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Introduction et contexte

Cela fait un certain temps que je souhaitais aborder ce sujet, le moment semble donc venu pour le faire. Pour situer le contexte, cela commence avec cet Agenda du 21 janvier 1962 dans lequel Mère commente l'aphorisme 70 de Sri Aurobindo 

Examine-toi sans pitié, alors tu seras plus charitable 
et plus compatissant pour les autres.

Cela repose une fois de plus la grande question de la souffrance, de la douleur, du mal... qui tourmente tant l'humanité et comme si souvent dans l'Agenda, la réponse de Mère n'est pas basée sur un a priori, ou une théorie, mais vient suite à une expérience qui lui montre les choses. Alors voici quelques éléments de réponse parmi d'autres.

Et la vision si claire qu'au lieu de demander la conversion ou l'abolition des forces adverses, c'est sa propre transformation qu'il faut accomplir, pour laquelle il faut prier, qu'il faut effectuer.

Ceci, au point de vue terrestre, je ne me place pas au point de vue individuel; le point de vue individuel, on le sait, n'est-ce pas, c'est au point de vue terrestre.

(...)

C'était une expérience très intense. Elle s'est cristallisée autour d'un petit noyau d'expériences trop personnelles pour que ça puisse se raconter (je veux dire que je ne suis pas seule en cause), mais qui se traduisait comme cela : « Prends toutes les fautes que j'ai commises, prends toutes ces fautes, accepte-les, efface-les, pour que ces forces puissent disparaître. »

Cet aphorisme, c'est ça à l'autre bout, c'est ça dans son essence. Tant qu'une conscience humaine aura en elle la possibilité de sentir, d'agir ou de penser ou d'être contrairement au grand Devenir divin, il est impossible d'en blâmer un autre ; il est impossible de blâmer les forces adverses, qui sont maintenues dans la création comme le moyen de vous faire voir et sentir tout le chemin qui est à faire.

(...)

Alors la réponse est venue, la vision de Ça est venue : « Non, c'est justement le moment de cette Possibilité-là qui est proche, le moment de la manifestation de cette essence d'Amour parfait qui peut transformer cette inconscience, cette ignorance et cette mauvaise volonté qui en est la conséquence, en une progression lumineuse, joyeuse, toute progressive, toute compréhensive, assoiffée de perfection. »

C'était très concret.

Et ça correspond à un état où l'on s'identifie si parfaitement à tout ce qui est, qu'on devient tout ce qui est anti-divin, d'une façon concrète, et qu'on peut l'offrir – qu'on peut l'offrir, qu'on peut vraiment le transformer par l'offrande.

Au fond, dans les hommes, c'est cette espèce de volonté de pureté, de Bien (qui se traduit dans la mentalité ordinaire par le besoin d'être vertueux) qui est le grand obstacle au vrai don de soi. C'est à l'origine du Mensonge, et surtout c'est la source même de l'hypocrisie: le refus d'accepter de prendre sur soi sa part du fardeau des difficultés. Et c'est cela que Sri Aurobindo a touché dans cet aphorisme, tout droit, d'une façon très simple.

N'essayez pas d'être vertueux. Voyez à quel point vous êtes uni, UN avec tout ce qui est anti-divin, prenez votre part du fardeau, acceptez d'être, vous-même, impur et mensonger, et, comme cela, vous pourrez prendre l'Ombre et la donner. Et dans la mesure où vous êtes capable de la prendre et de la donner, alors les choses changeront. (1)

N'essayez pas d'être parmi les purs. Acceptez d'être avec ceux qui sont dans l'obscurité, et dans un amour total, donnez tout ça.

(1) Lorsque nous avons publié partiellement cette conversation dans le Bulletin de l'Ashram, en avril 1962, Mère nous a fait modifier (malgré nos protestations) cette phrase : au lieu de «N'essayez pas d'être vertueux», Elle a mis :  «N'essayez pas d'avoir l'air vertueux», et Elle a ajouté : « Il y a un inconvénient. Les gens ne comprennent jamais rien, ou plutôt ils comprennent à leur manière. Ils prendraient ça pour un encouragement à faire des bêtises, à être mauvais, à avoir de mauvais sentiments, et ils diraient : « Nous sommes les préférés du Seigneur ! »...

Tu le souviens, il y a une lettre de Sri Aurobindo comme cela, à des gens qui voulaient faire sortir tout ce qu'il y a de mauvais en eux – il leur a dit que ce n'était pas du tout la manière ! »

(silence)

De la minute où ça a été vu et FAIT, le plein Pouvoir est revenu – le grand Pouvoir créateur.

(silence)

Probablement, l'expérience ne pouvait venir que parce que c'était le moment où le don de tout cela était venu.

Ce n'est pas pour le perpétuer: c'est pour le donner.

C'est parce que le moment est venu de manifester ce Pouvoir, qui est un Pouvoir d'amour – D'AMOUR, pas seulement d'identité –, d'Amour, d'Amour parfait, qui seul peut donner.

C'était ce matin, dans une grande simplicité, mais en même temps quelque chose de si vaste et de si tout-puissant, comme si la Mère universelle se tournait vers le Seigneur et lui disait : « Enfin ! nous sommes prêts. »

Voilà mon expérience de ce matin.

Tu veux dire qu'il y a eu un progrès sur la Terre ?

Oui, sur la Terre, c'est de l'histoire de la Terre qu'il s'agit. 

(Voir en addendum ces deux lettres de Sri Aurobindo sur la psychanalyse.)

💓

ADDENDUM

Votre pratique de la psychanalyse était une erreur. Elle a, pour le moment du moins, rendu plus compliqué et non plus facile le travail de purification. La psychanalyse de Freud est la dernière chose que l'on devrait associer au yoga. Elle prend une certaine partie de la nature, la plus obscure, la plus périlleuse, la plus malsaine – la couche subconsciente du vital inférieur – et elle isole quelques-uns de ses phénomènes les plus morbides en leur attribuant une action hors de toute proportion avec leur rôle véritable dans la nature. La psychologie moderne est une science dans l'enfance, à la fois imprudente, tâtonnante et rudimentaire. Comme il en est de toutes les sciences dans l'enfance, cette habitude universelle du mental humain de prendre une vérité partielle ou locale, de la généraliser abusivement et de vouloir expliquer tout un domaine de la Nature selon ses étroites formules, s'en donne à cœur joie ici. En outre, cette exagération de l'importance des complexes sexuels refoulés est une dangereuse fausseté ; elle peut avoir une influence pernicieuse en rendant le mental et le vital non pas moins mais plus fondamentalement impurs qu'auparavant.

*

Il est vrai que le subliminal dans l'homme constitue la plus large part de sa nature et recèle le secret de dynamismes invisibles qui expliquent ses activités de surface. Mais la couche subconsciente du vital inférieur, qui est tout ce que semble connaître cette psychanalyse de Freud (et encore n'en connaît-elle que quelques recoins mal éclairés), n'est qu'une fraction limitée et très inférieure de la totalité subliminale.

Le moi subliminal s'étend derrière et soutient l'ensemble de l'homme de surface ; il recèle un mental plus large et plus efficace derrière le mental de surface, un vital plus vaste et plus puissant derrière le vital de surface, une conscience physique lus subtile et plus libre derrière l'existence corporelle de surface. Au-dessus de ces niveaux, il s'ouvre aux étendues supraconscientes, de même qu'en dessous il s'ouvre aux étendues subconscientes inférieures.

Si l'on veut purifier et transformer la nature, c'est au pouvoir de ces étendues supérieures qu'il faut s'ouvrir et s'élever afin, par elles, de changer non seulement l'être subliminal mais l'être de surface. Ceci même doit se faire avec prudence et non d'une façon prématurée et précipitée, en suivant une direction supérieure et en gardant toujours l'attitude vraie, sinon la force que l'on fait descendre risque d'être trop puissante pour la fragile et obscure charpente de la nature. Mais commencer par ouvrir le subconscient inférieur en risquant de soulever tout ce qui s'y trouve d'obscur et de fétide, c'est aller au devant des ennuis. D'abord, il faut fortifier et affermir le mental et le vital supérieurs en les emplissant de la lumière et de la paix d'en haut ; après, on peut ouvrir le subconscient ou même y plonger avec plus de sécurité et quelque chance de changement heureux et rapide.

*

Le système qui consiste à se débarrasser des choses indésirables par anoubhava [assouvissement] peut également être dangereux ; sur ce chemin, il est plus facile de s'empêtrer davantage que d'arriver à la liberté. Cette méthode s'appuie sur deux principes psychologiques bien connus. L'un, le principe d'épuisement volontaire, est valable dans certains cas, surtout quand certaines tendances naturelles ont une emprise trop forte ou une poussée trop puissante pour que l'on puisse s'en débarrasser par vichâra, c'est-à-dire par le procédé de rejet et de substitution du mouvement vrai ; quand ceci arrive avec excès, le chercheur doit parfois même retourner à l'action ordinaire de la vie ordinaire et en faire l'expérience vraie avec un mental nouveau et une volonté nouvelle derrière, puis revenir à la vie spirituelle une fois que l'obstacle est éliminé ou prêt à être éliminé.

Mais cette méthode d'assouvissement volontaire est toujours dangereuse, bien que parfois inévitable. Elle ne réussit que si l'être possède une puissante volonté de réalisation, car l'assouvissement entraîne une forte insatisfaction et une réaction, vaïragya, et dès lors la volonté de perfection peut être poussée jusque dans la partie récalcitrante de la nature.

*

L'autre principe de l'anoubhava est d'une application plus générale ; en effet, pour rejeter quoi que ce soit hors de l'être, il faut d'abord en être conscient, avoir clairement l'expérience intérieure de son action et découvrir sa place effective dans le fonctionnement de la nature. Alors on peut agir dessus pour l'éliminer si c'est un mouvement complètement faux, ou le transformer si c'est seulement une dégradation d'un mouvement supérieur vrai. C'est cela ou quelque chose de ce genre que tente grossièrement et abusivement, avec une connaissance rudimentaire et insuffisante, le système de la psychanalyse.

Le procédé qui consiste à soulever les mouvements inférieurs dans la pleine lumière de la conscience afin de les connaître et de les manipuler est inévitable, car il ne peut pas y avoir de changement complet sans cela.

Mais on ne peut y réussir vraiment que quand la lumière et la force supérieures sont suffisamment actives pour surmonter plus ou moins vite la force de la tendance que l'on expose à la lumière afin de la changer. Bien des gens, sous prétexte d'anoubhava, non seulement soulèvent le mouvement adverse mais l'entretiennent de leur consentement au lieu de le rejeter, trouvent des justifications pour le prolonger ou le répéter et continuent ainsi de jouer avec lui, de caresser son retour et de l'éterniser, et, plus tard, lorsqu'ils veulent s'en débarrasser, il a une telle emprise qu'ils se trouvent impuissants et dans ses griffes ; seule une lutte terrible ou une intervention de la grâce divine peuvent les libérer.

Certains font cela par déformation vitale ou par perversité, d'autres par pure ignorance, mais dans le yoga comme dans la vie, l'ignorance n'est pas acceptée par la Nature comme une excuse justifiante. C'est le danger qui guette toute manipulation incorrecte des parties ignorantes de la nature ; or, rien n'est plus ignorant, plus périlleux, plus irraisonné et obstiné dans ses récidives que le subconscient vital inférieur et ses mouvements. Le soulever prématurément ou incorrectement sous prétexte d'anoubhava, c'est risquer aussi d'inonder de ce magma obscur et fangeux les parties conscientes et d'empoisonner ainsi toute la nature vitale et même mentale.

Donc, toujours, il faudrait commencer par une expérience positive et non par une expérience négative, et faire descendre tant soit peu la nature divine, la lumière, l'équanimité, la pureté, la force et le calme divins dans les parties de l'être conscient qui doivent être changées ; c'est seulement quand on a fait cela suffisamment et qu'il existe une solide base positive, qu'il est prudent de soulever les éléments adverses cachés dans le subconscient afin de les détruire ou de les éliminer par la force du calme divin, de la lumière, de l'énergie et de la connaissance divines.

Même ainsi, il subsistera toujours assez de ce magma inférieur pour se lever de lui-même et vous donner autant d'anoubhava que vous en aurez besoin pour vous débarrasser de l'obstacle, mais, alors, il pourra être manipulé avec beaucoup moins de danger et sous une direction intérieure supérieure.

💓

Je trouve difficile de prendre vraiment au sérieux ces psychanalystes lorqu'ils tentent de scruter l'expérience spirituelle à la lumière clignotante de leur lampe de poche – encore qu'on le devrait peut-être, car le demi-savoir est une chose puissante et il peut être un grand obstacle à l'émergence de la vraie Vérité.

Cette nouvelle psychologie me fait l'effet d'enfants qui apprennent quelque alphabet sommaire et pas très adéquat, exultant d'additionner ensemble leur a-b-c-d du subconscient et le mystérieux super-ego souterrain, et qui s'imaginent que leur premier manuel des obscurs commencements (c-h-a-t = chat, a-r-b-r-e = arbre) est l'essence même de la vraie connaissance.

Ils regardent de bas en haut et expliquent les lumières supérieures par les obscurités inférieures, mais le fondement des choses est en haut et non en bas, oupari boudhna esham. C'est le supraconscient et non le subconscient qui est le vrai fondement des choses.

La signification du lotus ne se trouve pas en analysant les secrets de la boue dans laquelle il pousse ici-bas ; son secret se trouve dans l'archétype céleste du lotus qui fleurit à jamais dans la Lumière d'en haut.

En outre, le domaine que ces psychologues se sont choisis est maigre, obscur, limité ; il faut d'abord connaître le tout avant de pouvoir connaître la partie et le plus haut avant de comprendre vraiment le plus bas. Telle est la promesse d'une psychologie plus large qui attend son heure et devant laquelle ces pauvres tâtonnements s'évanouiront comme rien.

💓

Commencer par le positif

Il est toujours bon de relire ces deux lettres magistrales de Sri Aurobindo sur la psychanalyse... et je repense souvent à son invitation de commencer par le positif. 

Et je me dit souvent que j'aimerais bien qu'il en soit ainsi... et tout dépend où l'on place le curseur du commencement, car il me semble bien que pour une partie non négligeable des gens, le début du chemin commence par le négatif.

Beaucoup, après des années de vie sociale, professionnelle, familiale... découvrent le non-sens  de la vie ordinaire et font l'expérience d'un effondrement ? Souvent, il y a la colère, la révolte, la rage, le chagrin, la détresse, l'incompréhension, l'angoisse, la panique... devant l'absurdité du monde... et si nous n'avions découvert, et adhéré, à la vision évolutive de l'humanité...  nous n'aurions guère comme autre possibilité que de nous accrocher aux pauvres demi-sagesses d'antan qui toutes se sont avérées au final impuissante à révéler le sens de notre destin individuel et collectif.

Il me semble au contraire, que le début du début commence par une prise de conscience souvent très douloureuse.

Mais ce n'est pas à ce début-là que fait référence Sri Aurobindo dans ces deux lettres, c'est au début du yoga. Que nous dit-il ? 

D'abord, il faut fortifier et affermir le mental et le vital supérieurs en les emplissant de la lumière et de la paix d'en haut... 

Donc, toujours, il faudrait commencer par une expérience positive et non par une expérience négative, et faire descendre tant soit peu la nature divine, la lumière, l'équanimité, la pureté, la force et le calme divins dans les parties de l'être conscient qui doivent être changées...

il faut d'abord connaître le tout avant de pouvoir connaître la partie et le plus haut avant de comprendre vraiment le plus bas....

Et là, je suis tenté de dire... je voudrais bien, mais je peux point... 😊

Tous c'est évident, nous aimerions avoir ces expériences préliminaires...   

Après 20 ans, est-ce que je peux dire que j'ai le mental et le vital supérieur remplis de la lumière et de la paix d'en haut ? ? ?  Certainement pas... et même après avoir eu sans doute pas loin d'une centaine de fois la perception d'éclairs de lumière blanche aveuglants arrivant dans la tête et se propageant je ne sais où dans le corps.

De même, j'ai l'impression qu'il serait pour moi mensonger de dire que j'ai fait descendre la nature divine, la lumière, l'équanimité, la pureté, la force et le calme divins dans la partie consciente de mon être...

Quant à connaître le tout et le haut, c'est carrément de la science fiction... Parmi les disciples de Sri Aurobindo, je n'en vois aucun, même parmi les plus avancés, qui oserait affirmer : je connais le tout, je connais le haut...

Je me suis souvent dit : mais si j'avais entendu d'avoir ces expériences positives avant de commencer ce yoga, eh bien je ne l'aurais jamais commencé... 

Nous voudrions tous, je le suppose, comme Satprem en parle parfois, faire, ne serait-ce que de temps en temps, où même une seule fois, l'expérience de ces étendues de paix blanche, là-haut... mais en ce qui me concerne en tout cas, dans mes intériorisations, il se trouve que ce n'est jamais ces grandes et belles expériences spirituelles qui se présentent

À chaque fois, c'est une plongée dans le corps et si j'ai parfois senti un grand calme... ce n'est pas le plus fréquent et la plupart du temps, c'est un bataille interminable contre des points récalcitrants... 

Par exemple, hier ou avant hier, j'ai de nouveau été mis en présence d'une crispation intense au niveau du plexus solaire... Cela fait plus de vingt ans que je m'en suis rendu compte et c'était sans doute encore plus vieux que cela.

Alors j'ai été tenté faire cet auto-massage proposé par le zhi neng qi gong, paraît-il très puissant. Mais je n'ai trouvé ni la force ni la volonté et je me suis dit que j'étais comme un thérapeute qui ne prenait même pas la peine d'écouter son patient en voulant imposer son remède sans même avoir essayé de comprendre le problème. Alors je n'ai rien fait et je me suis mis à l'écoute de ce plexus solaire, du ressenti, de ce qu'il avait à me dire... le laissant totalement libre de s'exprimer, dans un accueil sincère et bienveillant.

Cette intense crispation devait avoir un sens. Qu'y avait t-il derrière ? De la révolte, de l'angoisse, de la peur, du chagrin ? 

Alors toutes sortes de choses sont remontées, des images, des sensations... auxquelles je ne comprenais strictement rien et rien ne faisait sens. Cette incompréhension était plus douloureuse encore que l'intense crispation du plexus solaire.  

Et même quand je me mets dans l'abandon, dans l'offrande, dans la soumission au Divin en répétant : "ce que tu voudras, ce que tu voudras..." le Divin ne me fait pas avoir l'expérience de l'équanimité, de son Calme impérieux, de cette Nature divine... 

Alors je ne sais pas, je ne comprends pas bien... et l'une des plus grandes douleurs que je connaisse, ce n'est pas tant de ne pas comprendre Sri Aurobindo ou Mère ou ce Yoga... qui sont d'une si extraordinaire subtilité qu'il est normal de ne pas tout comprendre – mais de ne pas se comprendre soi-même, ça me paraît tellement absurde et révoltant, un comble ! À quoi ça sert de connaître et comprendre toutes sortes de choses si l'on ne se connaît pas soi-même ? Et le Divin se tait et nous laisse patauger dans l'énigme de notre incarnation. 

Alors pour nuancer, sans doute que nous sommes bien plus en paix que nous le croyons, bien moins ignorants que nous le pensons – nous ne savons pas l'exprimer, c'est tout – et je me suis souvent dit que nous devions avoir ces expériences positives, au moins partiellement... sans même nous en rendre compte.

Le point central... 

En septembre 1970, il y a quelques Agendas si poignants sur les souffrances terribles endurées par Mère et Sri Aurobindo... que cela donne envie de pleurer.

Une voix a crié, « Va où nul n'est allé !
Creuse plus profond et encore plus profond
Jusqu'à ce que tu arrives à l'inexorable pierre de fond
Et frappe à la porte sans clef. »

J'ai vu qu'une fausseté était plantée profondément
À la racine même des choses
Là où le Sphinx gris garde dans le sommeil l'énigme de Dieu
Sur les ailes ouvertes du Dragon.

J'ai quitté les dieux de la surface du mental
Et les mers insatisfaites de la vie
Et plongé à travers les allées aveugles du corps
Jusqu'aux régions infernales des mystères d'en bas.

J'ai creusé à travers le terrible cœur muet de la Terre
Et entendu le bourdon de sa messe noire.
J'ai vu la source d'où partent ses agonies
Et la raison intérieure de l'enfer.

Sri Aurobindo – Le Labeur d’un Dieu

Mère déconseille de trop parler de cela, craignant que cela donne des idées morbides. Toutefois, le 19 septembre, Satprem évoque une lettre de Sri Aurobindo, et la réponse aborde quelques chose qui me parait très important :

Il y a une question justement... C'est une lettre où il parle de la première période de l'Ashram où tout le monde était dans les «grandes expériences» ; après, on est descendu au niveau physique. Alors il dit ceci :

«Travailler sur le physique est comme de creuser la terre : le physique est absolument inerte, mort comme un caillou. Quand le travail a commencé là, toutes les énergies d'avant ont disparu, les expériences se sont arrêtées, ou si elles venaient, elles ne duraient pas. Le progrès est extrêmement lent. On grimpe, on tombe, grimpe encore et tombe encore, et constamment on rencontre les suggestions des Asouras védiques : "Tu ne peux rien, tu es voué à l'échec."

«Il faut continuer de travailler année après année, point après point, jusqu'à ce que l'on arrive à un point central dans le subconscient, qui doit être conquis et qui est le nœud de tout le problème, et donc extérieurement difficile... Ce point dans le subconscient est la semence, et elle continue à germer et germer jusqu'à ce que l'on ait extirpé la semence.» 

7.1.1939
(Correspondance avec Nirodbaran)

Le besoin intense d'ordre, de lumière et de connaissance 
dans la pénombre subconsciente. 

(après un silence)

Et puis, il n'a pas dit quelque chose de plus... de plus encourageant ? (rires)

(long silence)

Qu'est-ce qu'il dit, «a point» ?

«A central point in the subconscient, and it is the crux of the whole problem» [Un point central dans le subconscient et qui est le nœud de tout le problème.]

(après un long silence)

Il n'a pas dit ce que c'était ?

Non, douce Mère.

(Mère fait le geste de ne pas savoir longue concentration)

Rien-rien-rien ne vient.

💓

Il est étonnant que Mère ne sache pas ! Je ne me souviens plus des Agendas suivants que je suis en train de relire, ni des années 1971-1973, alors la réponse viendra peut-être plus tard.

C'est peut-être parce que souvent Mère ne se souvenait pas. Car ce point central dans le subconscient renvoie à plusieurs passage où Mère explique que le remède est au centre du mal et que nous devons aller à la racine.

Entretien du 16 mars 1955

Douce Mère, comment faut-il rejeter quelque chose du vital pour que cela n’entre pas dans la subconscience ?

Il y a une grande différence entre repousser une chose simplement parce qu’on n’en veut pas, et changer la condition de sa conscience qui fait que cette chose devient totalement étrangère à votre nature. D’habitude, quand on a un mouvement dont on ne veut pas, on le chasse, on le repousse, mais on ne prend pas la précaution de trouver en soi ce qui a servi et ce qui sert encore de soutien à ce mouvement, la tendance spéciale, le pli de conscience qui fait que cette chose est capable d’entrer dans la conscience.

Si au contraire, au lieu simplement de faire un mouvement de réprobation et de rejet, on entre profondément dans sa conscience vitale et qu’on trouve le support, c’est-à-dire comme une petite vibration spéciale qui est enfouie très profondément dans un coin, souvent dans un coin si obscur qu’on a de la difficulté à la trouver là ; si on part en chasse, c’est-à-dire si on s’intériorise, si on se concentre, si on suit comme à la piste ce mouvement jusqu’à son origine, on trouve quelque chose comme un tout petit serpent lové, quelque chose, quelquefois, de tout petit, pas plus grand qu’un pois, mais qui est très noir et enfoncé très fort.

Et alors, il y a deux procédés   :

➡ ou mettre une lumière tellement intense, la lumière d’une Conscience de Vérité tellement forte, que ça sera dissous ;

➡ ou bien attraper ça comme avec une pince, le tirer de l’endroit où ça se trouve et le mettre en face de sa conscience.

Le premier procédé est radical, mais on n’a pas toujours à sa disposition cette Lumière de Vérité, alors on ne peut pas toujours l’employer.

Le second procédé, on peut le prendre, mais ça fait mal, ça fait un mal aussi grand que si on vous arrache une dent ; je ne sais pas si on vous a jamais arraché une dent, mais ça fait aussi mal que ça, et ça fait mal là, comme ça (Mère indique le centre de la poitrine et fait un mouvement de torsion).

Et généralement, on n’est pas très courageux. Quand ça fait très mal, eh bien, on essaye d’effacer ça comme ça (geste)et c’est pour cela que les choses persistent. Mais si on a le courage de le prendre et de tirer jusqu’à ce que ça soit là et de le mettre en face de soi, même si ça fait très, très mal... alors le tenir comme ça (geste), jusqu’à ce qu’on puisse voir clair, et puis le dissoudre, alors c’est fini. La chose ne se cachera plus jamais dans le subconscient et ne reviendra jamais plus vous ennuyer.

Mais c’est une opération radicale. Il faut le faire comme une opération.

Il faut d’abord avoir beaucoup de persévérance dans la recherche, parce que généralement quand on se met à la recherche de ces choses, le mental vient donner cent et une explications favorables pour que vous n’ayez pas besoin de chercher. Il vous dit   : «   Mais non, ce n’est pas du tout votre faute ; c’est ceci, c’est cela, ce sont les circonstances, ce sont les gens, ce sont des choses reçues du dehors   » — toutes sortes d’excellentes excuses, ce qui fait qu’à moins que vous ne soyez très ferme dans votre résolution, vous laissez aller et puis c’est fini ; et alors au bout de quelque temps toute l’affaire est à recommencer, l’impulsion mauvaise ou la chose dont vous ne vouliez pas, le mouvement dont vous ne vouliez pas revient, et alors il faut tout recommencer, jusqu’au jour où vous aurez décidé de faire l’opération.

Quand l’opération est faite, c’est fini, on est libre.

Mais, comme je dis, il faut se méfier des explications mentales, parce que chaque fois on dit   : «   Oui, oui, les autres fois c’était comme ça, mais cette fois-ci vraiment, vraiment ce n’est pas ma faute, ce n’est pas ma faute.   » Voilà. Alors c’est fini, c’est à recommencer. Le subconscient est là, la chose descend, reste là, très confortable, et le premier jour où vous n’êtes pas sur vos gardes, hop ! ça remonte et ça peut durer ; j’ai connu des gens pour qui ça avait duré plus de trente-cinq ans, parce qu’ils n’avaient pas résolu une seule fois de faire ce qu’il fallait.

Oui, ça fait mal, ça fait un peu mal, c’est tout ; après c’est fini. Voilà.

🔥

Dans d'autres Entretiens Mère parle à plusieurs occasions d'opérations chirurgicales au fer rouge. 

Entretien du 5 mai 1954

Si vous êtes conscient de votre insincérité, vous n’avez qu’une chose à faire, c’est de mettre le fer rouge et de vous rendre sincère. Ça fait cet effet-là. Il faut prendre un fer rouge   : ça brûle bien, et puis... ouille !... comme ça. Sur le moment, ça fait un petit peu mal, après on est très tranquille.

Entretien du 7 juillet 1954

Quelquefois il faut des opérations chirurgicales, mettre le fer rouge dans la plaie, comme quand il y a un vilain abcès quelque part qui ne veut pas crever.

Entretien du 15 septembre 1954

(Étant né un 15 septembre, celui-là, 
j'aurais pourtant dû m'en souvenir ! 😊)

Combien il faut de coups dans la vie pour savoir, jusqu’au fond, qu’on n’est rien, qu’on ne peut rien, qu’on n’existe pas, qu’on n’est rien, qu’il n’y a pas d’entité sans la Conscience divine et la Grâce. Du moment où on le sait, c’est fini, toutes les difficultés sont parties — mais quand on le sait intégralement, et qu’il n’y a rien qui résiste. Mais jusqu’à ce moment-là...

Et cela prend très longtemps.

Pourquoi est‑ce que le coup ne vient pas d’un seul coup ?

Parce qu’il vous tuerait. Pour que le coup soit assez fort pour vous guérir, simplement, il vous écraserait, il vous mettrait en bouillie. C’est seulement en procédant petit à petit, petit à petit, très progressivement, que vous pouvez continuer à exister.

Naturellement, cela dépend de la force intérieure, de la sincérité intérieure, et de cette capacité de progrès, de profiter de l’expérience, et comme je disais tout à l’heure, de ne pas oublier.

Si on a le bonheur de ne pas oublier, alors on va beaucoup plus vite. On peut aller très vite. Et si l’on a en même temps cette force morale intérieure, qui fait que quand le fer rouge est là, au lieu d’essayer de jeter de l’eau dessus pour l’éteindre, on va jusqu’au fond de l’abcès, alors là, cela va très vite aussi. Mais il n’y a pas beaucoup de gens qui soient assez forts pour cela. Au contraire, ils font bien vite comme ça, comme ça, comme ça (gestes), pour cacher, pour se cacher à eux-mêmes. Combien de jolies petites explications l’on se donne, combien d’excuses l’on accumule pour toute les sottises que l’on a faites !

Le nombre des coups, Douce Mère, est‑ce que cela dépend des gens ?

Oui, cela dépend des gens ; cela dépend, comme j’ai dit, de leur capacité de progrès, et de leur puissance, et de leur résistance. Mais je connais bien peu de gens qui n’aient pas du tout besoin de coups.

Et voilà l'entretien où il est question du remède au centre du mal. Extraits :

Entretien du 27 mai 1953

Si chaque chose qui est manifestée dans le monde physique a pour origine la Vérité supérieure, qu’est‑ce qui la rend laide quand elle s’exprime ? Pourquoi y a-t-il des choses laides, alors ?

Parce qu’il y a des forces qui interviennent entre l’origine et la manifestation.

(…)

Et alors, le remède ? Puisque telle est la cause, le seul moyen de tout arranger, c’est de reprendre conscience. Et c’est très simple, c’est très simple.

Je ne suis pas sûr que cela soit si simple mais bon, nous sommes à l'époque des Entretiens, et je ne suis pas sûr qu'en 1973, Mère aurait encore dit que... c'était simple !

(…)

Admets qu’il y ait dans l’univers deux éléments opposés et contradictoires, comme certaines religions l’ont prêché   : il y avait le bien et le mal, et il y aura toujours le bien et le mal, ce sera un conflit, une bataille, une lutte. Celui qui sera le plus fort, que ce soit le bien ou le mal, triomphera   : s’il y a un peu plus de bien ce sera le bien, s’il y a un peu plus de mal ce sera le mal ; mais les deux existeront toujours. Si c’était comme cela, ce serait sans espoir, et alors il n’y aurait pas à dire ni que c’est difficile ni que c’est facile   : ce serait impossible. On ne pourrait pas s’en sortir. Mais il se trouve que ce n’est pas comme cela. 

Il se trouve qu’il n’y a qu’une Origine, et que cette Origine c’est la perfection de la Vérité, puisque c’est la seule chose qui soit vraiment existante ; et en s’extériorisant, en se projetant au-dehors, en s’éparpillant, cela produit ce que nous voyons, et des tas de petits cerveaux qui sont tous très gentils, très brillants, mais qui sont à la recherche de quelque chose qu’ils n’ont pas encore attrapé — mais qu’ils peuvent attraper, parce que la chose qu’ils cherchent est au-dedans d’eux. Cela, c’est une certitude. Cela peut prendre plus ou moins de temps, mais c’est sûr d’arriver. Le remède est au centre même du mal, voilà.

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Le meilleur moyen d'être au-dessus des contingences.

Du centre sombre au centre lumineux ? 

À la lecture de la lettre de Sri Aurobindo nous pouvons nous demander s'il est bien utile de guerroyer contre ces points noirs... en ce sens qu'apparemment, tant que nous n'aurons pas atteint le point central, cela sera comme le tonneau des Danaïdes, un combat sans fin.

"Dans la mythologie grecque, il s'agissait d'une punition éternelle aux Enfers consistant à remplir un tonneau percé. Par extension, l'expression désigne une tâche sans fin, absurde ou un gouffre financier." (Wikipédia)

D'un autre côté, si nous prenons conscience d'une impureté à corriger, nous n'allons pas rester les bras ballants sans rien faire – ce serait encore plus absurde, et contraire à la sadhana du yoga.

Qui sait : la bataille contre tous les petits points noirs secondaires et tertiaires... est peut un entraînement pour nous rendre prêt, le moment venu, au combat final contre le point central évoqué par Sri Aurobindo.

Je ne suis pas sûr que ce point central dans le subconscient soit localisé quelque part... mais à vrai dire... je n'en sais rien, je me trompe peut-être. 

Et puisque, Sri Aurobindo nous invite à commencer par l'expérience positive... je me suis dit qu'avant même de songer à conquérir ce point central "noir", que nous devions chercher plutôt notre centre Divin lumineux. 

On entend souvent qu'il faut être centré ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Centré où ? Comment ? C'est quoi ce centre, et où est-il ?

Agenda du 11 juillet 1970

Je ne sais pas ce que c'est que cette «condensation du sang»... Mais il y a une chose dont je ne t'ai pas entendu parler et dont Sri Aurobindo parle souvent (par exemple, dans la «Manifestation Supramentale»), c'est de la transformation des organes par les «chakras» : par l'énergie des centres de conscience1. Tu parles très rarement des chakras ou du rôle des chakras... Parce que l'on pourrait concevoir que ces centres d'énergie donnent l'armature suffisante au corps pour qu'il tienne ?

1. Dans l'expérience classique de l'Inde,
les centres de conscience, ou chakras,
sont assimilés à des «lotus»
dont les pétales s'ouvrent ou se ferment.

(après un long silence)

Cette montée de la «koundalini», je l'ai eue en... J'étais encore à Paris. C'était avant que je ne vienne dans l'Inde. J'avais lu des livres de Vivékananda sur cela... Et quand la Force est montée, elle est sortie de la tête par là (geste au sommet du crâne) ; l'expérience [classique] n'a jamais été décrite comme cela. Elle est sortie et la conscience s'est installée là (geste à 20cm environ au-dessus de la tête). Alors, quand je suis venue ici, j'ai dit cela à Sri Aurobindo ; il m'a dit que, pour lui aussi, ça avait été comme cela et que dans l'«enseignement», selon les textes, on ne «peut pas» vivre quand c'est comme cela: on meurt ! Alors... (riant) il m'a dit : «Nous sommes deux à ne pas être morts !»

Et la conscience est restée là (geste au-dessus), elle n'est plus descendue ; elle est là, elle est toujours là.

Très souvent dans l'Agenda, Mère parle de sa conscience au-dessus de la tête, mais je n'avais jamais percuté que c'était la conscience de la Koundalini qui était montée et restée là ? ! ? ! ? ! J'avais toujours pensé que la conscience au-dessus de la tête dont Mère parle tout le temps était... je ne sais pas, le centre de conscience du Moi supérieur, quelque chose comme ça. 

Mais je la sens souvent là. Je ne sais pas si c'est une illusion, mais je la sens beaucoup plus souvent là qu'en dessous.

Oui. Oh ! mais ça doit pouvoir se communiquer.

Ici, légèrement au-dessus de la tête (même geste à 20cm), comme cela.

Quand j'essaye de savoir quelque chose, c'est toujours pareil : tout s'arrête et j'écoute là (geste au-dessus), c'est là que j'écoute.

(silence)

Et alors, quand je suis revenue d’ici4…,..., c'est une chose qui a été faite volontairement : toutes les énergies du dernier centre (sexuel) ont été tirées là (cœur).

Même si cela n'est sans doute pas si facile à réaliser, savoir que c'est possible, que c'est une direction dans laquelle nous pouvons aller est un première indication très importante. 

4. De Pondichéry en France.

Mais j'ai senti des centres AU-DESSOUS des pieds.

J'ai senti un centre au-dessous des pieds5... Il y en avait un au-dessous des pieds et un aux genoux, et un là (centre sexuel), et tout ça (Mère fait le geste de tirer les énergies vers le haut) comme cela, tiré, et c'est venu là (cœur).

5. Dans les Bases du Yoga, Sri Aurobindo dit ceci : «Le Moulâdhâra  [le centre à la base de la colonne vertébrale] est le centre de la conscience physique proprement dite ; tout ce qui se trouve en dessous dans le corps, est le physique pur qui devient de plus en plus subconscient à mesure que l'on descend, mais le siège véritable du subconscient est en dessous du corps, de même que le siège véritable de la conscience supérieure ou supraconscient est au-dessus du corps.» (p. 202)

Est-ce que Sri Aurobindo parle de cette transformation du subconscient qui devient conscient ?

Oui, douce Mère, il en parle.

C'est ce qui s'est produit quand les énergies ont été tirées là : ça a été le résultat.

(long silence)

Du moment où je suis venue ici, je ne me suis plus occupée du corps : je me suis occupée du Travail ; mais avant de venir, spécialement entre le moment où je suis partie d'ici et le moment où je suis revenue, ça a été... (combien ?... je suis revenue en 1920 ; je suis venue ici en 1914 et je suis partie d'ici en 1915, je crois – de 16 à 20 j'étais au Japon –, mais je suis venue en 14 et je crois que je suis partie en 1915), et depuis ce moment-là, il y a eu toutes ces expériences (koundalini, etc.) en France et au Japon.

(Mère entre en contemplation)

Mais, douce Mère, ce que je voudrais comprendre, c'est que depuis que tu t'es retirée dans cette chambre6 pour la transformation corporelle, tu n'as jamais parlé du rôle des «chakras», alors que dans la «Manifestation Supramentale», Sri Aurobindo a l'air de leur attribuer une importance décisive pour la transformation du corps? Il en parle beaucoup, comme si c'était un élément-clef.

6. En 1962.

(après un silence)

Ce dont je suis consciente, c'est de la Conscience, là (geste au-dessus) ; ça, c'est une chose qui ne bouge pas.

Ça (geste au front) : blanc. Et si ça se met à bouger, c'est très inconfortable, mais généralement ça ne bouge pas du tout – ça a bougé un jour pendant quelques minutes, et c'était extrêmement désagréable. C'est comme cela (geste comme une barre immobile), blanc : une impression blanche comme du papier blanc...

Ça (geste à la gorge et à la bouche), c'est la connexion avec les gens, et c'est EXTRÊMEMENT désagréable, vraiment extrêmement désagréable (je ne peux pas dire), et matériellement ça se traduit par la détérioration des dents et... C'est très désagréable.

Ici (geste au cœur)... je te l'ai dit : toutes les énergies, depuis sous les pieds (Mère fait le geste de tirer vers le haut), tout cela avait été remonté là (cœur). Là (cœur), c'est comme un soleil, tout le temps. C'est comme un soleil radiant : c'est là que je travaille; c'est de là que je travaille...

Mais les centres-là (geste vers la base de la colonne vertébrale), c'est comme si toutes les énergies avaient été remontées au cœur.

Et ça, c'est tellement naturel... Ça et ça (geste au cœur et geste au-dessus de la tête), c'est tellement naturel que je ne l'observe même plus : c'est ma manière d'être.

Mais la conscience n'est pas centrée dans le corps, et le corps donne l'impression... presque d'un tuyau de transmission !

Dans une expérience récente, j'ai senti très fort que les énergies (essentiellement de la tête, parfois d'un peu plus bas, des épaules ou d'un point quelque part dans le corps) étaient tirées au-dessus de la tête, mais j'avais oublié que les énergies d'en bas pouvaient être tirées et rassemblées dans le cœur. Cela pourrait faire l'objet d'une prochaine concentration. 

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Tout ces propos sur les centres énergétiques sont très intéressants, même s'il y aurait encore beaucoup à dire... mais au final, cela ne réponds pas vraiment à notre question. Est-ce que derrières tous les centres, il n'y aurait pas un centre ? J'ai entendu dire que les 7 chakras sont comme le chandelier à 7 branches...

...que les chakras 1 et 7, 2 et 6, 3 et 5 seraient reliés entre eux. Notre Centre, le centre de tous les centres serait alors le centre du cœur... ce qui est très pratique car alors cela rejoindrait l'idée du centre psychique. Mais si l'on prend en compte qu'il n'y aurait pas 7 chakras, mais 12, avec trois autres en dessous et deux autres au-dessus, cette théorie bien jolie ne marche plus aussi bien. 

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O mon doux Seigneur, 
Toi seul, Tu es grand, 
Toi seul, Tu vois grand,
Toi seul peux me conduire là où je veux aller.

Cette prière issue du premier japa de la conscience des cellules m'a toujours surpris... comme s'il y avait un lieu ou aller ! Mais la transformation n'est pas un lieu, c'est... je ne sais pas... c'est un processus dans la conscience, un nouvel état d'être, une nouvelle conscience à découvrir, incarner...

Bon ! J'ai admis que je ne comprenais pas très bien mais j'ai joué le jeu et me suis demandé où est-ce que je voulais aller ?

Qu'est-ce que nous voulons vraiment en fait ? Est-ce que seulement nous le savons ? Quelle est notre aspiration... la plus profonde ? Et quel ce lieu où nous pourrions avoir envie d'aller ? Au fil des années, 4 réponses se sont présentées.

1. Le bateau supramental

Pendant longtemps, je pensais au Bateau supramental, c'est là que je voulais aller... mais cela ne s'est traduit par aucune expérience significative. Sans doute parce que je n'y ai pas mis beaucoup de conviction comme si j'avais quelques difficultés à prendre le sujet au sérieux. Et pourtant, aucun sujet n'est vain...

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2. Le monde de vérité

Par contre, ce qui vivre bien plus fort... et encore maintenant, l'endroit où je voudrais aller, où je voudrais vivre, c'est le Monde de vérité... Je ne supporte plus ce monde d'ignorance, d'impuissance et de mensonge généralisé. Et comme dirait l'autre, j'aimerais y aller... quoi qu'il m'en coûte. Est-ce que j'aurai la force de mes ambitions... rien n'est moins sûr... mais après tout, puisque cela repose sur autre chose que nos maigres capacités, nous avons quelques bonnes raisons d'espérer...

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3. Le sanctuaire

Une autre réponse me touche beaucoup, bien que la vibration du ressenti soit TRÈS différente. Cet endroit où j'aimerais aller, c'est le sanctuaire du cœur évoqué par Sri Aurobindo. Ah ! Si nous pouvions aller là, bien des peines seraient consolées...

LA VIE DIVINE

Sur cette voie de l’évasion, nous finissons par nous annihiler nous-mêmes dans le Nirvâna ; et notre propre annihilation abolit du même coup le problème. C’est là une issue, mais elle ne semble pas être la véritable et seule issue, et les autres solutions ne sont pas, elles non plus, entièrement satisfaisantes. Il est vrai qu’en excluant de notre conscience intérieure la manifestation discordante sous prétexte qu’elle est extérieure et superficielle, et en insistant seulement sur la Présence pure et parfaite, nous pouvons, individuellement, parvenir à un sens profond et béatifique de cette silencieuse Divinité, pénétrer dans le sanctuaire, vivre dans la lumière et dans le ravissement. Une concentration intérieure exclusive sur le Réel, l’Éternel est possible, et même une immersion dans le moi qui nous permet d’annuler ou d’écarter les dissonances de l’univers. Mais... (page 427)

(...)

Si, dès le début, l’entité psychique avait été dévoilée à ses ministres et connue d’eux, au lieu d’être un souverain dissimulé dans une chambre secrète, l’évolution humaine aurait été un épanouissement rapide de l’âme, et non ce développement difficile, mouvementé et défiguré que nous voyons à présent ; mais le voile est épais et nous ne connaissons pas la Lumière cachée en nous, la lumière dans la crypte secrète du sanctuaire le plus profond du cœur. (page 944)

(...)

Si long, rebutant et difficile que puisse être ce processus, il faut, pour pénétrer dans la crypte lumineuse de l’âme, traverser toutes les couches vitales intermédiaires jusqu’au centre psychique en nous.

La voie du détachement qui nous libère de toute la pression des exigences, incitations, impulsions du mental, du vital et du corps, la concentration dans le cœur, l’austérité, la purification de soi et le rejet des vieux mouvements mentaux et vitaux, le rejet de l’ego et de ses désirs, le rejet des faux besoins et des fausses habitudes, sont des aides utiles pour effectuer cette difficile transition ; 

mais le moyen le plus puissant et le plus central, c’est de fonder ces méthodes, ou d’autres, sur un don de soi, une soumission de nous-même et de toutes les parties de notre nature à l’Être Divin, l’Îshwara. 

Une stricte obéissance à la direction sage et intuitive d’un guide est également normale et nécessaire pour tous, sauf pour un petit nombre de chercheurs particulièrement doués. (page 959)

(...)

Dans toute existence spirituelle, la vie intérieure est la chose de première importance. L’homme spirituel vit toujours au-dedans, et, dans un monde d’Ignorance qui refuse de changer, il doit, en un sens, s’en dissocier et protéger sa vie intérieure contre l’influence et l’intrusion des forces obscures de l’Ignorance. Il est hors du monde tout en vivant dans le monde ; s’il agit sur lui, c’est depuis la forteresse de son être spirituel intérieur où il est un avec l’Existence Suprême, et où, dans le sanctuaire le plus profond, l’âme et Dieu sont seuls, unis l’un à l’autre. La vie gnostique sera une vie intérieure dans laquelle l’antinomie entre l’intérieur et l’extérieur, entre le moi et le monde aura été résolue et dépassée. (page 1032)

LE YOGA DES ŒUVRES DIVINES

Il est de la nature même de l’âme, ou être psychique, de se tourner vers la Vérité divine comme le tournesol vers le soleil ; tout ce qui est divin ou qui progresse vers la divinité, elle l’accepte et s’y attache, et elle se retire de tout ce qui est une perversion ou un démenti de la divinité, de tout ce qui est faux et non divin. Mais au début, l’âme n’est qu’une étincelle, puis une petite flamme divine qui brûle au milieu d’une grande obscurité ; elle est en grande partie voilée dans son sanctuaire intérieur, et, pour se révéler, elle doit faire appel au mental, à la force de vie et à la conscience physique et les persuader de l’exprimer autant qu’ils le peuvent ; généralement, elle réussit tout au plus à imprégner de sa lumière intérieure leur extériorité, et par sa finesse purificatrice, à atténuer leurs profondes obscurités ou leur grossier mélange. (page 183)

LE YOGA DE L'AMOUR DIVIN

Avant de devenir un élément du yoga profond de la dévotion — un pétale de la fleur d’amour — l’hommage et la poussée du moi vers son soleil, l’adoration doit amener, si elle est profonde, une consécration croissante de l’être au Divin qu’elle adore.  Et l’un des éléments de cette consécration doit être la purification de soi afin de devenir apte au contact divin ou à l’entrée du Divin dans le temple de notre être intérieur, ou à sa révélation dans le sanctuaire de notre cœur.  (page 40)

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4. Le Divin lui-même...

La dernière réponse m'est venue tout récemment et c'est la plus simple, la plus vaste et la plus directe. C'est comme si cela n'avait plus d'importance, du moment que je suis avec le Divin. 

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En conclusion...

Si nous trouvons notre Centre Divin, que notre union avec Lui est suffisamment forte, alors nous serons en mesure de de nous confronter à cette racine du malheur, ce point central dans le subconscient... 

Mais que cela finisse enfin par être clair pour tous, nous n'aurons pas le résultat escompté sans faire l'effort de purification demandé... 

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