment, quels mots employer ?... Je sens bien que les mots ont, pour moi, à la fois en anglais et en français (et peut-être dans les autres langues si j'en savais d'autres), un autre sens, un sens un petit peu particulier, et beaucoup plus précis que dans les langues telles qu'on les connaît, beaucoup plus précis. Parce que, un mot, pour moi, veut dire exactement une certaine expérience, et je vois bien que les gens comprennent tout à fait autrement ; alors ça me fait l'effet de quelque chose de flou, d'imprécis. Chaque mot correspond à une expérience, à une vibration particulière.
Je ne dis pas être arrivée à l'expression satisfaisante – c'est en voie de formation.
Et le système est toujours le même : jamais je ne traduis, jamais-jamais – je vais là-haut, à l'endroit où l'on pense au-delà des mots, où on a l'expérience de l'idée ou de la pensée, ou du mouvement ou du sentiment (n'importe quoi), et alors quand c'est dans une langue, c'est comme cela (même geste que tout à l'heure), et quand c'est dans une autre langue, c'est comme cela : c'est une sorte de bascule qui se produit là-haut. Je ne traduis pas du tout sur le même plan, jamais sur le plan des langues. Et quelquefois, je m'aperçois que les mots ont pour moi une qualité très différente de la qualité qu'ils ont pour les autres, très différente.
J'ai tout à fait renoncé à me faire comprendre.
Voilà un agenda tout à fait passionnant ! Suivre la pensée jusqu'à un certain point... jusqu'à l'endroit où l'on pense au-delà des mots. Ah bon ? On peut faire ça ? Voilà quelque chose qu'il serait fichtrement intéressant d'expérimenter.
🌹
Agenda du 8 février 1969
Et en même temps, ça donne la notion vraie...
Il y avait aussi, mélangé, ce matin (comme pour donner des points de repère), certaines questions de religion justement : de religions, de gens religieux de différentes religions, d'attitude des religions ; et tout cela avec la vision du tout et une absence totale de toutes les réactions personnelles (en les voyant, la conscience qui voyait n'avait pas de réactions personnelles ; par exemple, la réaction d'une religion pour une autre, d'une croyance pour une autre, d'une soi-disant connaissance vis-à-vis d'une autre et de tout cela, toutes ces réactions, tous ces conflits qui sont dans le mental humain), c'était vu comme cela (geste dominant, comme au-dessus d'une mer étale), c'était vu tout ensemble, et tout sur le même plan ; sur un même plan qui est comme une zone mentale et qui n'a absolument rien à voir avec la Vérité – c'est un camouflage de la Vérité incroyable ; les soi-disant «vérités» pour lesquelles les hommes se sont battus, sont morts, ont détruit avec toutes les passions humaines : un camouflage presque ridicule de la Vérité.
🌹
Après ces quelques agendas qui évoquent le fait de mettre tout sur le même plan... ce n'est pas du tout là où je souhaite en venir. 😊
J'étais en train de faire mes exercices corporels méditatifs du matin, quand, dans une "demi posture" de la vache, il s'est passé quelque chose d'intéressant. Demi posture car je ne me suis pas intéressé au travail au niveau des bras et seulement au fait d'essayer autant que possible de placer les deux genoux l'un au-dessus de l'autre, ce qui est déjà tout un programme. En effet, toutes sortes de tensions apparaissent dans les cuisses, à l'intérieur de l’abdomen, au niveau du "point de la sciatique" dans la fesse... et qu'il s'agit de dénouer.
Cette posture semble activer un travail intérieur, énergétique et/ou spirituel très intéressant.
/image%2F7051723%2F20261008%2Fob_410266_posture-vache-1.jpg)
GOMUKHASANA
Peut-être en raison de son nom – la vache en Inde faisant référence à la Mère divine. Mais il doit y avoir des raisons plus... prosaïques. En tout cas, dans cette posture, c'est comme si, automatiquement, je me plaçais sous l'influence de la Mahashakti.
Maintenant le choix des postures dépend évidemment des personnes, nous devons sans doute, tous en avoir plus ou moins quelques unes qui nous sont puissamment bénéfiques alors qu'elles ont moins d'impacts chez les autres.
En cherchant sur internet ses effets, j'ai trouvé ceci :
Réduction du stress et de l'anxiété : Le maintien de la posture associé à une respiration lente active le système nerveux parasympathique. Cela contribue à abaisser les niveaux de cortisol (l'hormone du stress), favorisant un état de relaxation globale et de clarté mentale.
Libération des blocages émotionnels : En yoga, les hanches et les épaules sont considérées comme des zones de stockage des tensions émotionnelles, des peurs et des frustrations accumulées. L'étirement profond de ces articulations dans Gomukhasana permet un véritable lâcher-prise psychologique en libérant ces mémoires corporelles.
Amélioration de l'attention et de la concentration : La complexité du croisement des membres exige une forte présence d'esprit. Cet effort développe l'écoute intérieure, aiguise la conscience corporelle et recentre le mental en atténuant le bavardage intérieur.
Sensation de redressement intérieur : L'ouverture de la cage thoracique et le redressement de la colonne vertébrale induisent une attitude d'ouverture. Psychologiquement, cela renforce la confiance en soi, la stabilité intérieure et la puissance mentale face aux difficultés.
Bref ! J'étais en train de m'intérioriser dans cette posture quand tout à coup j'ai été traversé par la sensation que tout était sur le même plan. Ce n'est pas la première fois que j'ai cette impression et je serais curieux de savoir si elle a été partagée par d'autres saddhaks.
Et puis, en quelques secondes, il est venu plusieurs impressions, rapides comme l'éclair, presque comme superposées.
1. Dans la sadhana il est parfois question de l'ascension de notre conscience dans les plans de conscience supérieurs, notamment au niveau du mental intuitif ou de notre Moi supérieur... et je ne me suis jamais senti très doué pour cet exercice. Alors évidemment, j'ai bien aimé cette idée que tout était sur le même plan, à l'horizontal – comme des poupées russes. Ainsi, il ne s'agissait pas tant de "monter" que de "traverser".
2. Tout en ayant la sensation d'être, "à ras les pâquerettes", au niveau du corps, des sensations du corps, j'avais une sorte "d'impression certaine" que, si je me concentrais, je pourrais toucher ce mental intuitif ou même accéder au plan du psychique, à l'horizontal, sans chercher à m'élever ou à m'intérioriser, que tout était là, que tous les plans étaient là... l'un dans l'autre. Et je me suis même dit que cela avait quelque chose à voir avec la Réalité. Ou en tout cas, avec une façon dont "nous" la percevons.
3. Mais c'est qui ce "nous" ? Je me suis alors demandé si cette impression ne venait pas du mental corporel. Je me suis dit : "c'est le mental corporel qui pense comme ça, qui ressent comme ça". Alors, si c'est correct, cela veut dire qu'il est en train de se construire, de s'éveiller. C'est une très bonne nouvelle.
4. Serait-ce lié à la grande expérience de la descente du Supramental de 1956 ? Comme si, de par sa connexion à la conscience terrestre, il avait rendu plus facile la connexion avec tous les autres plans ?
5. Cette expérience pourrait-elle être liée avec ma lecture actuelle du yoga de la perfection de soi, et notamment ces passages où il est question du mental universel, de la vie universelle et de la forme universelle ?
S’ouvrir au Divin supracosmique est une condition essentielle de cette perfection intégrale ; mais s’unir au Divin dans l’univers en est une autre.
Ici, le yoga de la perfection coïncide avec le yoga de la connaissance, des œuvres et de la dévotion, car il est impossible de changer la nature humaine en une nature divine ou d’en faire un instrument de la connaissance, de la volonté et de la joie d’être divines, si l’on ne peut s’unir avec l’Être suprême, avec la Conscience et la Béatitude suprêmes, devenir un avec son Moi universel en toutes choses et en tous les êtres.
Il est hors de question que l’individu humain puisse réaliser la nature divine s’il reste complètement séparé et ne s’immerge pas en elle par un retrait au-dedans.
Mais cette unité ne sera pas une union spirituelle intérieure tronquée, avec une existence séparatrice dans le mental, dans la vie et dans le corps tant que dure la vie humaine ; cette unité spirituelle suppose que la perfection complète comprend aussi la possession de l’unité avec le Mental universel, la Vie universelle, la Forme universelle, qui sont les autres constantes de l’existence cosmique.
En outre, puisque nous acceptons toujours la vie humaine comme une expression du Divin accompli en l’homme, il faut que la totalité de la nature divine puisse agir dans notre vie.
Cela rend nécessaire la conversion supramentale qui remplacera le fonctionnement imparfait de la nature superficielle par le fonctionnement naturel de l’être spirituel, et spiritualisera et transfigurera les parties constitutives du mental, du vital et du physique par l’idéalité spirituelle.
Ces trois éléments — l’union avec le Divin suprême, l’unité avec le Moi universel et une supramentalisation de la vie, issu de cette origine transcendante et passant par cette universalité, l’individu demeurant le moyen de transmission psychique et l’instrument naturel — constituent l’essence de la perfection divine intégrale de l’être humain.
Chapitre 2 – la Perfection intégrale – page 96
(...)
Mais cette perfection ne peut pas s’acquérir et elle ne peut pas être sûre ni aussi vaste qu’elle peut l’être si le Purusha s’arrête à l’individualité. Le refus de s’identifier à l’ego physique, vital et mental ne suffit pas ; dans l’âme aussi, il doit se former une individualité vraie et universalisée au lieu d’une individualité séparatrice.
Dans la nature inférieure, l’homme est un ego qui fait intellectuellement une séparation tranchante entre lui-même et toutes les autres existences : pour lui, l’ego est le moi, tout le reste est non-moi, est extérieur à son être. Toute son action part de cette conception de soi et du monde, et se fonde sur elle. Mais en fait, cette conception est erronée.
Quelle que soit l’intensité avec laquelle il s’individualise dans sa conception mentale et dans son action mentale ou autre, il est inséparable de l’existence universelle :
➡ son corps est inséparable de la force et de la matière universelles,
➡ sa vie inséparable de la vie universelle,
➡ son mental inséparable du mental universel,
➡ son âme et son esprit inséparables de l’âme et de l’esprit universels.
L’universel agit sur lui, l’envahit, le domine, le façonne à chaque moment ; par ses réactions, l’homme agit sur l’universel, l’envahit, essaye de s’imposer à lui, de le façonner, de repousser ses assauts, de le gouverner et de s’en servir comme d’un instrument.
Chapitre 4 – La perfection de l’être mental – page 118
Se concentrer sur l'idée que chaque plan de notre être individuel n'est JAMAIS séparé du plan universel qui lui correspond doit être un puissant moyen de nous élargir. C'est à expérimenter ! Si nous pouvions entrer en amitié avec l'Universel... en faire un copain. Le laisser complètement nous envelopper, nous imprégner, nous inonder, il se passerait sans doute des choses très intéressantes... 😄
Soit dit en passant je trouve TRÈS FACILE de concevoir que notre mental n'est qu'une parcelle du Mental universel ou même de ressentir que, derrière notre énergie individuelle, notre vie individuelle, il y a un immense champ d'énergie universelle, de vie universelle.
Par contre, concevoir, imaginer, ressentir que mon corps, ma substance corporelle individuelle fait partie d'une substance universelle, ou même que tout cet univers visible fait partie d'un seul corps... là, il y a quelque chose qui me laisse encore profondément perplexe.
Cela me rappelle ce passage de l'Agenda du 10 mai 1958 :
... C’est un dur chemin. Je tâche de le rendre aussi confortable que possible, mais de toute façon c’est un dur chemin. Et il est évident que ça ne peut pas être autrement. On est traité à coups de poings et à coups de marteau jusqu’à ce qu’on comprenne. Jusqu’à ce qu’on soit dans cet état où tous les corps sont votre corps. Alors là, on commence à rire ! On était vexé par ceci, on avait mal à cause de cela, on souffrait de ceci, de cela – oh! comme ça paraît drôle ! Et ce n’est pas seulement la tête, c’est le corps qui trouve cela drôle !
Quand je croise mon voisin dans l'escalier, quand je vais au marché, quand je prend le bus, quand je téléphone à un copain... ou quand je croise un anima, ou que je touche des objets, je n'ai jamais l'impression que les autres corps sont mon corps. Et je ne suis pas certain que cela me ferait rire. 😀 Je crains plutôt d'avoir l'impression de dérailler complètement.
J'essaye parfois de m'imaginer cette sensation d'union, d'unité avec la substance universelle, la forme universelle... et ma première réaction est de me dire que ça doit être une sensation sacrément bizarre...
En conclusion ?
J'ai trouvé cette impression que tous les plans étaient sur le même plans, ou plutôt que tous les plans étaient accessibles à partir de notre plan, concret, matériel, corporel était tellement intéressante que je n'ai pu résister à la partager... tout de suite.
Le HIC... c'est que j'ai interrompu l'expérience. Plutôt que de me dire : "Ah ! oui, c'est une impression très intéressante, laissons-là m'imprégner complètement, laissons-là grandir, s'approfondir, s'incarner, se développer" ; ou au lieu de m'identifier à l'expérience, j'étais tellement content que j'en ai perdu mon calme et voilà... 😊
C'est un manque de samata, d'égalité dans la nature, une incapacité à garder l'expérience. C'est quelque chose dans la nature qui se jette sur l'expérience et la dévore, sans lui laisser le temps de faire son travail... c'est un défaut à corriger.
Bonne journée... 😊
🙏 💓