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Voici un texte de Satprem publié dans l'Agenda du 15 mai 1971. Il n'est pas très facile à lire car il fait référence à des événements historiques éloignés de nous dont nous ignorons probablement à peu près tout. En France combien connaissent l'histoire du Bangladesh, ou même de l'Inde ? J'y ai cependant vu trois intérêts majeurs.

➡ Le premier est de mieux nous faire mieux connaître l'histoire de l'Inde avec sa destinée tout à fait particulière dans le concert des nations.  

➡ Ensuite, la grille de lecture qu'il propose sur le mélange entre la petite histoire et la grande Histoire évolutive nous enseigne comment regarder les événements actuels. Ce passage est d'une portée générale, universelle et intemporelle, qui nous concerne tous. 

➡ Et enfin certains passages montrent une fois de plus l'extraordinaire perspicacité de Sri Aurobindo.

Derrière la mêlée des points de vue provisoires et des intérêts immédiats, il est des grands repères éternels, et les perdre, c’est perdre son chemin et conduire notre barque sur l’écueil d’un compromis confortable ou d’une utilité passagère qui nous engloutira la minute d’après. Derrière les petites histoires, il y a une grande Histoire, et l’oublier, c’est perdre son sens et lâcher le fil d’or qui nous conduit à notre accomplissement parfait, individuel ou national. Ceux qui ont laissé leur marque suprême à travers le dédale de l’Histoire sont ceux qui ont saisi le fil d’or et affirmé la Grande Histoire et le Grand Sens contre toutes les raisons immédiates et les utilités passagères.

La Grande Histoire nous dit que toute la terre est un corps unique et qu’elle a un Destin unique, mais que dans ce Destin unique, chaque partie du grand corps, chaque nation, a son rôle spécial et ses rares minutes de choix où elle doit faire le geste décisif – son vrai geste dans la somme totale de la Grande Histoire éternelle. Chaque nation est un symbole, chaque geste de chaque nation représente potentiellement une petite victoire de la grande victoire de tous, ou une petite défaite de la grande défaite de tous. Et parfois, toute l’Histoire se joue en un point symbolique du globe, et ce petit geste-là, ce tout petit tournant à droite ou à gauche, a ses répercussions sur des âges et sur tout le corps de la terre, en bien ou en mal.

L’Inde est justement l’un de ces symboles, et le Bangladesh, un autre symbole, un petit tournant du grand tournant terrestre. C’est le moment de prendre ses repères éternels et de lire la Grande Histoire dans la petite. Or, cette Grande Histoire nous dit que le rôle de l’Inde dans le corps terrestre, est d’être le cœur spirituel du monde, de même que le rôle de la France est d’exprimer la clarté de l’intellect, ou celui de l’Allemagne, l’ingéniosité, celui de la Russie, la fraternité des hommes, et les États-Unis, l’enthousiasme de l’aventure et l’organisation pratique, etc.

Nous aurions aimé que Satprem poursuive cette intéressante énumération. Nous pouvons seulement ajouter Ce que Mère a dit du goût du Japon pour le raffinement dans la beauté. 

Dans l'Agenda du 3 juillet 1963, la Mère est revenue sur cette clarté de l'intellect propre à l'esprit français et qui rappelle si bien la célèbre maxime de Nicolas Boileau

Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

... mais ce qui fut pendant longtemps une force pour la France, à l'heure du changement de conscience, se transforme en faiblesse. J'en veux pour preuve, tous les intellectuels que nous voyons sur les réseaux sociaux et présenter des analyses lucides et rationnelles sur diverses aspects de la situation politique, géopolitique, économique, etc... mais qui sont apparemment INCAPABLES de s'ouvrir à une lumière plus haute que cet intellect clair, et même parfois brillant. 

À la conférence de Sraddhalu sur l'évolution spirituelle de la France, si je n'étais pas devenu si timide et si émotif quand il s'agit de parler, c'est ce que j'aurais dit quand il nous fut demandé de dire ce que représentait la France pour nous. Après coup, je regrette mon silence. 

Et j'aurais ajouté que la France a eu une histoire constitutionnelle comparable à nulle autre, et qu'après la période révolutionnaire et napoléonienne, le modèle des institutions françaises, notamment avec le Code civil, avait influencé toute l'Europe. Le pourrissement de la société engendre aussi une intense réflexion sur les Institutions et je ne serais pas surpris – lorsque cette réflexion sera venue à maturité – qu'elle engendre le résultat exceptionnel évoqué par Mère dans cet Agenda. 

Mais revenons à cette lettre de Satprem :  

Mais ce rôle, l’Inde ne peut le jouer que si elle est UNE, car comment ce qui est divisé pourrait-il conduire les autres ? La division de l’Inde est le premier Mensonge qui doit disparaître et le symbole de la division de la terre. Tant que l’Inde ne sera pas une, le monde ne pourra pas être un. L’unité de l’Inde est le drame symbolique où se joue l’unité du monde.

De ce simple Fait éternel, découlent toutes les conclusions et toutes les politiques qui iront dans le sens de la Destinée terrestre, Sri Aurobindo l’a déclaré dès 1947: «La division doit disparaître et disparaîtra.» Et si nous n’écoutons pas ce Théorème éternel, c’est un grand dommage pour le corps de l’Inde et pour le corps de la terre entière : «La vieille division religieuse entre hindous et musulmans semble s’être durcie et être devenue une division politique permanente du pays. Il faut espérer que ce fait accompli ne sera pas accepté comme accompli à jamais, ou que ce sera seulement un expédient provisoire. Car s’il se perpétuait, l’Inde pourrait s’en trouver sérieusement affaiblie, voire mutilée : la guerre civile resterait toujours possible, possible même une nouvelle invasion et une conquête étrangère.»

Nous savons maintenant, vingt-quatre ans après cette déclaration prophétique, que la Chine est à nos portes et qu’elle attend l’heure d’envahir tout le continent, se saisissant justement de cette division de l’Inde pour frapper au cœur spirituel du monde, et peut-être frustrer la destinée terrestre tout entière ou remettre son accomplissement à un prochain cycle, après bien des souffrances et des complications.

La Grande Histoire nous dit que l’Inde doit redevenir une. Et cette coulée de l’Histoire est si impérieuse que deux fois déjà, le Destin s’est arrangé pour mettre l’Inde devant la possibilité de sa réunification.

Une première fois en 1965, la sotte agressivité du Pakistan permettait à l’Inde de riposter et de conduire la bataille jusque dans les faubourgs de Lahore – et jusqu’à Karachi si elle avait eu le courage d’assumer le sens de son histoire. C’était l’heure du choix décisif. La Mère déclarait catégoriquement : «C’est pour le triomphe de la Vérité que l’Inde se bat et doit se battre jusqu’à ce que l’Inde et le Pakistan redeviennent UN, car telle est la vérité de leur être...»

Nous avons cédé sur la crête d’un petit compromis, à Tach-kent, qui devait nous conduire à un deuxième écueil plus douloureux, plus lourd de sang et de souffrances, au Bangladesh. Là aussi, le Destin s’est arrangé gracieusement pour que l’Inde puisse voler au secours de ses frères massacrés – même le fameux détournement d’avion du mois de janvier4 était comme arrangé par la Grâce pour éviter à l’Inde d’avoir à intervenir quand il serait trop tard (ou pour lui éviter la honte de ne pas intervenir et de laisser les avions chargés de mitraille et de bourreaux passer sur sa tête pour massacrer ses frères).

4. Deux mois avant le massacre du Bangladesh, un avion indien détourné par des éléments pakistanais, permettait à l’Inde d’interdire le survol des avions du Pakistan, obligeant ce pays à faire le détour de Ceylan pour transporter ses troupes au Bengale, ce qui souligne encore l’absurdité géographique de ces deux morceaux de pays séparés par deux mille kilomètres d’Inde.

Et là aussi, obéissant aux petites raisons immédiates et aux petits intérêts à courte vue, nous n’avons pas voulu assumer le Grand Sens de notre histoire, et nous sommes maintenant au bord d’un nouveau compromis qui nous conduira à un nouvel et troisième écueil inévitable, encore plus douloureux et plus lourd de sang – car il est inévitable qu’un jour l’Inde doive faire face à ce qu’elle a déjà fui deux fois. Et chaque fois, les conditions sont plus désastreuses pour elle et pour le monde – peut-être même si désastreuses que la terre entière s’en trouvera engouffrée dans un nouveau conflit général, alors que toute l’histoire pouvait se jouer en ce petit point symbolique du Bangladesh, à l’heure juste, avec le geste juste et le minimum de souffrances.

Car il ne faut pas s’y méprendre. L’histoire du Bangladesh n’est pas un événement de l’Inde: c’est un événement mondial. La division de l’Inde n’est pas une contingence locale, c’est un Mensonge mondial qui doit disparaître si la division du monde doit disparaître.

Et là encore, c’est la voix de Sri Aurobindo que nous entendons, six mois avant sa mort, devant un autre phénomène qui paraissait si peu important, si lointain, une si petite histoire «locale» à l’autre bout du monde : l’invasion de la Corée du Sud en 1950, il y a vingt-et-un ans. Et pourtant, ce petit symbole Coréen, comme le petit symbole du Bangladesh (ou celui de la Tchécoslovaquie en 1938), contenait en germe toute la course fatale qui est en train d’emporter le monde vers une sinistre destinée : «L’affaire de Corée, écrivait Sri Aurobindo, est le premier pas du plan de campagne communiste pour dominer et posséder, d’abord ces régions septentrionales, puis le Sud-Est de l’Asie comme un prologue à leurs desseins sur le reste du continent – le Tibet en passant, comme une porte de l’Inde.»

Maintenant, nous savons, vingt-et-un ans après, que tout le Sud-Est de l’Asie et le Tibet ont été engouffrés et que la «porte de l’Inde» est bien ouverte par la blessure du Mensonge Pakistanais – déjà, ou bientôt, les Chinois sont, ou seront, à Khulna, à quelque cent-vingt kilomètres de Calcutta pour aider Yahya Khan à «pacifier» le Bengale. Et Sri Aurobindo ajoutait : «S’ils réussissent, il n’y a pas de raison que la domination du monde entier ne suive pas à pas, jusqu’à ce qu’ils soient prêts à affronter l’Amérique.»

D'après Grok, Sri Aurobindo aurait dit cela le 28 juin 1950, soit trois jours après le début de la guerre de Corée. Ainsi, 76 ans plus tard, le conflit entre la Chine et les USA s'étale sous nos yeux.

Nous en sommes là. Ce que nous voulons fuir, nous le rencontrerons avec dix fois plus de force. L’heure n’est plus aux calculs politiques, aux pour et aux contre de nos petites mathématiques momentanées, qui ratent toujours, mais de retrouver le Grand Sens de l’Inde, qui est vraiment le Grand Sens du monde, et d’avoir foi en l’Esprit qui conduit sa Destinée plus qu’en les petites peurs d’une opinion mondiale fantôme ou les petites aides qui aident seulement l’ennemi.

Demain, l’Amérique redonnera peut-être son aide économique au Pakistan sous prétexte de contrecarrer la présence chinoise, et la tuerie du Bangladesh sera honorablement couverte par un pseudo-régime qui fonctionnera avec les bénédictions de la communauté internationale – mais on ne triche pas avec la coulée de l’Histoire : une troisième fois, nos petits compromis s’écrouleront et nous nous trouverons devant une terrible épreuve que nous aurons grossie par nos propres défaillances successives.

Le plus tôt, non seulement l’Inde mais l’Amérique et la Russie comprendront l’irréalité du Pakistan et la grandeur de l’enjeu qui se joue aux frontières de l’Inde, le plus vite sera arrêtée la catastrophe avant qu’elle ne soit totalement et définitivement catastrophique.

«Une chose est certaine, écrivait Sri Aurobindo quelques mois avant son départ, c’est que si l’on tergiverse trop et si l’Amérique abandonne maintenant la défense de la Corée [nous pourrions dire encore plus : la défense du Bangladesh], elle se trouvera forcée [et l’Inde encore plus] de céder position après position jusqu’à ce qu’il soit trop tard. À un point ou à un autre, elle devra faire face à la nécessité d’une action radicale, même si cela conduit à la guerre.»

Car la bataille de l’Inde est la bataille du monde, c’est là que se prépare le destin tragique de la terre, ou son sursaut d’espoir en un Nouveau Monde de Vérité et de Lumière, car, toujours, il est dit que le plus obscur se trouve à côté du plus lumineux.

Le dernier Asoura doit mourir aux pieds de la Mère éternelle.

(Un amant de l’Inde)

Là encore, un historien verrait sans doute dans les événements qui se sont déroulés depuis les années 50, la justesse de cette dernière citation de Sri Aurobindo. Mais connaissant trop peu l'histoire du monde pour me hasarder, j'imagine que sur un sujet ponctuel comme celui-ci, l'IA donnerait une réponse satisfaisante. Voici celle de Grok :

Éléments qui confirment largement la justesse de la vision :

  • Corée (1950-1953) : Les États-Unis n’ont pas abandonné. Truman a engagé des forces (d’abord limitées, puis terrestres sous l’égide de l’ONU). La guerre a permis de préserver la Corée du Sud. Sans cette intervention, le scénario de « céder position après position » aurait très probablement prévalu en Asie du Nord-Est.

  • Tibet (1950-1951) : L’invasion et l’annexion chinoises se sont produites exactement comme prévu (« Tibet as a gate opening to India »). Cela a placé la Chine directement aux portes de l’Inde.

  • Asie du Sud-Est : Indochine/Vietnam, Laos, Cambodge, etc., ont vu des avancées communistes. La guerre du Vietnam (et les guerres associées) a illustré le coût d’une action tardive ou incomplète. La chute de Saigon en 1975 et le « domino » cambodgien ont confirmé le risque de progression par étapes.

  • Inde 1962 : L’agression chinoise contre l’Inde a réalisé la menace signalée dès 1950. Des disciples de Sri Aurobindo (dont Sethna) avaient relayé l’avertissement ; le président indien Radhakrishnan aurait d’ailleurs été frappé par la précision prophétique de textes de 1950 appliqués à 1962.

  • Dynamique générale de la Guerre froide : L’Amérique a dû, à plusieurs reprises (Corée, Berlin, Cuba, Vietnam…), passer d’une politique d’endiguement prudent à des actions radicales (ou risquer de céder trop de terrain). L’effondrement du bloc soviétique à la fin des années 1980 montre que la stratégie de confrontation (même coûteuse) a empêché la domination progressive mondiale anticipée.

Éléments de nuance ou de partial démenti :

  • La domination communiste mondiale n’a pas eu lieu. L’URSS s’est effondrée ; la Chine a évolué vers un capitalisme d’État autoritaire plutôt qu’une pure expansion révolutionnaire stalinienne. La « progression par étapes jusqu’à l’Amérique » n’a pas abouti.

  • Certains dominos n’ont pas basculé (Thaïlande, Malaisie, Indonésie, etc., ont résisté). L’endiguement a parfois réussi sans guerre totale.

  • La citation de 1950 était conditionnelle (« if America gives up… ») : les États-Unis n’ont pas abandonné la Corée, ce qui a freiné la cascade immédiate. En 1971, l’application au Bangladesh par l’Agenda de Mère a eu un succès relatif : l’Inde a intervenu militairement et a créé le Bangladesh indépendant, évitant une consolidation pakistanaise/chinoise plus large dans la région.

En résumé :

La vision de Sri Aurobindo s’est révélée remarquablement juste sur le diagnostic stratégique (Corée comme signal d’alarme, rôle du Tibet, risque de progression par étapes, nécessité d’une action ferme plutôt que de tergiversations prolongées). Les événements de 1950 à 1991 confirment surtout la validité de l’avertissement : l’hésitation excessive aurait conduit à des pertes bien plus graves.

En revanche, le scénario catastrophe maximal (domination mondiale communiste) n’a pas eu lieu, en grande partie parce que l’Amérique (et d’autres) ont, à des moments clés, choisi l’action radicale plutôt que l’abandon.

La citation reste un exemple frappant d’analyse géopolitique lucide formulée quelques mois seulement avant la mort de Sri Aurobindo (5 décembre 1950).

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