Nouvelle Conscience – Agenda décembre 1969
Dernier texte de l'Agenda 1969 dans lequel Mère évoque la Nouvelle Conscience.
27 décembre 1969
Tu n'as rien à dire ?...
Je suis tellement plongé dans tant de choses pratiques ou matérielles...
(Mère rit)
On a un peu l'impression d'être englouti dans la Matière... non ?
Ces jours-ci, moi, j'ai eu plutôt l'impression d'être entourée d'une incompréhension totale – mais ça, j'y suis habituée! Mais c'était devenu très aigu ; je recevais des questions, des reproches, enfin tout-tout... C'était comme l'esprit d'incompréhension qui se levait partout, et ça m'a fait l'effet de se lever exprès parce que c'était le moment de faire quelque chose... «Pourquoi fait-on ceci, pourquoi fait-on cela, pourquoi est-ce comme cela?...» Et la plupart du temps, basé sur des renseignements tendancieux ou des observations incorrectes.
(silence)
En dépit de cette espèce d'apparent engloutissement par les problèmes et le travail pratique, est-ce que quelque yoga se fait ou quelque chose se fait, même si nous, extérieurement, sommes tellement absorbés que nous n'avons pas l'impression de faire quelque chose ?
Oh ! mais maintenant, l'être tout entier (le corps a bien compris), mais l'être tout entier sait que tout vient pour vous faire avancer aussi vite que possible, tout : les obstacles, les contradictions, les incompréhensions, les occupations superflues, tout-tout-tout pour faire avancer ; c'est pour toucher un point, un autre point, un autre... et vous faire progresser aussi vite que possible. Si l'on ne s'occupe pas de cette Matière, comment est-ce qu'elle va changer ?
Et c'est très clair, il est tout à fait évident que toutes les objections, toutes les contradictions viennent seulement d'un mental superficiel qui ne voit que l'apparence des choses. C'est justement pour mettre en garde la conscience contre cela : qu'elle ne soit pas trompée par ces choses, qu'elle puisse voir clairement que c'est tout à fait extérieur, superficiel, et que, derrière cela, tout ce qui se fait, est comme une marche aussi rapide que possible vers... la transformation.
(long silence)
L'intelligence à son degré supérieur comprend très facilement qu'elle ne sait rien et elle est très facilement dans l'attitude requise pour progresser, mais même ceux qui ont cette intelligence, quand il s'agit de choses matérielles, ils ont instinctivement l'impression que tout ça, c'est connu, c'est su, c'est fondé sur des expériences établies; et alors là, on est vulnérable. Et c'est justement cela que l'on est en train d'apprendre au corps : c'est l'inanité de cette actuelle façon de voir et de comprendre les choses, basée sur le bon, le mauvais, le bien, le mal, le lumineux, l'obscur... toutes ces contradictions ; et tout le jugement, toute la conception de la vie est basée là-dessus (la vie matérielle), et c'est pour vous apprendre l'inanité de cette base. Et je vois cela. Le travail est devenu très aigu, très persistant, comme si l'on voulait aller vite.
Il faut que même la partie pratique qui pensait avoir appris à vivre et savoir ce qu'il faut faire et comment il faut faire, il faut que ça aussi comprenne que ce n'est pas le vrai savoir et que ce n'est pas la vraie manière d'utiliser les choses extérieures.
(silence)
Il y a des choses même amusantes... Cette Conscience qui est à l'œuvre, c'est tout le temps comme si elle «taquinait» le corps ; tout le temps, elle lui dit : «Tu vois, tu as cette sensation; eh bien, c'est basé sur quoi ? Tu crois savoir, sais-tu vraiment ce qu'il y a derrière ?», et pour toutes les petites choses de la vie de chaque minute.
Ah ! Voilà qui rejoint mes récentes confidences où je reconnaissais ne pas trouver l’origine, la vraie cause des sensations désagréables dans les jambes...
Et alors, le corps est comme cela (Mère ouvre de grands yeux étonnés) à se dire : «C'est vrai, je ne sais rien !» Mais sa réponse est toujours la même, il dit : «Moi, je ne prétends pas savoir : que le Seigneur fasse ce qu'il veut.» Il est comme cela. Et alors, il y a cette chose (si l'on pouvait attraper ça d'une façon permanente, ce serait bien) : la non-intervention dans le travail du Seigneur (pour le dire d'une façon tout à fait simple).
(silence)
Il y a une démonstration par le fait – par l'expérience de chaque minute –, que quand on fait les choses avec cette espèce de sensation d'une sagesse acquise, ou d'une connaissance acquise, d'une expérience qui a été vécue, etc., à quel point c'est... on peut dire «mensonger» (c'est trompeur en tout cas), et qu'il y a quelque chose D'AUTRE qui est derrière, et qui se sert de ça (comme elle se sert de tout), mais qui n'est pas lié ni du tout dépendant de cette connaissance, ni de ce que nous appelons l'«expérience de la vie», ni de rien de tout cela. Ça a une vision beaucoup plus directe et beaucoup plus profonde et beaucoup plus «lointaine», c'est-à-dire qu'elle voit beaucoup plus loin, beaucoup plus large et en avant – ce que toute expérience extérieure ne donne pas...
Mais ça, c'est un développement modeste, sans éclats, qui ne peut pas «faire montre» de quelque chose : c'est une toute petite chose de chaque minute – chaque minute, chaque seconde, chaque chose. Comme si, tout le temps, il y avait quelque chose qui vous montrait la façon ordinaire de vivre, de voir et de faire, et puis... la vraie façon. Les deux comme cela. Pour toutes les choses.
C'est au point que l'attitude vis-à-vis de certaines vibrations vous donne un bien-être total, ou peut vous rendre tout à fait malade ! Et c'est la même vibration. Des choses comme cela, qui sont ahurissantes. Et à chaque minute, c'est comme cela – à chaque minute, pour chaque chose.
Hier, j'ai entendu la musique de Sunil (et ça a été tellement intéressant à cause de cela). Elle est très bien sa musique, et alors cette Conscience m'a montré comment... N'est-ce pas, la conscience ici prend une certaine attitude, et alors elle a toute la joie et l'harmonie ; et la chose reste la même, mais alors... (Mère fait un geste de légère bascule à gauche) un tout petit changement dans l'attitude de la conscience, et ça devient presque insupportable !
😀 Je ne suis pas très mélomane, c'est le moins que je puisse dire, et il m'est arrivé d'être exaspéré par la musique de Sunil... c'est peut-être parce que ma conscience n'est pas dans la bonne attitude. C'est amusant...
En tout cas, toute cette première partie est déjà fichtrement intéressante, si nous voulons bien le méditer. D'abord, Mère nous rappelle que tous nos obstacles étaient pour nous faire évoluer et je ne suis pas certain que nous les prenions toutes nos difficultés de cette façon. Et puis, il y a cette énigme vivante à résoudre, qu'apparemment, pour les choses les plus ordinaires de notre existence, notre façon habituelle et ordinaire de vivre serait mensongère, et qu'il y aurait une vraie manière de vivre. Voyons la suite de cet Agenda
Des expériences comme cela, tout le temps, tout le temps... pour montrer vraiment qu'il n'y a qu 'UNE CHOSE qui ait de l'importance, c'est l'attitude de la conscience : la vieille attitude de l'être individuel (Mère fait un geste de contraction sur soi), ou ça (geste d'expansion). Ce doit être probablement (pour le mettre en mots que nous comprenions), la présence de l'ego et l'abolition de l'ego. C'est cela.
Et alors, comme je l'ai dit, pour toutes les activités les plus ordinaires de la vie, il y a la démonstration que si la présence de l'ego est tolérée (pour vous faire comprendre ce que c'est sûrement), ça peut mener vraiment à un déséquilibre de santé, et que le seul remède, c'est la disparition de l'ego – et en même temps la disparition de tout le malaise. Pour les choses que nous considérons les plus indifférentes, les plus... Et c'est pour tout, pour tout, pour tout, tout le temps, tout le temps, tout le temps, nuit et jour.
Et alors, ça vient se compliquer de toutes les incompréhensions et tous les mécontentements qui s'expriment (geste comme un tombereau qui se déverse sur Mère), comme s'ils étaient débridés et qu'ils s'exprimaient ; et alors, tout cela tombe en même temps pour... pour que l'expérience soit totale et dans tous les domaines.
C'est comme si l'on démontrait pratiquement, à chaque minute, la présence de la mort et la présence de l'immortalité, comme cela (Mère fait légèrement basculer sa main à droite ou à gauche), dans les MOINDRES choses – dans toutes les choses, les moindres et les plus grandes, et d'une façon constante ; et constamment, on voit... si l'on est ici ou si on est là (même geste de bascule d'un côté ou de l'autre). À chaque seconde comme si l'on était amené à choisir entre la mort et l'immortalité.
Et ça, je vois, il faut que le corps ait une préparation sérieuse et très complète pour pouvoir tenir le coup de l'expérience sans... sans vibration d'inquiétude ou de recul ou de... qu'il puisse garder sa paix et son sourire constants.
(long silence)
Il y a des choses... les plus invraisemblables.
Comme si, en toute chose, on voulait vous faire vivre la présence des opposés, pour trouver... pour trouver ce qui EST quand les opposés se joignent – au lieu de se fuir, quand ils se joignent. Ça produit un résultat. Et ça, dans la vie pratique.
En conclusion ?
Rien qu'avec ce dernier petit paragraphe, c'est tout un monde d'expérimentation qui s'ouvre à nous.
Il est intéressant aussi de noter la courbe de l'action de cette Nouvelle Conscience pendant l'année 1969. La façon dont Mère en parlait a beaucoup changé au cour de l'année... mais c'est peut-être parce que cette Conscience du surhomme a constamment enclenché de nouvelles expériences. Entre comment était Mère au début de l'année et comment elle était à la fin de l'année, je ne sais pas, je me trompe peut-être mais il y a cette impression qu'un sacré bout de chemin a été fait.
Je vous laisse vérifier par vous-mêmes avec cette compilation des textes de l'année 1699.
Mais puisque cet Agenda se termine sur le fait que les découvertes peuvent se faire dans la dans la vie pratique... voici un autre extrait tout à fait pertinent :
Agenda du 29 novembre 1969
Je me sens bien un peu encombré par toutes les activités mentales... D'une façon, je ne me plains pas parce que c'est mon travail, c'est ce que j'ai à faire. Mais d'autre part, je sens évidemment que c'est quelque chose qui s'interpose.
Mais tu peux être silencieux, non ?
Ah ! oui, tout à fait.
Voilà, alors c'est tout ce qu'il faut.
Oui, mais pratiquement, toute la journée je suis occupé par des choses mentales.
Eh bien, et moi avec les gens, c'est bien pire ! (Mère rit) Je me sens constamment comme... comme si j'étais presque... enterrée sous les prières, les supplications, les demandes – toutes pour des choses personnelles.
C'est comme cela, c'est comme une masse qui m'entoure.
Et chacun est là, arrive... Ça, je ne le sens plus (Mère désigne son corps), je ne le sens plus, mais je vois, je vois ça comme cela (geste enveloppant), et je vois la difficulté qu'il y a, pour chacun, à percer ça pour... pour aller trouver quelque chose de vrai. Et c'est cela qu'ils attendent de moi, n'est-ce pas. Et alors, quand ils sont là (c'est uniforme et général), c'est comme si je m'accrochais à la Conscience Suprême et puis... je la tire comme ça, sur la personne qui est là, sans dire un mot. Et alors, ce qui est intéressant, c'est qu'il y a cette Conscience qui est là et qui voit, qui voit les réactions, et d'après les réactions des gens, je sais comment ils sont: dans quel état ils sont, à quel degré ils sont.
Mais pour toi... c'est ta mission, tu comprends. Je ne sais pas comment expliquer. Je te vois toujours-toujours en rapport direct et constant avec... avec cette Conscience qui s'exprime ; et alors, arrivée au niveau mental, tu es comme là à... à arranger les pions sur un échiquier. Et j'ai regardé très-très souvent : c'est indispensable, c'est un travail indispensable, c'est d'une utilité extrême.
Naturellement, mon corps aussi pourrait dire : «Si, au lieu de voir tous ces gens, j'étais toujours comme cela (geste blotti dans le Seigneur), à hâter la transformation, ce serait très agréable !» Pour toi aussi, c'est comme cela, mais nous sommes ici pour faire quelque chose. C'est cela. Et c'est une certitude, et une certitude parce que, plusieurs fois quand les choses devenaient critiques, j'ai dit au Seigneur : «Voilà, c'est à Toi de décider : rester ou aller... se reposer béatifiquement.» Et la réponse a été toujours-toujours la même : il y a du travail à faire.
Et nous sommes ici parce qu'on nous y a envoyés pour faire le travail, et tant que le travail est nécessaire, il faut le faire. Et quand il devra cesser, on nous laissera aller... nous reposer béatifiquement.
Et c'est dans le travail Même – ça, je vois –, c'est dans le travail même que se fait cet autre travail, individuel alors, de transformation du corps ; si nous étions concentrés là-dessus (le corps), probablement nous dérangerions beaucoup de choses ; il vaut mieux... C'est en faisant le travail comme il faut que le corps est mis dans la condition nécessaire pour qu'il profite de la...
Parce que, moi, j'avais l'impression que l'activité mentale faisait comme un «coussin», si tu veux, et empêchait...
Non-non! Non. Cette activité mentale, c'est ce que le Seigneur Suprême attend de toi. C'est ça. C'est ça. Et alors, au lieu d'être un obstacle, c'est à travers elle que se fait ce travail sur le corps.
N'est-ce pas, le seul travail vraiment individuel, c'est le travail du corps ; eh bien, ça se fait pour toi à travers ton travail, comme pour moi à travers mon travail. Et le tout est d'être seulement comme cela, de savoir que ce n'est pas un empêchement – ce travail, c'est ce qui est attendu de ce corps, voilà tout.
Ça, j'en suis sûre parce que j'ai regardé plusieurs fois pour toi : ça a toujours été identiquement la même réponse. Ça, je suis sûre.
Dans l'éternité... c'est un moment ! (Mère rit)
(le disciple pose son front sur les genoux de Mère)
C'est toujours ça, la même réponse : un oui, n'est-ce pas ; tout est bien, tout est bien, tout est bien, tout est bien... comme ça doit être, dès qu'on est là-dedans. Tout est bien comme ça doit être. Voilà. Tout le temps. C'est tout.
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Offrons notre travail au Divin, c'est le sûr moyen de progresser.
Le travail est une partie du yoga et fournit la meilleure occasion pour faire descendre la Présence, la Lumière et le Pouvoir dans le vital et ses activités ; il augmente également le domaine et les occasions de soumission.
Sri Aurobindo – La Mère
En résumé
Non seulement Mère nous dit que la transformation du corps peut se faire à travers notre travail, mais en plus, si nous nous concentrons sur le corps, nous pouvons déranger beaucoup de choses. Décidément ce yoga est très subtil...
Cela m'a rappelé mon amie Sandrine qui a transformé son sang et qui avait remarqué que le travail intérieur en elle se faisait d'autant mieux pendant qu'elle jouait à faire un puzzle. Et à titre personnel, j'ai plusieurs fois remarqué qu'alors que je me mettais à jouer au sudoku sur internet, je commençais à sentir une pression au sommet de la tête. Je crois que l'idée est de... distraire le mental, de l'occuper avec quelque chose, n'importe quoi, alors la Force d'en haut est plus libre d'agir sans être dérangée. Comme quoi, même nos petits jeux débiles sur ordinateur peuvent être une occasion.
Ainsi, les expériences peuvent venir en état d'intériorisation, de concentration... mais elles devraient pouvoir aussi se manifester dans notre vie tout à fait ordinaire. C'est une perspective vraiment intéressante...